bout de papier, Vol. 22, No. 3 (2006) — Fall/Winter 2006 // Automne/Hiver 2006, pp. 9–15

Lorsque je suis arrivée à Bogota, j’avais à peine quatre mois d’ancienneté au Ministère. On m’avait pourtant dit que je resterais à Ottawa au moins trois ans avant de décoller mais les choses se sont passées autrement : j’ai eu la chance de décrocher une affectation temporaire de trois mois en Colombie. C’est donc ici que j’ai tout appris. Ou presque. Et c’est aussi ici que j’ai dû confronter le mythe du service extérieur à ma réalité découverte sur le terrain.

Avant mon arrivée au Ministère, mes anciens collègues d’une ONG internationale se moquaient de moi en me disant que ma nouvelle vie de diplomate n’allait se résumer qu’à des cocktails et soirées mondaines et que j’allais tranquillement m’y faire en perdant mon idéalisme et mon goût pour l’aventure. On m’avait aussi dit que la bureaucratie allait m’anesthésier et m’enlever l’énergie pour faire les choses différemment. … En fait, cela c’est passé autrement.

La tâche la plus importante qu’on m’a confiée en arrivant en Colombie fut l’organisation d’une mission internationale dans la province du Chocó. L’initiative venait de mon prédécesseur Patrice Laquerre mais avait été retardée jusqu’à mon arrivée. Bien que celui-ci partait en congé de paternité, il m’accompagnerait heureusement dans la mission. Entre-temps, il fallait convoquer la communauté diplomatique de Bogota, coordonner la logistique avec l’ONU, préparer le programme avec les ONG, établir contact avec les communautés et les autorités locales que nous voulions rencontrer et informer le gouvernement colombien de nos intentions. Le tout en deux semaines. Ouf! Et moi qui n’avais jamais entendu parler du Chocó! Je ne connaissais rien de son histoire ni de la triste réalité de ses habitants…

Un arc-en-ciel en bordure du fleuve Atrato (Photo : Joya Donnelly)
Un arc-en-ciel en bordure du fleuve Atrato (Photo : Joya Donnelly)
Jeune garçon rencontré dans un café de Belen de Bajirá (Photo : Joya Donnelly)
Jeune garçon rencontré dans un café de Belen de Bajirá (Photo : Joya Donnelly)

Le Bas Atrato, là où se concentrerait notre itinéraire, fait partie du département du Chocó situé dans la zone occidentale du pays. Cette région est isolée géographiquement et historiquement du reste de la Colombie. Elle dispose d’une biodiversité très riche mais paradoxalement d’un lot de misère humaine frappant, qui s’est aggravée par le conflit armé. La population est composée à 85 % d’Afro-Colombiens. Ils seraient d’ailleurs près de 11 millions dans le pays, soit 25 % de la population. Mais pourtant ils sont presque invisibles… Ici, à Bogota, on en voit très peu. Quelques vendeurs de fruits aux coins des rues et c’est à peu près tout. Des autochtones habitent aussi le Chocó, principalement des communautés Tule, Wounaan et Embera. La population est majoritairement rurale et vit d’une économie de subsistance.

La guérilla était déjà présente de manière régulière depuis le milieu des années 80 dans le Bas Atrato, un couloir stratégique pour le commerce illicite vers le Panama et les Caraïbes et vers d’autres régions de la Colombie, en plus d’une zone de retranchement et d’approvisionnement pour les groupes armés illégaux. Jusqu’au milieu des années 90, il y eut peu d’affrontements entre la guérilla et l’armée nationale mais les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) prirent le contrôle en ayant recours à des assassinats sélectifs d’opposants et en terrorisant la population.

Les paramilitaires, groupe d’extrême droite très violent apparu en réponse à l’incapacité de l’État à résoudre le problème de la guérilla, ont fait incursion dans la région dès 1996. L’année suivante, les forces armées ont lancé des opérations contre les FARC. La violence des combats a entraîné le déplacement d’environ 15 000 paysans des bassins des fleuves de Cacarica, Jiguamiando, Curbarado, Domingodo, Truando et Salaqui. Cet abandon massif des terres a mené à l’effacement des processus d’organisation existants, interrompant ainsi les efforts déployés par ces communautés pour la reconnaissance des droits de propriété sur les territoires collectifs.

Bref, les populations civiles se retrouvent aujourd’hui dans une région où plusieurs acteurs armés sont présents et bien qu’elles essaient d’être neutres, elles sont malgré elles au cœur du conflit. D’un côté comme de l’autre, on les accuse de collaborer ou d’informer l’opposant. C’est pour cela qu’elles se sont regroupées en « communautés de paix » ou zones humanitaires, dans lesquelles la présence de tout acteur armé est rejetée. Elles tentent ainsi de se mettre en marge du conflit. Malgré cette initiative, la population civile n’a pas réussi à assurer sa protection ni à améliorer ses conditions de vie, qui demeurent très précaires.

Le gouvernement ne voit pas d’un bon œil les communautés de paix. Il croit que leurs leaders font partie des FARC, ou du moins en sont des collaborateurs. De plus, l’idéologie des communautés de paix entre en conflit avec sa politique de sécurité. Dans le cadre de celle-ci, le gouvernement veut rétablir sa présence dans toutes les régions du pays, ceci en ayant préalablement sécurisé le territoire par l’intermédiaire de l’armée et de la police. Ainsi, la principale présence gouvernementale se fait par les forces armées et non par des représentants civils. Les communautés refusent d’interagir avec les militaires, qu’elles perçoivent comme des acteurs armés menaçants au même titre que les FARC ou les paramilitaires, et reprochent au gouvernement son manque de présence civile sur le terrain. Bref, l’absence de confiance d’un côté comme de l’autre est flagrante.

C’est donc ça le Chocó… Une complexité extrême de malentendus, de pauvreté, d’opportunités ratées et d’histoires tristes. Je commençais à comprendre pourquoi Nicholas Coghlan, affecté à l’ambassade entre 1997 et 2000, avait surnommé la Colombie « le plus triste pays du monde »…

Les grands hôtels étant rares dans la région, il fallait donc prévoir une logistique se rapprochant beaucoup plus du camping pour la mission que j’organisais. Bottes de caoutchouc, filets, insecticide, sacs de couchage, chapeaux et crème solaire feraient donc partie des bagages. Pas de robe de soirée, bien au contraire. Encore une fois, le mythe du service extérieur se déconstruisait…

Arrivée à destination, la descente de l’avion fut surprenante. J’avais l’impression d’entrer dans un sauna vu la chaleur et l’humidité. J’en avais même les lunettes embuées! Sortis des douanes, un sympathique représentant du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés nous attendait dans son véhicule onusien. Pour des questions de sécurité, il nous était interdit de voyage dans tout autre véhicule que ceux de l’ONU. Le Chef de sécurité de l’ambassade avait été clair: que des véhicules officiels et aucune dérogation à l’itinéraire. C’est à ces conditions qu’il nous autorisait à faire la visite dans le Chocó. La sécurité précaire dans la région explique d’ailleurs que la mission ait pris une telle ampleur, puisqu’il est plus sécuritaire de voyager en groupe, accompagnés d’organisations internationales reconnues connaissant l’endroit, que seuls. De plus, il y avait réel intérêt de la communauté diplomatique pour connaître la réalité du terrain. L’ambassade du Canada a donc proposé de coordonner cette mission. Selon le représentant du Haut Commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme qui nous accompagnait, c’était la première fois, du moins en quatre ans, qu’une mission de la sorte était organisée par une ambassade.

On m’avait pourtant dit que le Canada avait perdu son rôle de leader au niveau international. Andrew Cohen avait presque réussi à me convaincre que le Canada était affaibli et que nous n’avions plus de crédibilité sur la scène mondiale. Et bien ce n’est pas la réalité que j’ai découverte en Colombie. Ici, le Canada est un acteur de premier plan, particulièrement au niveau de la défense des droits humains et de l’appui à la société civile, en plus d’être un important interlocuteur du gouvernement. Mes premières rencontres avec les ONG me l’ont confirmé. Lorsqu’une délégation des Christian Peacemaker Teams a demandé à nous rencontrer quelques jours après mon arrivée à l’ambassade, j’étais un peu inquiète. Je pensais qu’elle serait probablement très critique à l’égard de notre gouvernement, insistant pour un engagement plus important, dénonçant notre inaction… Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un des délégués, un militant de longue date, nous raconte les larmes aux yeux, que partout où il va en Colombie, rencontrant des leaders menacés et des organisations de défense de droits humains, on lui vante les mérites du travail de l’ambassade dans le pays. Le trémolo dans la voix, il nous dit solennellement à quel point il est fier d’être Canadien. J’étais soudainement très émue moi aussi. Non seulement les efforts de l’Ambassadeur et de son équipe étaient reconnus en Colombie mais ils contribuaient à la fierté de citoyens canadiens. J’étais fière de mon pays et j’avais d’autant plus hâte de me lancer à fond dans ma grande aventure colombienne.

L’auteur avec des enfants du Cacarica (Photo : Stas Pasionek)
L’auteur avec des enfants du Cacarica (Photo : Stas Pasionek)
L’heure de la lessive sur le bord du fleuve RioSucio (Photo : Stas Pasionek)
L’heure de la lessive sur le bord du fleuve RioSucio (Photo : Stas Pasionek)
Photo de groupe dans le Cacarica (Photo : Stas Pasionek)
Photo de groupe dans le Cacarica (Photo : Stas Pasionek)

Notre visite commençait par une rencontre avec la communauté de San Josécito, probablement celle ayant reçu le plus de support et d’attention de la communauté internationale. C’est ici que se sont regroupés les habitants de San José de Apartado qui n’acceptaient pas l’arrivée de la police dans leur communauté de paix créée en 1997, suite au déplacement massif provoqué par le premier massacre commis par des paramilitaires dans leur communauté.

Au fil des années, 178 personnes de cette communauté auraient été tuées, ce qui représente 20% de leur population, toujours sous la menace des paramilitaires. Des ordres de capture ont été lancés contre plusieurs habitants et le Président Uribe a affirmé en mars 2005 que certains de leurs leaders étaient en relation avec la guérilla. Comment encourager la reprise d’un dialogue lorsque les interlocuteurs prennent des positions extrêmes? Comment arriver à un accord ou à un consensus alors que les perceptions sont si différentes? C’est un peu comme ça la Colombie. Il semble y avoir ici une dichotomie de bien et de mal, de noir et de blanc… On se demande parfois où sont les nuances, où sont passées toutes les couleurs. Pourtant, paradoxalement, je n’ai jamais vu autant d’arc-en-ciel qu’ici. J’en ai compté neuf en à peine un mois. C’est qu’il pleut souvent malgré le soleil… au sens propre comme au figuré.

Un autre défi auquel la Colombie est confrontée est la démobilisation et la réintégration des groupes paramilitaires. Le Bloque Elmer Cárdenas, présent dans la région que nous avons visitée, n’était pas encore démobilisé au moment de notre visite. Bien qu’il le soit aujourd’hui formellement, il exerce toujours un contrôle important. Par exemple, les paramilitaires vont jusqu’à bloquer le passage de la Defensoría (organisme de contrôle de l’État en matière de droits humains) pour se rendre aux communautés, en lui déniant l’accès à la plateforme permettant de passer d’une rive à l’autre du fleuve. Le chef du Bloque, surnommé l’Allemand à cause de sa stature imposante, logeait justement dans un hôtel voisin du nôtre le soir de notre arrivée à Apartado et se promenait tranquillement, avec ses escortes, dans la ville. Simple hasard? Curiosité de voir ces étrangers qui s’intéressent à cette région souvent oubliée? Tentative d’intimidation? Qui sait. Et puis, comment avait-il été mis au courant de notre présence? Mystère. Tous semblaient pourtant savoir qui nous étions.

Pour se rendre dans une communauté du Cacarica, enfoncée dans le littoral du fleuve Atrato, il a fallu voyager en bateaux, des « pangas » comme on les appelle ici. La beauté des paysages et la tranquillité des lieux contrastaient avec les histoires de massacres que nous avions entendues ces derniers jours. Comme la chaleur et l’hospitalité du peuple colombien contrastent avec la froideur du conflit. Arrivés à destination, un cortège pêle-mêle d’enfants nous attendait et rigolait à la vue de ces étrangers qui semblaient si mal à l’aise les deux pieds dans la boue avec leurs bottes de caoutchouc. Eux, nu-pieds, nous devançaient sans problème et sans tomber!

Un des moments les plus marquants du voyage fut probablement cette rencontre que nous avons faite dans les rues de RioSucio. À RioSucio, le fleuve n’a pas seulement l’air sale, il déborde. Les rues deviennent les bras du fleuve et la boue est omniprésente alors on construit des échafaudages pour circuler d’une bâtisse à l’autre et chacun, devenant équilibriste, vaque à ses occupations. Un soir, après le souper, quelques-uns d’entre nous avions décidé de nous promener. Il faisait très noir et les rues n’étaient pas éclairées. La présence de paramilitaires dans la ville se faisait sentir et je commençais à me demander si cette balade était réellement une bonne idée. Soudain, un éclat de rire plus fort que les retransmissions du match de soccer du Mondial raisonnant dans les petits commerces capta mon attention. Sur le bord de la rue, deux petits enfants, flambant nus, se lançait corps et âmes dans une grosse marre de boue, dans un fou rire contagieux. À la seule vue de ces deux petits corps gluants, à peine perceptibles dans la noirceur à part leurs dents blanches qui reflétaient les rayons de la lune, nous nous mirent tous à rire. Encouragés, par notre réaction, ils se lancèrent de plus belle et on eut droit à un spectacle burlesque sans pareil. J’avais les larmes aux yeux tellement la scène était loufoque et mon rire n’était plus contrôlable. En quelques instants, et tout à fait innocemment, ces enfants avaient réussi à nous faire oublier les atrocités racontées au cours de la journée. J’aurais moi aussi aimé pouvoir leur rendre quelque chose d’aussi précieux que ce moment le restera pour moi.

Un enfant se promène dans les rues inondées de RioSucio (Photo : Joya Donnelly)
Un enfant se promène dans les rues inondées de RioSucio (Photo : Joya Donnelly)
Des enfants du Cacarica tentent de suivre la délégation internationale qui quitte leur communauté en bateau (Photo : Stas Pasionek)
Des enfants du Cacarica tentent de suivre la délégation internationale qui quitte leur communauté en bateau (Photo : Stas Pasionek)

Le lendemain, les visites continuaient. Dans la majorité des communautés rencontrées, il est clair que la problématique dominante n’est pas idéologique mais reliée à la question des terres. Certains paysans ont dû vendre les leurs dans les années 1990 sous la pression des paramilitaires mais la majorité a été déplacée de force. Plusieurs témoignages de paysans nous ont fait état de falsification de documents de vente, ainsi que d’expulsions ou d’assassinats dans le but de s’approprier les terres. Les plantations industrielles, notamment les palmeraies, ont été sans merci pour le territoire, mettant en péril la biodiversité, envahissant et détruisant jusqu’au cimetière des communautés afro-colombiennes. Aujourd’hui, les paysans tentent donc de se rapproprier ces terres qu’ils disent leurs, bien souvent au péril de leurs vies. Certains ont commencé à défier l’entreprise palmicultrice et à couper des palmiers. Je me surprends souvent à me demander à quel moment ils couperont le palmier de trop…

En matière de développement régional, les conceptions du gouvernement et des communautés diffèrent encore. Les plans de l’autoroute pan-américaine pour relier l’Amérique centrale à l’Amérique du Sud via ce territoire clé, n’ont pas fini de créer des remous. Les paysans et les communautés autochtones se préoccupent du sort de leurs terres et veulent préserver le Parc National de Los Katíos. Ils ont même barré la route en mai dernier lors d’un sommet organisé pour réclamer leurs droits et confronter les autorités. Résultat : affrontements violents et un mort.

De retour à Bogota, ma compréhension de la situation est maintenant différente. Je me rends compte de l’importance des visites de terrain; elles permettent de se faire une idée propre de la situation et de ne pas dépendre des informations communiquées par les ONG et le gouvernement, qui sont souvent contradictoires. La mission nous a permis de se familiariser avec les problématiques de la région et de rencontrer communautés qui y vivent. Nous avons été confrontés à la complexité des enjeux et des positions bien campées des différents interlocuteurs qui ne semblent pas encore prêts à entamer un dialogue efficace.

Aujourd’hui, quand je reçois à Bogota des représentants de communautés et d’ONG, ou lors de rencontre avec les représentants du gouvernement, mon discours a beaucoup plus de crédibilité car j’ai été témoin, ne serait-ce que pour un court moment, de la réalité dans le Chocó. Même dans la rue, les gens s’étonnent qu’une étrangère se soit aventurée dans cette contrée où très peu de citadins de Bogota ont mis les pieds. Les retombées de la mission se font encore sentir, et le leadership de l’ambassade canadienne dans la communauté diplomatique de Bogota ne s’en trouve que renforcé. Cette visite a servi à exprimer l’engagement de notre politique étrangère sur le terrain et de notre vigilance à l’égard des obligations internationales de la Colombie. Le Canada a définitivement un rôle important à jouer ici. Et moi, j’ai tellement appris. Mon expérience au Chocó aura certainement un impact sur ma jeune carrière de diplomate, même de retour à Ottawa. Franchement, je crois que je ne pouvais pas mieux tomber pour une première affectation, même temporaire, à l’étranger.

Navigation difficile : une embarcation de l’ONU prise dans le Delta du fleuve Atrato, dans le Golfe d’Uraba (Photo : Stas Pasionek)
Navigation difficile : une embarcation de l’ONU prise dans le Delta du fleuve Atrato, dans le Golfe d’Uraba (Photo : Stas Pasionek)

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 22, No. 3 (2006) — Fall/Winter 2006 // Automne/Hiver 2006, pp. 9–15. Lire le reste de ce numéro →

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