bout de papier, Vol. 26, No. 1 (2011) — Summer/Fall 2011 // Été/Automne 2011, pp. 17–20

Sur la Meseta, entre Burgos et León
Sur la Meseta, entre Burgos et León

Pour reprendre l’expression développée par Gail Sheehy dans ses livres sur la vie et ses cycles, la retraite constitue pour la plupart d’entre nous un « passage », un tournant qui nous marquera. Nous anticipons, chacun à sa propre façon et selon ses propres dispositions, ce moment où, pour la dernière fois nous verrons se refermer derrière nous la porte d’une ambassade ou celles de « Fort Pearson ». Ce moment où on laisse derrière soi 25, 35 ans de carrière, voire d’avantage encore.

Alors qu’approchait pour nous ce moment de transition, mon épouse Florence et moi nous sommes mis à la recherche d’un projet qui pourrait marquer ou souligner de façon particulière ce « passage » que nous attendions avec une certaine impatience, tout en l’appréhendant quelque peu. Ainsi nous l’avait-on suggéré lors d’un Séminaire sur la préparation à la retraite offert par le Ministère.

L’idée, vite devenue rêve, de « faire le Chemin de Compostelle » s’est imposée à nous. Quelques années plus tôt, des amis canadiens rencontrés en Belgique avaient piqué notre curiosité et suscité notre envie en partageant avec nous le récit de leur expérience sur les chemins de Compostelle. Lorsque vint s’ajouter cinq ou six ans plus tard celui, enthousiaste, d’un collègue du Ministère déjà à la retraite (Jacques Castonguay), nous n’avons pas pu résister à ce que nous sentions déjà comme un véritable appel.

Dans notre esprit, « faire Compostelle » signifiait à ce moment-là pour nous parcourir à pied le Camino francés, le plus mythique ou à tout le moins le plus « populaire » des nombreux chemins empruntés au Moyen-âge par les pèlerins venus de divers points d’Europe en marche vers Santiago de Compostela. Soit les 791 kilomètres qui séparent Saint-Jean-Pied-de-Port, près de la frontière franco-espagnole, de cette ville de Galicie. (Avec le temps d’autres « voies jacquaires » s’imposeraient à nous.)

En serions-nous capables” Cela était-il à la portée des sexagénaires que nous étions devenus? De nombreuses marches dans les Alpes pendant nos quatre années en Suisse nous avaient gardés en bonne forme. Mais on ne pouvait certes comparer des excursions occasionnelles d’une journée, pratiquement sans bagage, aux 35-40 jours de marche d’affilée, au rythme d’un peu plus de 20 kilomètres par jour, avec un sac de huit 4 10 kilos sur le dos. Les nombreuses années passées dans le confort des résidences officielles ne nous avaient pas préparés à la promiscuité des gîtes d’étapes, à devoir dormir parfois dans des lits à deux étages dans une chambrée pouvant comprendre jusqu’à deux douzaines d’autres personnes, dont, inévitablement, un lot de ronfleurs. Sans compter le partage de douches et toilettes, etc.

Quand nous avons « testés » la faisabilité de notre projet en mai 2005 et mai 2006 en marchant les 12 premières étapes du Chemin du Puy en Velay (voir plus bas), nous étions loin de nous imaginer que cinq ans plus tard nous aurions parcouru, en plus du Camino francés, la totalité du Chemin du Puy en Velay, la majeure partie du Chemin d’Arles, et le Chemin de Genève. Bref, au delà de 2 500 kilomètres. Arrivés au terme de notre Camino francés le 8 juin 2007 (nous avions quitté Saint-Jean-Pied-de- Port le 4 mai) nous nous étions dits : « Ça y est, on l’a fait, passons à autre chose! » Mais, « le Chemin nous habite pour toujours », nous avaient dit de nombreux récidivistes rencontrés au long du parcours; « quand on attrape le virus de Compostelle, difficile de s’en défaire ». Ce qui explique sans doute pourquoi, alors que nous avions à peine terminé le Chemin du Puy en octobre de l’année suivante (2008), nous décidions de nous attaquer au Chemin d’Arles dès avril 2009. En octobre 2010 suivrait le Chemin de Genève. Et au moment où ces lignes sont écrites, nous sommes d’ailleurs à nous demander non pas « retournerons-nous cette année? », mais « où irons-nous cette fois?

Un peu d’histoire…

Il existe une abondante littérature sur « le chemin de Compostelle », ses origines, son histoire au fil des 000 ans de son existence. Il serait vain d’en faire ici un résumé qui fasse justice à la vérité historique. Qu’il suffise de dire qu’il est né de ce qui est sans doute, pour une bonne partie du moins, une légende. L’apôtre Saint Jacques serait venu évangéliser les populations du nord de la péninsule ibérique. De retour à Jérusalem, il est tué et ses fidèles ramènent son corps en Galicie. Les Maures occupent l’Espagne pendant plus de 800 ans, et l’Espagne chrétienne entreprend la « reconquista ». Un jour une pluie d’étoiles indiquent un champ où se trouvent les restes de l’apôtre (champs d’étoiles = campo de estrellas = compostella). Saint Jacques serait apparu (en 844) aux côtés des troupes chrétiennes, et devient dès lors le « Matamore », le patron de la lutte aux infidèles. Une chapelle, puis une église sont construites sur le lieu de ses reliques. Et voila…le « pèlerinage à Santiago de Compostella » devient un « must », parfois même une épreuve imposée aux pécheurs ou criminels. Grands et petits, princes et simples citoyens y viennent de partout en Europe. Et dix siècles plus tard, les « chemins » tracés par ces « pèlerins » sillonnent toujours le continent, et y transitent des milliers de gens venus des cinq continents. On peut signaler qu’en 2010 au moins 2 194 Canadiens se sont enregistrés au Bureau des pèlerinages de Santiago.

Les diverses motivations…

Il serait utopique de penser que tous ceux qui empruntent ces « chemins » marchent d’un même pas, obéissent à une même impulsion et poursuivent les mêmes objectifs. Certains y viennent faire le point sur leur vie, se ressourcer, ou sont en quête de réponses à leurs interrogations intimes. D’autres, souvent des retraités, et c’était notre cas, y voient une sorte de rite de passage. Il y a aussi ceux, souvent parmi les plus jeunes, qui viennent simplement s’y dégourdir les jambes, profiter d’hébergements à peu de frais et se constituer un carnet d’adresses internationales. Et bien sûr plusieurs inscrivent cette démarche dans leur pratique religieuse, viennent s’y recueillir et prier au sens traditionnel du terme. Malgré cette diversité des motivations — lesquelles d’ailleurs peuvent parfois se combiner — le fait de marcher dans la même direction, jour après jour, crée une communauté de partage qu’on ne retrouve pas nécessairement sur les sentiers de randonnée ordinaires.

Nos expériences…

Comparer entre eux les quatre « chemins » que nous avons parcourus a ce jour est un exercice par définition très subjectif. En effet il y a autant de « chemins » que de marcheurs, chacun étant influencé par son état d’esprit du moment, par ses conditions tant physiques que mentales ou psychologiques.

Le Camino francés (2007), que nous avons parcouru en 35 jours (dont deux de repos), est indiscutablement celui qui nous a le plus marqués, celui qui nous laisse les meilleurs souvenirs, bien que nos quatre « chemins » demeurent tous mémorables à nos yeux. Peut-être est-ce dû au fait que c’est celui que nous avons vécu de la façon la plus « pèlerine », c’est-à-dire en acceptant notre condition de marcheur parmi les marcheurs, en logeant dans les gîtes communaux, en mangeant le « menu du pèlerin », en participant aux rituels de ceux qui marchent vers St-Jacques, par exemple en utilisant sans cesse les salutations consacrées du pèlerin: Buen camino et Ultréia.

Mais il y a plus. Leslie Harman, une amie qui a fait le Camino francés en 2008, parle de « l’énergie » de ce chemin. Le Camino possède un immense pouvoir. Quand on y marche, précédé par leur ombre puisqu’on va toujours vers l’ouest, et qu’on y côtoie tous ces gens qui tendent vers Compostelle, chacun pour ses raisons, on ressent quelque chose de très spécial; on se sent près de ces inconnus, qu’on échange un simple buen camino! avec eux, qu’on chemine 20 minutes ou une heure à leur côté ou qu’on se lie d’un peu plus près alors qu’on se revoit d’étape en étape au fil des jours. Il y a là une sorte de communauté, de fratrie. Les amitiés qui se tissent sur le Camino revêtent un caractère unique. Pas étonnant que parmi les moments que l’on retient et qui nous sont les plus chers figurent en bonne place les repas communautaires pris aux gîtes ou les bonnes « bouffes » au resto, avec tout ce qui les accompagnent en termes d’échanges, de confidences sur nos vies, etc.

Le Chemin du Puy va du Puy-en-Velay à Saint-Jean-Pied-de- Port et s’étend sur 731 kilomètres. Parcouru en 38 jours (14 en 2005 et 24 en 2008), il nous a séduits par sa grande beauté et les trésors artistiques et architecturaux qui le jalonnent. La campagne française semble y être à son meilleur; quels souvenirs impérissables nous ont laissés l’Aubrac, par exemple, et le Gers, pour ne mentionner que ces deux régions. Et que dire de la gastronomie! À souligner aussi, la qualité des gîtes, souvent privés, mais toujours fort accueillants. Nous serions tentés d’envier ceux qui marchent du Puy jusqu’à Santiago en une seule fois, plus de 1 522 kilomètres (3 024 marcheurs l’ont fait en 2009); car nous pouvons imaginer qu’ils connaissent dès la portion du Puy à Saint- Jean-Pied-de-Port les mêmes moments d’intensité sprituelle et/ou émotive que ceux que nous avons attribué au Camino.

Quant à notre expérience de 2009 sur le Chemin d’Arles (935 kilomètres de Arles à Puente-la-Reina), elle s’est limitée à 605 kilomètres, parcourus en 31 jours. Elle nous aura enchanté par la diversité de ses paysages, par ses montagnes d’abord rudes puis toutes en forêt, par la qualité de certaines « Haltes vers Compostelle » où nous avons été accueillis pas des gens formidables de simplicité, d’ouverture. C’est sans doute le chemin que nous avons trouvé le plus exigeant, sur le plan ll y a là une sorte de communauté, de fratrie. Les amitiés qui se tissent sur le Camino revêtent un caractère unique.

physique. Peut-être le fait que — eh oui! — nous vieillissons tout de même un peu, joint à des conditions climatiques parfois pénibles (pluies intenses, avec son corollaire de sentiers boueux et le froid auquel on ne s’attendait pas), y sont-ils pour quelque chose…Et puis, avouons-le, le fait de marcher des journées entières sans rencontrer le moindre marcheur nous a privés d’une des dimensions que nous apprécions beaucoup dans ce genre d’expérience, à savoir les contacts et les échanges avec des gens d’origine et d’horizons divers. Le Chemin d’Arles nous est aussi apparu moins chargé émotivement que les deux premiers. On y trouve aussi moins de traces historiques tangibles du passage des pèlerins au cours des siècles passés.

Nous avons beaucoup aimé le Chemin de Genève (de Genève au Puy-en-Velay; 373 kilomètres; 17 jours), notre plus récente expérience (octobre 2010). Les panoramas y sont souvent grandioses. I] demeure cependant un chemin relativement exigeant, en raison de ses nombreux dénivelés, sans être jamais vraiment trop rude cependant. Contrairement aux trois précédents, il compte encore relativement peu de « gîtes communaux » (et donc à prix modique) du genre de ceux auxquels par exemple nous a habitués le Camino francés; il faut souvent y avoir recours à la chambre d’hôte. Mais il compte aussi sur un formidable réseau d’« accueils jacquaires », des maisons privées où des « amis du chemin » offrent d’accueillir (souvent dans un confort hors pair, et avec un excellent dîner partagé avec les hôtes) les vrais pèlerins (i.e. avec « credencial »); le tout moyennant une rétribution laissée au bon vouloir des marcheurs. Comparés à nos autres expériences, peu ou presque pas de « dîners communautaires » ou d’échanges « en profondeurs », si ce n’est avec certains de nos hôtes en accueil jacquaire ou en chambre d’hôtes.

Kilomètres sur les chemins de compostelle

Une journée typique dans la vie d’un « pèlerin »…

Plusieurs pèlerins marchent seuls, ou en couple. Certains le font en petits groupes, généralement de trois ou quatre; ces groupes souvent se font et se défont sur le chemin même, au gré des rencontres. Le marcheur est un lève-tôt, et la plupart se mettent en route avant 7h30. Voire plus tôt encore, en Espagne en particulier, où il n’est pas possible de réserver dans les albergues communaux, et où donc on assiste à la désagréable « course aux gîtes ». (Ce qui suit traduit nos préférences et habitudes personnelles, mais reflète néanmoins une pratique généralement répandue).

En moyenne, une étape typique de 20-25 kilomètres requiert environ sept heures, si l’on compte un ou deux arrêts pour se reposer et se rassasier. Ce qui fait que la journée de marche se termine la plupart du temps avant 14 h. Suivent l’installation, la douche — avec au besoin le soin des pieds! — et l’endossement des vêtements de rechange ou « d’étape » avant le repas du midi; lequel sera précédé ou suivi de la nécessaire lessive si l’on veut repartir à sec le lendemain. Puis une bonne sieste est de mise, et/ou la visite de la ville ou du village où l’on se trouve.

Il faut aussi préparer l’étape du lendemain (étude de son inséparable guide, par exemple pour voir s’il y aura ou non des villages-relais où se ravitailler, ou s’il faut le faire sur place). La préférence va souvent à un dîner léger; pris assez tôt dans la mesure où cela est rendu possible par les coutumes locales, car… il faut se lever de bon matin. Pour les trajets en France, le découpage de la journée différera; la possibilité de réserver gîte et chambres d’hôte à l’avance pourra souvent se traduire par des départs moins matinaux, un repas léger de type piquenique pris en route le midi, et une fin d’étape un peu plus tardive suivie d’un dîner plus substantiel.

Pour conclure…

On dit souvent : « on ne fait pas le “chemin de Compostelle”; c’est le chemin qui nous fait ». Vécue seul, à deux ou en groupe, il s’agit là d’une expérience qui demeure très personnelle. Tous ceux que nous connaissons et qui comme nous ont réussi la « longue marche » en reviennent « transformés ». Une fois réalisé, le « chemin » les habitent pour toujours. Ce qui explique sans doute pourquoi ceux qui récidivent par la suite sont si nombreux. Nous avions respectivement 64 et 65 ans lors de notre Camino francés en 2007. Et nous n’arrivons plus à nous arrêter…!

Nous serons heureux de prodiguer conseils et recommandations à ceux qui se laisseraient tentés, et les encouragerions certes à succomber à cette tentation.

Voir les pages numérisées d’origine →

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 26, No. 1 (2011) — Summer/Fall 2011 // Été/Automne 2011, pp. 17–20. Lire le reste de ce numéro →

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