bout de papier, Vol. 30, No. 3 (2018), pp. 10–14

Lorsque je quittai Le Caire pour la dernière fois c’était tôt, un matin d’août 2010. Le cœur gros. Le chauffeur de l’ambassade surnommé « le petit Mohamed » m’avait étreint longuement puis m’avait laissé à mon périple. Je le connaissais depuis ses débuts, dans les années 80, comme messager sur son scooter. Il avait depuis été promu chauffeur. Quand quelques heures plus tard je survolai pour une dernière fois le sol égyptien, me vint une bouffée de souvenirs et d’images, dont voici un collage.

LE CAIRE ET L’ÉGYPTE MARQUENT son homme ou sa femme, comme on dit. J’ai passé sept ans de ma vie dans celle que l’on appelle Oum Eddounya, la mère du monde. Combien de personnages, de scènes, d’émotions échelonnés sur deux affectations en 20 ans. D’abord comme « attaché » apprenant l’arabe à l’Université du Caire puis comme deuxième secrétaire pour deux ans, de 1982 à 1986. Finalement comme chef de mission adjoint, marié et avec une ado, de 2003 à 2006. Pour tout vous dire c’est la première période qui m’a le plus fasciné.

Pourquoi, en 1981, avais-je demandé au personnel de m’envoyer apprendre l’arabe? Je ne sais pas trop. Sans doute voulais-je partir d’Ottawa au plus vite et puis tant qu’à faire… je me disais que je n’avais pas rejoint le ministère pour me retrouver dans un milieu trop familier. L’Égypte, c’était vraiment exotique. Faut dire qu’une visite de l’Alhambra à Grenade m’avait donné le goût de connaître la civilisation et la culture arabes.

Cela passait tout naturellement par l’apprentissage de la langue. Ceux qui l’ont apprise savent combien elle est difficile. Autre écriture, sonorité particulière et très peu de liens avec le français ou l’anglais, si ce n’est les quelques mots qui en dérivent. Mes débuts furent ardus. Nous passions de longues heures de cours dans une école privée du Caire. Nous étions deux étudiants du ministère et mon collègue apprenait beaucoup mieux que moi.

Je soupçonne que mes piètres résultats avaient été passés à l’ambassade, car un jour je fus convoqué par le numéro deux de l’époque, le regretté Denys Grégoire de Blois, qui devint une référence pour moi plus tard. DGDB, qui avait une personnalité unique en son genre, était passé par l’Université américaine du Caire (AUC). Il comprit rapidement qu’une formation qui incluait non seulement la langue, mais aussi la culture et l’histoire, me correspondrait mieux.

Je quittai donc mon école d’arabe et me retrouvai sur le magnifique campus de l’AUC, en plein centre-ville tout à côté de Midan Tahrir — cette même place qui deviendrait célèbre des décennies plus tard lors du Printemps arabe. Évidemment les Égyptiens qui étudiaient là à grands frais n’avaient rien à voir avec le peuple. Ils provenaient de bonnes familles ou de nouveaux-riches. Les étudiantes arrivaient en limousine avec chauffeur et portaient des tenues qui auraient choqué ailleurs. Ceci dit, au début des années 80, l’Égypte était beaucoup moins conservatrice que maintenant. Le port du voile islamique était moins courant qu’aujourd’hui, par exemple.

On m’avait donné un grand appartement dans le quartier de Garden City, près de l’université et de l’ambassade. J’allais rarement à la mission, sinon pour y ramasser mon courrier qui arrivait par valise diplomatique. J’étudiais, je côtoyais d’autres confrères de classe : diplomates indiens, hommes d’affaires japonais, ainsi que des Américains qui semblaient mener d’autres activités en plus de leurs études …

Un portrait unique de l’ex-président Moubarak
Un portrait unique de l’ex-président Moubarak
Dans le souk Khan Al Khalili
Dans le souk Khan Al Khalili

DGDB me recevait parfois dans son appartement meublé « moyen-oriental » et me parlait de son travail et de ses intérêts. L’égyptologie le fascinait. Il se débrouillait avec les hiéroglyphes. Nous passions des heures au Musée du Caire où il lui arrivait parfois de prendre spontanément un groupe de touristes pour une tournée, au grand dam des guides officiels! Nous allions dans le vieux souk qui regorgeait d’antiquités. Il était un bon client. Moi beaucoup moins, car mon salaire ne me le permettait pas.

J’avais aussi un professeur privé égyptien qui venait quelques heures par semaine. À chaque fois il essayait de me convaincre de marier sa fille (que je n’ai jamais rencontrée). Ses arguments n’ont pas réussi …

Au bout de deux ans, mes études complétées, je commençai mon travail à l’ambassade. On me déménagea d’appartement pour me reloger à Zamalek, qui était le quartier chic, près de la résidence officielle. L’appartement que j’occupais à Garden City avait subi pendant un séjour au Canada un reflux d’égout qui avait laissé odeurs et dégâts. lenne Tout un spectacle de voir mon bawab (concierge) soudanais patauger d’abord les deux pieds dans une eau peu ragoûtante, la galabeya relevée, puis grimper sur le cabinet des toilettes en train de taper à coup de marteau sur le tuyau extérieur… Évoquant Allah pour qu’un miracle se produise…

Au boulot, comme agent politique junior, je m’occupais des dossiers consulaires et, profitant de mon arabe, je suivais la politique intérieure. Mon bureau de l’ancienne ambassade était très bruyant et j’avais toujours l’impression de travailler a rue sur la rue. Celle-ci était étroite et les voitures étaient équipées de petites musiques lorsqu’elles reculaient. Le thème préféré à l’époque était Jingle Bells. Cela créait une atmosphère assez particulière, surtout au mois d’août par 40 degrés. S’y ajoutaient les engueulades de chauffeurs, les appels des vendeurs de toutes sortes et le braiement des ânes.

Il y avait parmi le personnel canadien des personnages assez colorés. Ainsi ma secrétaire était arrivée de Washington pour terminer sa carrière avec nous. Plus très jeune mais pleine de vie, elle avait ramené sa Mustang décapotable (vite revendue) et s’était rapidement intégrée dans notre petite communauté. Ses fêtes de Noël étaient courues. En fin de soirée, nous avions droit à son numéro qui combinait danse du ventre (en costume) et acrobatie (plus jeune, elle avait été patineuse de fantaisie). Heureusement que YouTube n’existait pas, car la vidéo de pareille performance serait rapidement devenue virale.

Elle faisait une collection de souvenirs touristiques aussi. Tellement qu’à son retour au Canada elle put ouvrir un petit musée à sa maison en Outaouais. Une réplique lumineuse et électrique du Sphinx de Gizeh était l’un des clous de cette exposition peu commune.

Fumeuse invétérée et distraite nous avions dû un jour éteindre sa chevelure rousse qui avait commencé à prendre feu. Son bureau était recouvert de brûlures de cigarettes.

Notre garde de sécurité canadien était très attentionné et avait bourlingué un peu partout. On le consultait pour toute sorte de choses. Après les heures de travail et une fois le « staff » parti, il s’ouvrait une petite bière qu’il dissimulait, au cas où l’ambassadeur se pointerait. C’est lui qui fermait et ouvrait l’ambassade. C’est ainsi qu’un bon matin à notre grande surprise nous le vimes surgir, lui et sa femme couverts de plâtre. Ils s’étaient par inadvertance enfermés dans la chancellerie et avaient passé la nuit à essayer d’en sortir…

À cette époque nous pouvions nous payer du personnel de maison. Ainsi nous avions un homme de maison, Ahmed, originaire de Haute-Égypte et d’un âge incertain. Il se souvenait de la première automobile arrivée au Caire et avait travaillé pour le diplomate britannique Donald Maclean, du célèbre réseau des espions russes de Kim Philby, alors qu’il était en poste à leur ambassade. Ahmed nettoyait la maison, faisait les courses, nourrissait les chats du coin et surtout préparait le petit déjeuner. Il savait aussi préparer un thé au citron qui guérissait tout. Nous avions également une dame (Madame Nawal) qui venait préparer des repas pour nous et faire la bouffe quand nous recevions à la maison. Son canard à l’orange du Fayoum était divin.

C’est en préparant ma shisha hebdomadaire à la maison (pipe à eau, avec tabac seulement) qu’Ahmed m’arriva avec un scoop. Il me demanda si j’étais au courant d’émeutes des forces de police et d’un feu dans un hôtel pour occidentaux près des Pyramides? Pas du tout, mais pour le confirmer je contactai mon interlocutrice habituelle à l’ambassade des É-U. Elle non plus.ne savait rien. Après d’autres vérifications, je compris qu’en effet des événements se déroulaient à Gizeh et même qu’un touriste canadien était coincé là-bas.

En effet une caserne de conscrits s’étaient révoltés contre leurs conditions de vie. Il s’agissait de la même force de sécurité qui protégeait les ambassades. De pauvres hères illettrés, venus du fin fond de la province égyptienne, ils étaient nourris d’un oignon, d’une tomate et d’un bout de pain pendant la journée. Au lendemain des troubles qui firent quelques victimes et après un couvre-feu de quelques jours imposé par le gouvernement Moubarak qui me força à dormir trois nuits sur le sofa de mon bureau, nos gardes réapparurent. Sans armes et les bottes sans lacets! Je n’ai jamais su s’ils avaient eu gain de cause, car le régime alimentaire ne semblait pas avoir changé.

J’étais au Caire lors de l’épisode de l’Achille Lauro, ce paquebot italien détourné par des Palestiniens en 1985. Ces derniers y assassinèrent un Juif américain. En quoi cela regardait-il le Canada? Eh bien il y avait un Canadien à bord. Mon patron me réveilla en pleine nuit. Nous utilisions alors un réseau de communication radio : « hôtel 2 calling hôtel 5, roger ». En effet, on ne pouvait pas se fier aux téléphones locaux. Je devais me rendre à l’hôtel près de l’aéroport du Caire où les ex-otages attendaient d’être évacués vers Rome par avion.

Ma tâche en plus de «montrer le drapeau » était de m’assurer que les médias n’apprennent pas que notre concitoyen se trouvait en compagnie charmante mais pas légitime. Une des vertus du contrôle de la presse par un régime à l’égyptienne tenait au fait que ce genre de nouvelle n’avait aucun intérêt. Mon mandat fut facilement rempli. Malheureusement, les photographes attendaient tout le monde à l’arrivée en Italie. J’espère qu’il put les éviter…

De mon premier poste au Caire, l’événement qui me stressa le plus fut la présentation du Ballet Royal de Winnipeg, qui faisait une tournée dans la région parrainée par une marque de cigarettes. On ne ferait plus cela maintenant! C’était sans doute l’événement culturel canadien le plus important jamais organisé en Égypte. Le spectacle se donnait dans une tente de cirque gonflable, le Balloon Theater.

La grande première fut quelque chose! Le matin même, nous eûmes droit à des pluies torrentielles et de forts vents. Des trombes d’eau s’infiltrèrent à l’intérieur, jusque sur la scène! Comme tout le gratin cairote avait confirmé sa présence, ainsi qu’une bonne partie du cabinet et le corps diplomatique au complet, nous ne pouvions pas reculer. Après discussion avec la troupe et les organisateurs locaux, nous décidâmes donc d’aller de l’avant.

La soirée se déroula dans une atmosphère surréaliste. D’abord notre plan de salle fut totalement mis de côté. Le public local, faisant abstraction des sections réservées, décida qu’il n’y avait pas lieu de se priver des meilleurs sièges. Nos « placiers » ne discutèrent pas longtemps car un petit bakchich réglait tout problème. La présence de nombreuses « excellences » n’impressionnait pas beaucoup non plus. Seuls l’épouse du président Moubarak et les membres du cabinet purent prendre place aux fauteuils prévus pour eux. Leurs gardes du corps faisaient réfléchir.

La représentation eut lieu dans une ambiance… animalière. Profitant des ouvertures dans le toit de la tente, des oiseaux s’y étaient engouffrés pour se mettre à l’abri. Ce qui avait eu pour effet d’attirer les chats du voisinage. Ce que je me souviens du spectacle c’est nos courageux danseurs et danseuses glissant leur « pas de deux » dans les flaques d’eau pendant que les félins sautaient dans les airs en essayant de capturer leur proie dans les allées. Tchaïkovski n’avait sûrement jamais prévu cela!

Mais ce fut un grand succès! Mon ambassadeur avait quant à lui dû penser que c’était la fin de sa carrière…. Ce fut pour moi aussi un cauchemar. D’ailleurs le producteur de cigarettes en question fit beaucoup d’argent avec moi : je fumai cigarette sur cigarette.

La vie cairote au quotidien n’était jamais ordinaire. Ainsi un soir que nous bavardions avec des collègues sur le trottoir en face de notre édifice, nous entendîmes des bruits de freins, suivi d’un choc, puis vimes un se trouvait bawab voler dans les airs. Il retomba plus ;

loin avec un bruit inquiétant. Nous pensions qu’Allah venait de l’accueillir au paradis, mais que ne fut pas notre surprise de le revoir le lendemain comme si rien ne s’était passé. On nous raconta qu’avant d’être frappée, la victime avait pris son médicament — du whisky — et que cela avait contribué à amortir la chute.

Le pays était très sécuritaire… sauf sur les routes. Ainsi alors que nous revenions d’une sortie au Fayoum (à une centaine de kilomètres au sud-ouest du Caire), le passager d’un autobus que nous croisions se débarrassa de sa bouteille de boisson gazeuse par la fenêtre. Elle fracassa le pare-brise de notre auto. Nous rentrâmes donc à la maison au grand air, les cheveux au vent. Nous laissâmes la voiture sur la rue pendant quelques jours, sans autre problème que la poussière…

Nous allions à l’occasion dans le Sinaï. Le snorkeling était incroyable, car il n’y avait personne pour faire fuir les poissons. L’unique hôtel de Charm el-Cheikh était l’ancien quartier-général des officiers israéliens et l’air climatisé consistait à retirer la plaque de bois qui recouvrait un trou dans le mur.

L’ambassade louait une résidence à Agami au bord de la Méditerranée, près d’Alexandrie, que nous pouvions réserver pour les fins de semaine ou les vacances.

Les visites de sites archéologiques se faisaient en l’absence des cars et des foules de touristes contrairement à ce que je pus vivre lors de ma seconde affectation en Égypte.

Scène de rue au Caire
Scène de rue au Caire
La cité des morts
La cité des morts

Et nous pouvions aller en Israël en voiture. Nous partions ainsi du Caire tôt le matin pour arriver à Jérusalem en fin d’après-midi. Cela aurait été plus rapide si nous n’avions pas dû attendre un agent d’assurance à Rafah pendant plusieurs heures. Les services israéliens devaient en profiter pour inspecter les véhicules à l’abri des regards.

Lors d’un certain retour vers l’Égypte, je m’étais intentionnellement perdu à Gaza, qui était encore occupé par Israël. En plein camp de réfugiés, une jeep militaire n’avait pas mis de temps pour me rattraper et un soldat, dans un français impeccable, m’avait redirigé vers la route principale. Il faut dire qu’avec des plaques en arabe, ma Peugeot rouge ne passait pas inaperçue.

Nous sommes retournés en poste en Égypte 20 ans plus tard, ma femme et moi, cette fois-ci avec notre ado. La ville et le pays avaient naturellement beaucoup changés. Comme le reste de la région, les Cairotes subissaient les pressions sociales et économiques. Ils étaient moins rieurs et plus stressés. Toujours aussi jouisseurs cependant. Les tensions religieuses, la pauvreté, la montée de l’intégrisme, la corruption et la dictature avaient eu leur effet.

Pollution extrême, trafic accru et surpopulation. Le pays était entré dans l’ère de la consommation avec davantage d’importations et la construction de centres d’achats. Le réseau routier s’était amélioré ainsi que les communications. L’infrastructure hôtelière s’était grandement améliorée aussi.

Mais j’ai préféré l’Égypte plus traditionnelle et simple des années post-Sadate. On dit que dans nos carrières c’est le premier poste qui nous touche le plus. Dans mon cas c’est vrai. Bien qu’on ne puisse mettre la machine en marche arrière, désormais dans notre appartement de Montréal, souvenirs, meubles et livres me rappellent tous les jours ces années de découvertes humaines et professionnelles.

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 30, No. 3 (2018), pp. 10–14. Lire le reste de ce numéro →

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