bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, pp. 8–9
Notre collègue Émile Martel, actuellement Ministre responsable des Affaires culturelles à Paris, est aussi poète et vient de se mériter le Prix du Gouverneur général dans la catégorie poésie de langue française pour Pour orchestre et poète seul, publié aux Écrits des Forges. Pour souligner cet événement bout de papier a recueilli les propos de M. Martel et a décidé de publier son poème Le Séquoia de même que son discours d’acceptation.
bdp : Êtes-vous d’abord poète ou diplomate?
ÉM : Pourquoi choisir entre les deux? Je suis d’abord un impatient. Devant l’injustice, devant la paresse et la bêtise. Tout est urgent. Si je cherche une raison première pour laquelle je suis devenu diplomate, c’est le souhait d’être canadien à plein temps. Mais si je cherche plus loin, c’est l’indignation devant les inégalités et l’urgence d’intervenir, d’y faire une différence. Vous comprendrez qu’un tel angélisme m’a rapidement amené à revoir mes critères d’action; mais pas mes convictions. Le poète est ainsi venu sauver le diplomate.
bdp : L’écriture vous est donc fondamentale.
ÉM : L’écriture, chez moi, a toujours été un réflexe. Je viens d’une famille où la littérature et la musique étaient omniprésentes. Mon père, un homme cultivé, est mort quand j’avais dix ans, en 1952. Je n’ai pas arrêté de crier à l’injustice depuis. De là ma rage de survivre et, partant, d’écrire, de publier, d’être lu. Car enfin, si on insiste pour ne jamais mourir, la diplomatie n’offre pas les meilleures chances de succès. Mais la poésie? La poésie, oui!
Les poètes ne meurent pas. Mon affaire à moi, c’est de ne pas mourir.
bdp : Et la diplomatie…
ÉM : Quant au diplomate, la Carrière harnache et peut élargir la vitalité d’un homme qui veut s’engager. Homme de famille, très heureux dans ma vie personnelle, timide en société, j’ai longtemps cru qu’il y avait au Ministère une place pour l’imagination, pour des gens peu conformistes. J’ai bien un peu déchanté; mais pas complètement.
bdp : Comment parvenez-vous à concilier vos responsabilités professionnelles avec votre besoin d’écrire?
ÉM : Je n’ai pas de vraie difficulté à concilier les deux rôles car il y a toujours du temps pour l’essentiel. J’ai toute ma vie écrit régulièrement. Depuis 1989, j’écris tous les jours. C’est une soulageante et purgative expérience. Quand on est impatient et habité par l’indignation, il faut trouver des exutoires. La littérature offre toutes les possibilités.
bdp : Pourquoi avez-vous choisi la poésie plutôt qu’un autre genre littéraire?
ÉM : Plutôt que de fignoler une intrigue de trois cent pages comme un romancier, j’éclate en quatre pages. Après, je suis épuisé, libéré, affranchi. Le Séquoia, que vous publiez ailleurs dans ce numéro, est l’exemple de ce que je fais de plus long comme texte. Je l’ai écrit, presque tel quel, dans la voiture au kilomètre 72 de la 401 entre Ottawa et Montréal le 16 mars 1991. (Quand on écrit chaque jour, il y a une date sur chaque page…)
bdp : Vous voulez dire que ce texte est sorti d’un seul jet…
ÉM : Je suis un auteur vivipare : mes textes naissent terminés, prêts à marcher par eux-mêmes. Ils sont presque toujours en prose; ils sont souvent poétiques. Il y a des auteurs ovipares, qui produisent une page et la reprennent vingt fois jusqu’à trouver ce qu’ils cherchent. Dans mon cas, c’est bon la première fois ou ça ne sort jamais des milliers de pages de mes Carnets.
bdp : À lire vos poèmes on est surpris par leur aspect moderne et innovateur…
ÉM : Il y a moyen d’écrire de la poésie et de parler clairement. Je n’écris que très rarement en vers. La prose est un véhicule facile d’accès, autant pour celui qui le conduit que pour celui qui se promène.
Au sujet du Séquoia, permettez-moi de suggérer que c’est une synthèse. Il y a une philosophie derrière ce texte. Elle tient dans la dernière phrase : «On ne meurt que des rêves qu’on n’a pas réalisés.» Un homme qui a plusieurs milliers d’années rend compte de sa vie et de la raison pour laquelle il n’est pas encore mort. Je ne parle toujours que de ça, d’une manière ou d’une autre. C’est ma façon continuelle, obsessive de rejeter la mort de mon père, le 22 mai 1952, à 9h45 dans une maison de l’avenue King Edward à Ottawa, quand j’avais 10 ans.
Ça n’est pas la gloire que je poursuis. La notoriété que m’a donnée le prix et que vient confirmer votre entrevue n’est pas ce que je cherche. Non. Ce que je veux, c’est que dans mille ans on dise «on ne meurt que des rêves qu’on n’a pas réalisés» et que cette phrase donne de l’espérance à quelqu’un qui ne saura même pas qui l’a écrite. Le rôle du poète, c’est ça : fixer la race humaine dans un moment évocateur, chargé d’espoir ou de désespérance; accompagner l’autre à travers le labyrinthe de ses propres tristesses, de ses amours et de ses rages. Le lecteur y trouve les éléments de sa propre sérénité.
bdp : Comment la poésie s’est-elle imposée dans votre vie?
EM : La poésie, c’est souvent l’émerveillement, l’attendrissement devant l’ordinaire et le familier. Je vous donne un exemple : l’un des plus beaux alexandrins que je connaisse en français, c’est «je vieillis des instants que je passe loin d’elle»; une merveilleuse déclaration d’amour. Chaque fois que nous prenons l’avion, que nous partons en mission, nous les voyageurs de la diplomatie, nous devrions reprendre ce vers; c’est Gilles Vigneault qui l’a écrit.
bdp : La poésie vous a donc permis d’amener partout votre pays avec vous…
ÉM : Quand Vigneault dit «Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver», comment ne pas s’émouvoir? Parce que c’est exactement ça, notre pays. Entendre ces mots quand on est dans le Sahara ou en Auvergne, ça amène une émotion intime parce que la vérité de ce que nous sommes dort en nous et il faut des poètes pour nous la révéler.
L’autre soir, à la fête de Noël à la Résidence, l’Ambassadeur au piano chantait avec les employés : «Mets du feu dans la cheminée, je reviens chez-nous…». Il a le coeur bien dur, le Québécois qui n’a pas un peu frémi en reprenant ces paroles à l’unisson… La poésie, c’est ça aussi. Le fait que les non-Québécois n’aient pas ressenti ce même pincement est aussi une sorte d’explication de notre pays : nous ne nous émouvons pas tous pour les mêmes raisons puisque nous ne partageons pas tous les mêmes rêves. C’est pour ça que j’ai décidé de «faire de la politique» dans le discours d’acceptation du prix du Gouverneur-général.
bdp : Votre discours a été amplement repris par la presse, notamment parce que vous avez fait référence à la situation politique actuelle du Canada. Pourquoi avez-vous abordé ce sujet controversé?
ÉM : Contrairement à mes textes littéraires, j’ai beaucoup travaillé le texte de ce discours. Fallait-il parler de démagogie? Fallait-il lancer également des reproches aux fédéralistes et aux séparatistes? Puis je me suis dit qu’un homme a rarement l’occasion dans sa vie de parler à son pays. Même si son pays, ce sont six cent personnes, l’immense majorité de langue anglaise, dans un théâtre de Toronto un mardi après-midi en novembre, et on leur parle en français.
Vous savez comme moi qu’il faut beaucoup croire en ce pays pour lui parler en français. Si j’avais cherché l’approbation sur place, poursuivi un effet immédiat, j’aurais parlé en anglais; j’y aurais doublement gagné puisqu’on m’aurait immédiatement compris chez ceux qui sont d’accord avec moi et certains n’auraient pas moins souri quand je suis rentré au Québec parmi mes amis de la communauté littéraire devant mon souci de «sauver le pays».
bdp : «Sauver le pays», n’est-ce pas une expression quand même excessive?
ÉM : Je vous ai dit que ne je ne suis pas patient. J’ai le sentiment que la colère est au milieu de ma lecture du Canada. Colère devant un rêve en train de mal tourner, colère devant l’égoïsme de tout un chacun, impatience devant la lenteur à mettre en place une société harmonieuse et surtout rage devant mon impuissance à convaincre de l’urgence de l’affaire.
La culture est la seule, la plus grande chose qui puisse nous unir; elle est notre lieu et notre magie puisque le discours politique, les intérêts commerciaux ou un sens de l’histoire ne semblent pas capables de nous ouvrir de nouveaux horizons. Nous n’aimons pas les héros. Nous connaissons mal nos penseurs. Nous ne prenons pas assez au sérieux nos créateurs.
bdp : Pouvez-vous fournir des conseils pour nos lecteurs qui vous découvriront pour la première fois? Comment doit-on aborder Pour orchestre et poète seul?
ÉM : On ouvre le livre à la page qui commence l’un des cinq textes. Il n’y a que quelques lignes par page. On lit la page lentement, avec attention. Ça peut aider de lire à voix haute. Une fois rendu au bout de la page, on ferme les yeux. Si on voit quelque chose dans sa tête, si on entend quelque chose ou s’il y a une odeur qui attire l’attention du lecteur et le fait rêver ou lui rappelle un souvenir ou répond à sa curiosité, ça veut dire que la page a bien fonctionné, que la poésie a frappé. Si ça ne marche pas, il faut lire la page suivante. Et ainsi de suite. À la fin de la lecture de toutes les pages du livre, si ça n’a pas marché une seule fois, ça n’est pas un bon livre.
bdp : Avez-vous un «style», une «signature littéraire»?
ÉM : En cas de doute, la musique est mon critère de ce qui mérite d’être soumis aux yeux des autres. Un de mes livres avait pour sous-titre prose à lire à voix-haute; dans le temps, on a plutôt critiqué cette approche en laissant entendre que je mélangeais les genres. Je comprends cette réaction; j’ai eu la même quand j’ai assisté à des spectacles de danse moderne où les danseurs faisaient du bruit, criaient ou parlaient. Puis j’ai compris qu’on en disait plus en faisant intervenir plusieurs sens.
bdp : Le mélange des genres…
ÉM : C’est bien vrai que je mélange tout. Mes textes racontent souvent que les couleurs ont une odeur, que les sons ont un goût et j’ai plusieurs fois décrit la texture de la musique. La métaphore, c’est ça, c’est le déplacement des qualités d’une chose ou d’un sentiment vers une autre chose ou un autre sentiment. C’est Rimbaud qui donne des couleurs aux voyelles, ou c’est Verlaine qui prête des sanglots aux violons.
Mais je mélange tout avec une certaine rigueur : j’adore les listes. Je trouve que dans l’accumulation des objets les uns à côté des autres, il y a des merveilles d’ensemble insoupçonnables dans chacune des parties. Prenez l’armée de terra-cotta enfouie près de Xi’an en Chine; plus de six mille soldats sculptés, un peu plus grands que nature, enterrés avec leurs chevaux et leurs officiers généraux pour accompagner l’Empereur qui est mort et qu’on enterre, je suppose, à la tête de ses troupes. Il y a là pour moi une époustouflante poésie dans le nombre. Je voudrais faire la liste des noms et du rang et du rôle de chacun de ces personnages. Il me semble que si j’arrivais à faire cette liste, cette armée d’argile, immobile depuis plus de deux mille ans, se remettrait en marche; c’est l’ordre qu’elle attend, de toute évidence. Est-ce que ça ne serait pas le rôle d’un poète lointain, venu d’Amérique et d’Occident, de donner cet ordre?
Je passe mes pages à recréer le monde, d’ailleurs. Prenez L’Ombre et le Silence, que j’ai publié il y a vingt ans : le personnage se réveille un matin et il constate que pendant la nuit toute la maison a brûlé sauf sa chambre; il ne peut plus sortir; par la fenêtre, il ne voit aucun signe de vie humaine; après un temps, il se dit qu’il est le dernier survivant de toute la planète et que c’est donc le moment de tout recommencer : il change le poids des choses, il réinvente les oiseaux et à la fin il fait se rencontrer la mer et le continent, qui n’avaient pas encore de frontière commune, et ça crée les plages.
bdp : Le prix du GG est une consécration, comment entendez-vous maintenant relever le défi de la création?
ÉM : Je suis hispaniste de formation. Depuis quelques années déjà, je traduis de la poésie de l’espagnol au français. J’ai déjà publié la traduction d’un recueil de poèmes d’un poète espagnol mort en 1941, Miguel Hernández (L’éclair sans cesse, aux Écrits des Forges); je pense publier l’an prochain chez le même éditeur des poèmes d’une religieuse mexicaine du XVIIE siècle, Sor Juana Inès de la Cruz.
J’ai plusieurs projets, dont un livre qui réunirait quelques uns des classiques de la poésie hispanique sur la mort du père; il y a eu des poèmes remarquables sur ce sujet et je voudrais publier Manrique (XVE siècle), Sabines (XXE siècle) et certaines de mes pages qui témoignent de l’horreur personnelle, intime de cette disparition. Il me semble que si j’entre dans une chaîne de fraternité face à ce drame, une détente serait possible, un soulagement.
bdp : Quelques parutions en 1996?
ÉM : Il y aura d’abord la traduction à l’anglais du livre qui a gagné le Prix; Pour orchestre et poète seul devient ainsi For Orchestra and Solo Poet, superbement traduit par D.G. Jones et qui doit sortir en mai chez the Muse’s Co. De mes propres textes en français et dans les mois qui viennent, deux ou trois livres vont sortir, dont un Dictionnaire des hommes illustres à l’Hexagone et un Cahier venu d’Inde aux Éditions du Silence. Le faiseur d’îles sortira l’an prochain; puis Le chambreur de l’auberge ou les 73 jours du voyageur. Il reste bien des listes à faire, bien des pays de l’âme à visiter..
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, pp. 8–9. Lire le reste de ce numéro →




