bout de papier, Vol. 25, No. 1 (2010) — Spring 2010 // Printemps 2010, pp. 42–43

Bruxelles, 4 janvier 2010

«Jeune homme, pourquoi voulez-vous apprendre l’arabe?

Nous étions à l’automne 1982. Celui qui me posait cette question, de manière plutôt impérative, était le Conseiller politique à l’Ambassade du Canada au Caire, Denis Grégoire de Blois. Je pense que j’avais répondu quelque chose comme «la visite de l’Alhambra à Grenade »!

Fraîchement arrivé d’Ottawa, je me trouvais dans son grand bureau à la Chancellerie de Garden City, passablement déboussolé et peu préparé à pareille rencontre.

Ce fut mon premier contact avec celui qui fut un ami et mentor pendant près de 28 ans.

Une amitié qui s’est trop rapidement terminée par le décès de Denis (ou Grégoire) le 3 novembre 2009 à Ottawa, des suites d’une longue maladie, comme on dit. I] venait d’avoir 69 ans.

Il était l’un des derniers représentants d’une diplomatie canadienne très différente de celle que l’on connaît aujourd’hui. Doté d’une forte personnalité, très cultivé, grand lecteur, il n’hésitait pas à faire état de ses réflexions et de ses vues.

Elles ne cadraient pas toujours avec celles de ses interlocuteurs ou patrons… Ce qui, au niveau professionnel, ne l’a pas toujours servi mais au contraire le rendait encore plus attachant pour ceux qui le connaissaient autrement.

Denis Grégoire de Blois a eu toute une vie!

Originaire de Saint-Cuthbert, comté Berthier, et fier de ses racines il avait obtenu sa licence en droit de l’Université de Montréal (où il avait eu comme professeur nul autre que Pierre-Elliott Trudeau) puis avait poursuivi en droit international à Genève. Il avait payé une partie de ses études en s’enrôlant dans la réserve de la Marine canadienne. Monarchiste, il évoquait avec nostalgie les toasts portés à la Reine!

Sa carrière l’a amené en poste en Europe, au Moyen-Orient, et en Afrique. Son apprentissage de l’arabe à l’Université américaine du Caire (AUC), en avait fait l’un des rares et certainement l’un des meilleurs spécialistes de la région, au ministère.

C’était l’écoute des mélopées de la diva égyptienne Oum Kalthoum, quand il étudiait à Montréal, qui avait déclenché sa curiosité pour le monde arabe, me disait-il.

Pour l’avoir accompagné dans de nombreuses visites de souks, mosquées ou sites archéologiques en Égypte ou en Tunisie, ou l’avoir reçu en Syrie je peux témoigner de son amour de la culture du Moyen-Orient et de son « sixième » sens à l’égard de ses populations. Il pouvait tout autant blaguer avec un paysan du Delta du Nil, qu’échanger avec un ministre.

Sa sensibilité à l’égard du Moyen-Orient ne s’arrêtait pas à l’Islam ou à sa chrétienté. Peu de gens savent qu’il avait été très impliqué dans le dossier des juifs qui voulaient quitter la Syrie dans les années 90, alors qu’il était agent de pupitre pour ce pays à Ottawa. Il a d’ailleurs été, lui et d’autres collègues, honoré par la Communauté juive de Toronto pour ses efforts dans ce dossier complexe et sensible.

Il avait aussi reçu la médaille du Jubilé de la Reine Elizabeth IT.

L’Afrique l’avait aussi beaucoup marqué. Il y avait presque laissé la vie d’abord lors de la révolution en Éthiopie, puis lors de son séjour à Kinshasa. C’est d’ailleurs après cette dernière affectation, revenu psychologiquement ébranlé qu’il avait décidé de prendre sa retraite.

Mais Grégoire avait d’autres intérêts. D’une part, il portait beaucoup d’attention à son porte-feuille financier (et certains ont pu bénéficier de sa sagesse dans ce domaine) mais aussi à ses racines ancestrales.

Il a consacré une grande partie de ses années de retraite aux Archives nationales à Ottawa, pour remonter l’arbre généalogique de sa famille. Il laisse de gros volumes, à anneaux, plein d’information dûment documentée. Il s’en prenait souvent aux historiens ou autres spécialistes qui se lançaient dans des interprétations sur notre histoire, non fondées sur des faits.

Son amour de la nature l’aura aussi poussé à planter des arbres, tant d’espèces canadiennes que plus rares, sur un coin de sa terre de Saint-Cuthbert. Le plus beau cadeau qu’on pouvait lui faire était de lui en apporter des graines ou des plants. Certains d’entre nous lui ont même rapporté des semis de terres bien lointaines…

Chaque fois que nous le visitions en été, beau temps mauvais temps, 1l nous faisait faire le tour du propriétaire de sa « forêt », identifiant par son nom latin chacun de ses arbres.

C’était sans doute un moyen pour lui de laisser quelque chose de concret après son séjour ici-bas.

Un personnage comme Grégoire il n’y en a plus beaucoup. I] me manque déjà.

Grégoire as I knew him

Judy Feld Carr is a Human Rights advocate, Jewish community leader, and was awarded the Order of Canada in 2001. Judy was interviewed by bout early in the new year.

bout: You were very special to Grégoire, what brought you two so close?

JF: Grégoire wasn’t just “someone at Foreign Affairs’ He had so much heart and soul, and knew much about the rescue of Syrian Jews in which I was deeply involved. I trusted him with everything because I knew he was so honourable. bout: You described him as an exceptional diplomat, what did you mean?

JF: Grégoire didn’t skip from one job to another, he had tremendous knowledge of the countries he was responsible for and so much empathy. He never lost an opportunity to learn more about them, to see things as local people did. He looked at both sides of the coin and trusted his own judgment. He had a “psychological understanding” of people he met and of locals, and was very astute in how he handled difficult officials. He saw past the party line and often did not let on that he spoke Arabic fluently. Afterwards he would write up what was said for the record and what they said among themselves, “them” not realizing that he understood every word! It wasn’t always pleasant; he found the invective he sometimes encountered in those meetings quite disturbing. He loved making jokes, but they always had a point — telling you the way it really was. He was generous too. He called me immediately after I was awarded the Order of Canada and seemed even prouder of my award than I was! I wonder if he didn’t have a hand in the citation.

bout: How was he perceived by others?

JF: He had wonderful colleagues at the Foreign Ministry at the time. It meant a great deal to him. During one of his visits he and the Chief Rabbi for Syria became good friends. When I called the Chief Rabbi, now in Israel, to let him know Grégoire had passed away, he was full of sorrow. He called him “the most wonderful man I met.” I am not sure Grégoire fully understood what his work meant to those he touched or the impact of the trust he inspired. He was just thrilled when the Board of Governors of the Beth Tzedec Congregation (the largest in North America) awarded him and Francois Larochelle the Judy Feld Carr Award for Humanitarian Service for his work with Syrian Jews. It was unprecedented and in Grégoire’s own words, in a Christmas card to me last year, he wrote that “I cherish these memories”. (Editor: although the Award is named by the synagogue for her, it was not her decision.)

bout: what does his life tell you about the ideal Foreign Service officer?

JF: He taught us that there is no substitute for in-depth knowledge of the countries Canada deals with. He showed us the importance of mastering languages. He was gallant, he had a wonderful sense of humour, and a brilliant mind. He knew good times and hard. Thank you for giving me a chance to share my thoughts on a man I liked enormously. I miss him.

bout: Thank you! (Editor: Denis Grégoire de Blois received a PAFSO Canadian Foreign Service Officer Award in 1994 for promoting human rights in Syria.)

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Originally published in / Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 25, No. 1 (2010) — Spring 2010 // Printemps 2010, pp. 42–43. Read the rest of this issue / Lire le reste de ce numéro →

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