bout de papier, Vol. 10, No. 4 (1993) — Fall/Winter 1993 // Automne/Hiver 1993, pp. 23–24

par Roger Paul Gilbert

Depuis le 26 décembre 1991, l’Algérie a vu s’interrompre un processus électoral crucial pour son avenir. Le Front islamique du salut (FIS) avait gagné le premier tour des élections législatives modelées sur le système français à deux tours. Le FIS allait probablement gagner au deuxième tour une majorité des deux tiers des sièges de l’Assemblée nationale, ce qui lui eût permis de gouverner seul et sans devoir s’associer à d’autres forces politiques, d’amender la Constitution et d’imposer une forme de régime intégriste totalitaire. Le cas de l’Ayatolisme iranien était encore suffisamment présent dans l’esprit des dirigeants algériens pour que ceux-ci interviennent à temps afin de bloquer le dérapage vers l’obscurantisme.

L’armée algérienne, incarnée par son haut commandement et notamment le ministre de la Défense nationale, le général major Khaled Nezzar, décide de pousser le président Chadli Benjedid, lui-même porté à accepter la cohabitation avec un gouvernement islamiste, à la démission. Le vide constitutionnel qui résultait de l’absence d’autorité présidentielle entraîna la création d’un haut comité d’État (HCE) composé de cinq membres qui sera présidé par Mohammed Boudiaf, ancien leader historique de la révolution algérienne, et, comme homme clé, le ministre de la Défense nationale. Restaurer l’autorité de l’État devait aux yeux du HCE reposer sur la sécurité et sur le dialogue avec toutes les forces sociales qui rejettent la violence.

Des mesures sécuritaires se sont imposées, axées sur la répression des Islamistes dans le cadre de la proclamation de l’État d’urgence et de l’instauration du couvre-feu dans les wilayates (départements) du centre du pays. Les principaux leaders islamistes, notamment Cheikh Abassi Madani et Ali Belhadj se virent emprisonnés en même temps que des milliers de leurs compagnons. Des camps d’internement ont été ouverts au sud du pays. Au demeurant, le dernier rapport d’Amnistie internationale a consacré un chapitre affligeant sur l’Algérie.

Les Islamistes crient à l’injustice, eux qui avaient gagné les élections démocratiquement et qui ont été renversés par la force militaire. La tentation était forte de protester par la violence : attentats contre des policiers et militaires, pose de bombes notamment à l’aéroport d’Alger et dans les institutions publiques, assassinat du président Boudiaf, (on compte à peu près mille morts des deux côtés au cours de l’année 1992). Ces actes sont les signes manifestes d’un mal plus profond, dont l’ampleur conduit au désespoir et à la guerre civile.

De leur côté, les Islamistes occupent une position de force sur le terrain (alimentée par des armes venues de l’extérieur, ce qui a entraîné la suspension des relations diplomatiques de l’Algérie avec l’Iran et le Soudan). Ils se sont, en outre, mérités des appuis chez certains militaires qui ont déserté avec leurs armes et dont un nombre important vient d’être jugé par les tribunaux militaires de Ouargla et de Bechar. Dans ces conditions, on imagine, aisément les loyautés et l’adhésion d’une partie de la population, en proie au chômage et à la pauvreté, aux mots d’ordre et à l’action du FIS.

Le pouvoir se voit contraint de rechercher des points d’entente par le dialogue et des solutions de compromis, auxquels le général Nezzar serait devenu particulièrment sensible. Est-ce pour cela que Nezzar vient d’échapper à un attentat à la voiture piégée dont la technique trahit une main et une organisation des plus professionnelles? Le pouvoir algérien se trouve-t-il divisé contre lui-même et incapable de parvenir à une solution qui ne soit autoritariste. Vraisemblablement, c’est la position d’une partie de la hiérarchie militaire qui ne croit pas à une solution politique; ce qui semblerait être l’avis de l’actuel premier ministre, Belaïd Abdessalam.

Ce dernier propose de relancer l’économie par un retour à la gestion centralisatrice de l’État. Cette démarche s’oppose à celle qui avait été initiée à l’époque du président Benjédid et son premier ministre Hamrouche, visant le passage à l’économie de marché (libération du commerce extérieur, préparation de la convertibilité du dinar, incitation aux investissements étrangers directs, accord cadre avec le Fonds monétaire international (FMI), en vue d’une réforme radicale du système bancaire, douanier et fiscal).

Or, Abdessalam se trouve à contre-courant des réformes précitées en obligeant les entreprises à verser des salaires sans contrepartie productive, en interférant dans leurs actes de gestion contrairement à l’autonomie qui leur est toujours dévolue par la loi. Bref il s’agit du retour aux méthodes bureaucratiques de l’ancien système. Le premier ministre refuse en outre d’obtempérer à la recommandation du FMI au sujet de la dévaluation du dinar (50 pour cent), de la réduction des dépenses de l’État et de la privatisation d’une partie du secteur public. Il rétorque, au contraire, pour l’exercice 1993, par un budget avec un déséquilibre prévu de 168 milliards de dinars, sans toutefois préciser comment sera financé ce déficit si ce n’est par la planche à billets, avec des dangers d’aggravation d’une inflation déjà insoutenable pour les catégories moyennes et démunies.

Pendant qu’il existe abondance de produits de luxe (voitures, équipements électroniques, audiovisuels et autres), les produits essentiels comme les médicaments sont rarétiés ou terriblement coûteux, et la gestion des services sociaux est réduite à néant. On rapporte le cas d’un hôpital qui ne dispose que d’une seule seringue depuis plusieurs semaines pour l’ensemble de ses malades. L’économie parallèle produit une abondance factice au-dessus des moyens de la grande majorité des citoyens et nourrit des fortunes spéculatives qui échappent à tout contrôle fiscal. La crise du logement, aggravée par une pénurie de matériaux de construction (fer à béton, ciment, etc.), trouvera-t-elle un début de solution grâce au prêt de 280 millions de dollars US de la Banque mondiale pour le logement social en Algérie? Selon certaines indications statistiques, deux millions de logements corrigeraient l’extrême précarité de la grande majorité des familles entassées dans des espaces d’une exiguïté incroyable, quatorze à seize personnes pour une habitation normalement destinée à une famille de quatre ou cinq personnes. (Songez que la population de l’Algérie oscille à près de 30 millions d’habitants et doublera vraisemblablement d’ici l’an 2030).

Cet apport de capitaux est dérisoire par rapport aux exigences réelles d’une relance véritable de l’économie algérienne qui souffre d’abord d’un manque d’argent frais, condition essentielle pour la création d’industries et d’emplois dans un pays où le chômage atteint 18 pour cent de la population active et où le système d’éducation déverse plus d’un quart de million de jeunes diplômés (autant que la France) sur le marché du travail. La plupart des jeunes doivent se contenter d’initiatives dans l’économie parallèle et le marché noir. Fini les régimes de bourses gracieusement offerts par les pays de l’est.

L’économie algérienne ne peut plus compter sur le commerce de troc avec ces pays (une situation qui a perdu Cuba au lendemain du départ des Soviétiques), mais sur des échanges indexés sur les cours mondiaux en devises fortes.

En outre, les ressources exportables, gaz naturel et pétrole, sont mobilisées à un niveau de 80 pour cent pour le paiement des services de la dette extérieure à hauteur de 26 milliards de dollars US. Il s’en suit une pénurie de produits essentiels normalement importés. La solution du FMI et son remède de cheval (rééchelonnment en échange de mesures draconiennes au coût social accablant, v.g. licenciements massifs, privatisations, dévaluation de la monnaie) place l’Algérie au rang de bien d’autres pays, devant un échéancier qui ne lui permettra pas de respirer avant quelques années. En termes d’équilibre est-ouest aussi bien que nord-sud, un pays comme l’Algérie est porteur d’un fardeau énorme, lourd de conséquences et de dangers de déséquilibres politiques pouvant faire pâlir des conflits comme celui de l’ex-Yougoslavie. Imaginons des ’boat people’ se lançant sur l’Europe et l’Amérique à partir des pays du Maghreb, victimes des vagues obscurantistes qui s’abattent sur eux ou de la misère dans laquelle leurs pays s’enfoncent par manque de compréhension, de dialogue et d’assistance (coopération, aide à la formation, des crédits commercials).

Le cas de l’Algérie est-il tellement différent de tant d’autres? Ces pays doivent apprendre à produire des richesses au moyen d’un partage du savoir-faire et de la technologie occidentale. À cet égard, l’Algérie devra s’efforcer de surmonter certains complexes hérités de son passé colonial et de rechercher des équilibres culturels et techniques qui s’offrent à elle par le biais de la Francophonie, un instrument valable pour son épanouissement et qu’il serait injuste de repousser au nom d’une arabité que personne ne saurait contester.

Le nouvel ordre mondial ne doit-il pas prendre en compte l’impératif essentiel que l’équilibre des pays et des peuples est fondé aujourd’hui sur des frontières sociales et non pas militaires. La sécurité n’est plus affaire de bellicisme armé, mais de pauvreté et de besoin de survie. L’Europe pourrait connaître une nouvelle invasion des Maures, celle-là composée de pauvres gens désespérés plutôt que de producteurs de civilisation encore visible à Cordoue et Grenade. La plupart des pays du sud sont détenteurs de ressources d’ordre stratégique. Serait-il utopique d’imaginer un partage équitable des richesses de la planète dans le cadre d’un partenariat où les pays du nord, sans s’appauvrir, pourraient servir de locomotives du progrès social et de la paix civile des populations du sud?

Pour le Canada, un tel engagement signifierait un retour à sa vocation diplomatique initiale (maintien de la paix, coopération, développement des peuples démunis) et non pas à une forme de continentalisme étroitement commercial, comme ses derniers énoncés politiques semblent le suggérer. Un tel effacement du rôle du Canada dans les régions, hier encore stratégiques à bien des égards, sera aussi préjudiciable aux Canadiens qui connaissent bien les exigences de l’interdépendance et ses bienfaits. L’engagement traditionnel du Canada dans les opérations du maintien de la paix, là où elle se trouve menacée, allait de pair avec une impulsion globale qui anticipait d’abord sur les besoins des peuples et notamment de leur accès à la technologie et à la coopération canadienne comme moteur de leur développement. Le commerce n’en souffrait pas pour autant.

Loin de s’atténuer, ces besoins et ces attentes se sont au contraire accentuées, au point de nous interpeller plus vivement.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 10, No. 4 (1993) — Fall/Winter 1993 // Automne/Hiver 1993, pp. 23–24. Lire le reste de ce numéro →

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