bout de papier, Vol. 12, No. 4 (1995-1996) — Winter 1995–96 // Hiver 1995-1996, pp. 17–19
Le Lieutenant-Général Maurice Baril répond aux questions de François Taschereau.
Le Lieutenant-général Maurice Baril est né en septembre 1943 à Saint-Albert de Warwick (Québec). Au cours d’une carrière distinguée au sein des forces armées canadiennes, il a servi trois fois à Chypre et a été affecté à Lahr en Allemagne. De juin 1992 au 23 juin 1995 (jour de cette entrevue), il a été Conseiller militaire du Secrétaire général au sein du Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU.
bdp: Parlez-nous de votre expérience comme Casque bleu ainsi que de votre nomination en tant que Conseiller militaire par le Secrétaire général Boutros-Ghali il y a trois ans.
MB: La réputation du Canada et des gardiens de la paix canadiens n’est pas étrangère au choix d’un Canadien par le Secrétaire général. Le Canada est un pays qui ne menace personne et qui participe à des opérations de maintien de la paix depuis le tout début. Fort de cette réputation en tant que Canadien, je n’ai pas eu à prouver ce que je valais. En fait, c’est probablement cela qui est le plus difficile pour un Canadien qui arrive dans un tel poste: maintenir cette réputation. Comme tous les jeunes officiers canadiens, j’ai servi dans les opérations de maintien de la paix que nous considérions comme un entraînement. Nous estimions que ce genre de mission et la défense de notre pays sont les tâches les plus nobles que nous pouvions accomplir. Je n’ai jamais changé d’idée. Ma dernière expérience a été celle de commandant de bataillon de 600 à 700 hommes dans le secteur de Nicosie. Cela a enrichi mon expérience avant que j’aille à New York.
bdp: Selon vous, y avait-il, à ce moment là des différences de perceptions importantes entre les missions sur le terrain et le Secrétariat à New York?
MB: Quand j’ai rencontré le Secrétaire général pour la première fois, il m’a demandé si je connaissais le Secrétariat. J’ai répondu par la négative. Par la suite, l’occasion m’a été donnée de prendre contact avec la mécanique de cette grande organisation.
A Chypre, nous nous sentions protégés. Je m’y sentais à l’aise de donner ma loyauté et celles de tous les soldats canadiens qui étaient sous mon commandement, au commandement de la Force des Nations Unies. De plus, le gouvernement canadien ne m’a jamais donné d’instructions à Chypre. Ainsi, durant mes derniers six mois en poste à Chypre, les autorités canadiennes ne m’ont jamais contacté sauf pour nous souhaiter bon anniversaire lors de la fête du régiment. Chypre est un endroit où on avait besoin et où on a encore besoin d’une police internationale. Les conséquences d’un conflit sont trop élevées dans une région instable.
bdp: On s’interroge parfois sur l’urgence d’agir du Conseil de sécurité qui, après six mois, un an, tient à modifier les conditions de déploiement s’il ne se passe rien. Peut-être y a-t-il une perception du temps à New York différente des réalités sur le terrain.
MB: Quelqu’un m’a déjà fait remarquer avec sagesse que nos démocraties établies depuis des centaines d’années, dont nous avons raison d’être fiers, sont très stables; mais qu’en Afrique, les Etats ne commencent à vivre seuls que depuis le début des années ’60. Alors, «ne nous demandez pas de bâtir un pays en deux ans», disent-ils. «Donnez-nous du temps, soyez patients». Je n’ai jamais oublié cela, puisqu’en Somalie, nous disions aux Somaliens qu’ils avaient six mois pour se bâtir un pays, sinon nous les abandonnerions.
bdp: Vous êtes arrivé à New York en 1992 alors que le Conseil était très actif. Quelles ont été vos premières impressions?
MB: Le premier jour de mon arrivée, l’Agenda pour la paix était rendu public. Il m’a semblé alors que l’Agenda correspondait à ma façon de voir les choses. Moi aussi, je pensais que l’on pouvait mettre un peu d’ordre dans le monde, qu’on ne laisserait plus d’Idi Amin Dada ou d’autres tuer à volonté, au Cambodge ou ailleurs, et que, finalement, la communauté internationale allait agir et revenir aux grands je ne m’en sens pas coupable. Les dirigeants des États membres du Conseil de sécurité s’étaient réunis, et je me trouvais avec ceux qui avaient préparé l’Agenda avec le Secrétaire général, tels Messieurs Goulding, Annan, Petrovsky. Ces derniers m’impressionnaient et leur enthousiasme était contagieux. J’étais d’accord avec le Premier ministre Mulroney qui disait que les grandes catastrophes internationales ne devaient plus être considérées comme des affaires de familles où les parents avaient autrefois presque le droit de vie et de mort sur leurs enfants et où on ne pouvait intervenir parce que la famille était sacrée. L’indépendance des pays avait des limites, disait-on alors. Un être humain est un être humain, peu importe d’où il vienne. J’étais en Somalie au mois d’octobre 92, dans la ville de Baidoa, et je n’avais jamais vu des choses aussi horribles. On ramassait des centaines de cadavres. Pourtant, il n’aurait suffi que de 25 soldats et quelques canons pour régler le problème. Or, on ne nous permettait pas de secourir les gens. Je suis sorti de là fatigué, enragé, déçu et bouleversé de voir ce qui se passait. Et je pensais à l’Agenda pour la paix. Je pensais à ce que M. Mulroney avait dit et je me disais: c’est maintenant qu’il faut agir. On ne peut pas tolérer cette situation. Il faut y aller. Cependant, nous étions démunis pour agir sur le champ. Or, il fallait intervenir rapidement. Heureusement, CNN a forcé la main de la communauté internationale.
bdp: Ce qui a été bon?
MB: Oui, et c’est cela qui a enclenché le processus qui a conduit à une intervention basée sur l’Agenda pour la paix. Et en novembre, les Américains qui se cherchaient un rôle de grand policier international, sont intervenus pour la première fois. La Somalie représentait un champ idéal. C’était après les élections aux USA. La nouvelle administration voulait faire une action d’éclat, puis quitter le pays rapidement. Cela semblait presque sans risque. Cependant, il s’agissait d’y aller, de s’imposer, et de dire aux autorités somaliennes que, dans six mois, un système démocratique serait en place et que l’opération des NU serait terminée. En fait, la situation était encore plus absurde. Les Américains voulaient s’en aller chez eux dès janvier. Ils avaient surestimé l’efficacité des Nations Unies. L’opération est maintenant terminée et je me sens l’âme en paix pour la Somalie. Nous avons tout essayé. Nous leur avons tout donné, dont 139 vies. Ce fut une leçon pour la communauté internationale. Je suis d’avis qu’il faut réfléchir avant d’entreprendre une opération de la sorte, puis, une fois entreprise, remplir les objectifs fixés.
J’estime que l’opération n’a pas constitué un échec pour l’ONU. Au départ, j’avais une vision manichéenne du problème. Ou bien, ne pas intervenir. Que valent 100, 1000 ou 5000 vies? Que d’énergie à y mettre. Ou bien, au contraire, intervenir car il s’agit d’une question humanitaire, de conscience. Cependant, l’euphorie de CNN s’est buté aux réalités. D’une part, il n’y avait pas les structures appropriées pour se lancer dans une telle opération. Aussi, les membres permanents du Conseil de sécurité nous ont abandonnés à nous-mêmes dès le début de l’opération en Somalie. D’autre part, on ne peut intervenir adéquatement quand les intéressés ne le veulent pas. Il ne faut pas oublier que les treize premiers Pakistanais, tués le 6 juin, l’ont été dans une cuisine temporaire où ils étaient en train de nourrir des Somaliens. Ce sont ces Somaliens qui les ont tués au couteau, à la roche et au bâton. Il ne faut pas oublier cela. C’était des hommes, des femmes et des enfants qui ont tué des Casques bleus.
bdp: Est-ce que le meurtre des Pakistanais en Somalie a constitué un tournant?
MB: Oui. La communauté internationale a décidé qu’elle ne pouvait accepter que des Casques bleus se fassent tuer. Cependant, lorsque l’on fait du maintien de la paix, on ne se venge pas; sinon, c’est l’escalade qui n’en finit pas. Et c’est ce qui est arrivé en Somalie. Des décisions ont été prises, fondées sur l’honneur, sur le fait qu’un gardien de la paix ne doit pas être humilié. La vengeance apporte réconfort pendant un certain temps, mais, est impropre aux objectifs de maintien de la paix.
bdp: Concernant la Bosnie, vous avez dit au Conseil de sécurité qu’il demandait au Secrétaire général d’agir sans lui donner les ressources nécessaires.
MB: En effet, c’est moi qui ai briefé les membres permanents du Conseil de sécurité de la question des «zones de sécurité». Le Conseil ne voulait pas avoir un énoncé de moyens qui soit réaliste. Il y avait une option dite lourde et une option dite légère. Le Conseil opte pour l’option légère, basée sur la dissuasion. Cette politique, qu’on appelle «bare chest deterrent», est inefficace. Mais cela satisfaisait les besoins du Conseil de sécurité.
bdp: Au Rwanda, si l’on avait pu envoyer rapidement 5000 soldats bien équipés sur le terrain, aurait-il été possible d’empêcher le génocide?
MB: J’aimerais répondre par l’affirmative. Est-ce qu’une force imposante aurait permis de prendre le contrôle? Les Français étaient intervenus au Rwanda en 1992 avec un régiment de parachutistes et avaient arrêté l’avance du FPR. Mais ce n’était pas la même chose en 1994. Aurait-on dû prévoir le génocide? Il est facile de dire oui maintenant puisque l’on sait qu’il y a eu un génocide. Mais pourquoi n’a-t-on réalisé qu’il y avait un génocide en Allemagne qu’en 1943-44? Pourquoi ne l’a-t-on pas prévu ou su en 1936, 37 ou 38, pour alors agir à temps? Nous savons maintenant que le génocide était planifié. Mais il était difficile de le croire. Du côté politique, il aurait sûrement été difficile, au mois de janvier 94, de dire au Conseil de sécurité qu’un génocide était planifié au Rwanda et de lui demander d’agir. J’estimais à ce moment-là que les autorités rwandaises ne voulaient pas partager le pouvoir. Mais je n’aurais jamais cru que le Président allait être éliminé. Le Président voulait se servir des Nations Unies pour retarder le partage du pouvoir. Nous savions que des armes étaient distribuées et qu’il y avait des possibilités de tueries dans le cas d’un coup d’État. Mais pas des massacres de l’ordre de 500 000 personnes. Il ne faut pas oublier d’autre part que nous avions demandé plus de troupes et des équipement adéquats. Le Major-général Dallaire n’avait même pas alors de camions pour le transport. Nous savions dès le début qu’il nous fallait deux brigades mécanisées. Que voulez-vous, nous demandions le minimum puisqu’il s’agissait d’opérations de maintien de la paix basées sur la bonne volonté et qu’il fallait vendre l’idée au Conseil de sécurité et aux États qui paient la facture.
bdp: Après le lancement de l’Agenda pour la paix dans un grand enthousiasme, puis les difficultés que vous venez d’évoquer, se retrouve-t-on aujourd’hui dans une situation désespérée?
MB: Non, non. Si les Nations Unies n’existaient pas, il faudrait les inventer. C’est un instrument à la disposition de tous les États membres. Cet instrument peut être amélioré, raffiné et rendu plus efficace. Mais il faut la volonté de le faire. Il faut mettre en place des mécanismes appropriés pour le rendre plus efficace. Le Supplément du Secrétaire général publié après l’Agenda pour la paix, m’apparaît plus réaliste. Au début, dans l’euphorie générale, tous pensaient que les États membres étaient disposés à faire beaucoup pour la paix. L’expérience nous a démontré qu’il n’en était pas ainsi. Dorénavant, preuve a été faite qu’il faut un instrument capable de réagir rapidement pour assurer la sécurité collective internationale et pour aider les pays qui sollicitent de l’aide. Il s’agit de mettre en place des cadres administratifs de prise de décisions et de commandement et de contrôle acceptables.
bdp: Et des conditions sur le terrain qui permettent le maintien de la paix?
MB: Évidemment, les conditions sur le terrain peuvent varier et notre capacité d’y répondre doit être souple. Pour le moment, parlons de troupes en alerte. L’idée d’une armée permanente des Nations Unies est pour plus tard, si jamais la communauté internationale en décide ainsi. Pour le moment, nous avons des assurances que certains Etats membres vont participer au système de troupes en alerte. L’idéal est que plusieurs Etats y souscrivent de sorte qu’on ait un choix de pays intéressés à y participer. Certains pays nous ont garanti qu’ils nous donneraient des troupes et du matériel dans certaines circonstances. Selon notre base de données actuelles, j’espère que nous pourrons disposer automatiquement de ressources lorsque les besoins sont connus. Ainsi, par exemple, quand douze pays m’auront indiqué leur intérêt de participer à une mission, nous pourrons alors en informer le Conseil de sécurité et lui dire que des troupes peuvent être déployées dans un laps de temps de 14 ou 28 jours selon tel coût et grâce à la contribution de tel ou tel pays. Je pense que l’on se dirige dans cette direction à condition que les Etats le veuillent. Les états membres peuvent faire des études, mais on ne peut pas déployer d’études. Il faut une entente entre les pays. Il faut améliorer la planification, la logistique, la formation et l’équipement. Tout est possible, à condition que la volonté politique existe.
bdp: Est-ce que vous pensez qu’éventuellement le Conseil de sécurité pourrait disposer d’un système efficace pour des opérations qui nécessitent l’usage de la force?
MB: On ne traverse pas l’océan en chaloupe. Si l’on veut traverser l’océan, il faut construire un bateau à la mesure de ses moyens financiers et de son équipage, ce qui va en limiter la taille. Si l’on veut avoir recours à la force internationale pour régler des contentieux internationaux comme ce fut le cas dans la guerre du Golfe, il vaudrait mieux commencer à y penser tout de suite et essayer de déterminer en quelle année nous serons prêts. Avec la volonté politique des États nous pouvons continuer à jouer un rôle positif. Je suis probablement optimiste de nature. Je crois que l’ONU peut répondre à nos attentes à condition de lui donner les moyens nécessaires et de l’appuyer dans ses efforts.
bdp: Merci beaucoup. Bonne chance dans vos nouvelles fonctions au Canada.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 12, No. 4 (1995-1996) — Winter 1995–96 // Hiver 1995-1996, pp. 17–19. Lire le reste de ce numéro →




