bout de papier, Vol. 23, No. 3 (2008), pp. 9–16
Alors où dois-je commencer? L’Iran est si vaste, si multiple, si complexe … De plus c’est un sujet émotif car c’est maintenant devenu en quelque sorte mon deuxième chez-moi : « keshvar-e dovome-man shode ».
Cela dit, je sais que je risque fort de n’y retourner sinon jamais, du moins pas pour longtemps, et donc, comme la diaspora iranienne qui s’étire sur de nombreux continents, moi aussi je connais maintenant l’exil d’une patrie que j’aime malgré tout. Je dis « malgré tout » car l’Iran continue de me séduire tant bien que mal. Malgré l’idée bien noire que l’on s’en fait à travers les images de la BBC. Malgré les discours que prononce ce président qui n’a pourtant pas tout le pouvoir qu’on lui prête à l’étranger. Malgré le rusari (hidjab) que l’on doit porter. Malgré les Peykan, ces voitures prérévolutionnaires qui pullulent. Malgré la pollution qui y règne. Malgré les Pasdaran, les mollahs et les Basiji (respectivement les Gardiens de la révolution islamique, les membres du clergé, et les miliciens supportant le régime). Malgré le fait que tout y est un peu plus difficile, un peu plus compliqué. Malgré la difficulté d’y vivre donc, reste encore la difficulté de la quitter, cette contrée des mille et une nuits, des tapis volants, des mosaïques turquoises, des montagnes et de la mer, des nomades, du tchaï, du safran et des shirinis (desserts, littéralement « sucré »), des poèmes de Hafez, de Roudaki et de Ferdowsi
Ce que j’aime le plus de l’Iran? Certainement pas Téhéran, ville tentaculaire et monstrueuse qui a l’haleine fétide du mercure et du plomb, qui est le reflet chaotique de ce que le supposé progrès industriel a semé de pire dans son extrapolation à l’infini, le paradis du moteur et de la ferraille, l’enfer des poumons et du cœur. Mais pourtant depuis Téhéran, on y aperçoit déjà un peu de la beauté de l’Iran : les montagnes de l’Elbourz qui s’élèvent derrière la mégapole sont bel et bien là, du moins tôt le matin avant que la pollution n’ait réussi à faire disparaître ces amas de roches gigantesques derrière son épais rideau. culture et de leur histoire. Ces gens qui forment un peuple loin du monolithe imaginé par l’Occident sont issus de différentes ethnies, s’expriment par des langues de familles bien différentes, pratiquent diverses religions, ont une variété d’opinions et de coutumes et semblent tous s’intéresser à l’Autre, à l’étranger, au visiteur. Mais je préfère être discrète et garder les histoires des gens rencontrés pour moi seule, comme de petits trésors glanés çà et là en découvrant la plupart des ostans (provinces) de la Perse.
Ce qui rend l’Iran un endroit unique et superbe à mes yeux, c’est la manière dont elle allie sa nature grandiose, une histoire rocambolesque et sa sagesse millénaire, puis réussit à dissimuler cet aspect d’elle-même dans les recoins les plus reculés de ses terres. Le trône de Salomon, le château de Bâbak et bien sûr les châteaux des Assassins à Alamut en sont mes exemples de prédilection. Ils ont aussi en commun un autre trait bien caractéristique : la résistance à l’envahisseur, un thème récurrent dans l’histoire de la Perse. La résistance face aux armées d’Alexandre de Macédoine, puis face aux invasions arabes, mogholes, soviétiques, puis certains diront aussi face aux prétentions britanniques et américaines passées et à venir, mais là n’est pas le sujet que j’ai choisi d’aborder ….
Revenons à nos moutons, qui comble de coïncidences, peuplent en grand nombre les monts et vals de cette chaîne montagneuse qui comme un réceptacle décrit une large demi-lune aux abords de la mer Caspienne. Ce bétail est encore aujourd’hui la source de revenus de bien des gens, dont les Alamut

La forteresse d’Alamut longtemps dite inexpugnable fut érigée au ile siècle du calendrier perse et devint quelques 200 ans plus tard le centre névralgique de la secte chiite ismaélienne des Nizârites. On les nommait aussi les Assassins, un vocable probablement issu de l’adjectif persan assâssâ, qui signifie fondamental. Les Assassins dans leur foi étaient en effet en quelque sorte des fondamentalistes, « Assassiyoun ». La légende locale — où est-ce bien l’histoire? — nous dit que ce clan ismaélien à l’époque des invasions mongoles a fait preuve de la plus solide résistance face à l’envahisseur, en combattant depuis ses quartiers hauts perchés et faisant ainsi s’étirer le siège que l’ennemi leur faisait subir jusqu’à leur défaite finale. Ce destin extraordinaire, toujours selon la légende, aurait donné le nom encore utilisé aujourd’hui dans nos langues pour parler des auteurs d’homicides, en mémoire de ceux qui en commirent plus d’un durant les batailles les opposant à l’ennemi venu des steppes.
Cet endroit, on ne peut l’expliquer mais seulement le décrire, pâle copie de la réalité. Alamut est un incroyable mélange de couleurs : ses herbes qui ploient gracieusement sous l’onde du vent, la force du soleil qui plombe et filtre la lumière en un kaléidoscope de teintes et reflets, des vallons doux et arrondis tout autour, le ciel d’un bleu sans faille au-dessus de nos têtes, les rizières qui s’étalent verdoyantes de chaque côté de la rivière qui s’écoule à nos pieds, mais surtout, la majesté de ces montagnes superbes dont on aperçoit la cime enneigée même en plein cœur de l’été, en plein mois de tir (quatrième mois du calendrier iranien, du 22 juin au 22 juillet).
Pour s’y rendre, il faut d’abord prendre les chemins qui séparent Téhéran de Ghazor Khan à Alamut, mais le réel plaisir et l’impression d’y être enfin presque arrivé ne s’installent qu’une fois passé Qazvin. C’est alors que la route sillonne les villages en direction de l’Elbourz, puis monte et offre cette vue imprenable sur la région. Il est encore tôt en cette journée où nous nous y rendons. Des nuages se sont donc formés au sommet et nous enveloppent de leur couverture lactée. On ne voit plus rien d’autre que cette brume céleste, comme si l’on se retrouvait subitement aux confins de deux mondes, sans savoir ce qui s’en vient ni s’en préoccuper d’ailleurs, dans cet instant paisible et serein. Puis l’on redescend vers cet ailleurs, vers la vallée que suit le chemin devant nous mener à notre destination. Il faut encore rouler plus d’une heure pour se rendre à l’endroit à partir duquel on peut gravir l’escarpement à pied, fouler le sol que ces héros millénaires foulèrent eux aussi à leur époque. Sous un soleil de plomb, il est presque midi, l’ascension se fait difficilement malgré le tracé relativement simple. Des familles entières et de vieilles dames iraniennes y montent sans trop de peine, peut-être car les Iraniens sont férus de marche en montagne. Enfin rendus au sommet, on voit que si le château a perdu des plumes à travers les siècles passés à s’exhiber aux quatre éléments, la vue, elle n’a probablement pas changé d’une miette. Cet endroit demeure le point d’observation idéal pour les vigies occupées à scruter l’horizon et à y apercevoir l’ennemi s’y profiler bien avant qu’il n’arrive, secret de la longévité de ces Assassins qui connaissaient ces montagnes par cœur.

Au retour de cette randonnée sublime, on installe le campement près d’un ruisseau, aux abords d’un verger de cerisiers, sous un arbre porteur de baies blanches et sucrées, perché près d’une vallée agricole vertement magnifique en cette saison riche. D’ailleurs, une fermière du coin nous offre gentiment quelques kilos de gilas, ces cerises noires délectables et parfaitement à point. C’est le bonheur! Ceci étant dit, des gens très soucieux de notre bien-être nous demandent de bien vouloir changer notre campement de place puisque l’arbre sous lequel nos tentes sont plantées attire immanquablement les sangliers du coin car ses baies font leur délice …. Alors la nuit déjà tombée, on doit remonter le camp plus loin à la lueur de la lune. Une conclusion plutôt drôle à cette superbe journée. En effet, ironie du sort, ces sangliers auront probablement été la plus grande et la plus réelle menace que mes trois années en Iran m’auront donnée!



La rivière Aras et le château de Bâbak
Je m’initiai à la longue histoire de la vallée de la rivière Aras lors d’un voyage dans la province de l’Azerbaïdjan de l’Est, qui nous mena de Tabriz à Kaleybar en voiture. On dit que cette rivière est celle-là même sur laquelle Noé vogua avec son arche avant de finalement s’échouer sur le mont Ararat. La vallée qui abrite cette rivière est la limite géographique qui partageait hier l’Iran de l’ancienne URSS, et de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan aujourd’hui. Elle a récemment été le siège de bien des conflits et on dit cette vallée encore minée de l’autre côté de la rivière. Cela dit, elle aurait une histoire encore bien plus ancienne selon les gens du coin. On dit en effet qu’elle ne serait nulle autre que le fameux jardin d’Eden! Du moins c’est ce que la rumeur raconte. Cette partie de l’Iran, avec ses églises millénaires, raconte d’ailleurs plusieurs autres histoires, dont certaines témoignent des périples orientaux des premiers Chrétiens. Mais pour nous, elle n’est que le superbe chemin naturel qui nous amènera jusqu’à Kaleybar dont les montagnes recèlent le château de Babak.
Après une nuit passée dans le village tranquille de Kaleybar, notre petit groupe se lève de bon matin. On trouve la boulangerie assez facilement en voyant tous les Kaleybaris qui marchent sur la rue avec leurs pains frais : on n’a en effet qu’à poursuivre notre route vers la source. Et là, l’odeur et la file de gens qui s’enligne devant le tannoor (four traditionnel, littéralement, « corps de lumière ») nous annoncent que nous avons atteint notre but. On se remplit la panse de ce pain local, différent de ceux que l’on trouve généralement à Téhéran ou même à Tabriz. Puis on reprend la route pour aller vers les montagnes. Une fois arrivés à une certaine altitude, il faut abandonner le 4X4 et continuer à pied car le chemin se termine. Un village de nomades turcophones se trouve à cet endroit. Ils y ont installé leurs yourtes, leurs animaux, leurs véhicules et autres effets de manière temporaire. Leurs vêtements sèchent au vent, un vent qui souffle depuis les montagnes jusqu’au fond de la vallée que leur campement surplombe, parsemant ce paysage aride de petites taches aux couleurs vives. Ils nous saluent d’un geste, nous laissent prendre des photos, et un chien qui semble attaché au groupe nous fait un accueil des plus chaleureux, humant le reste du pain que nous avons dans le coffre arrière de la voiture. Une ascension d’un peu plus d’une heure nous attend pour arriver jusqu’au château de Bâbak. En chemin, on rencontre un voyageur français qui profite d’une visite d’affaire pour explorer un peu la contrée. Au bout de la route, un escalier sculpté à même la pierre de la montagne débouche sur une vue superbe de ce château légendaire. Au retour, on se lie avec un groupe de jeunes Azéris venus d’Ardebil pour camper dans la montagne et voir le château au lever du soleil. Ils nous racontent que le 30° jour de juin, des milliers de personnes se rassemblent en ces lieux pour célébrer l’anniversaire de Bâbak. Cet événement revêt du même coup une importance particulière et exprime la ferveur nationaliste azéri en célébrant la minorité ethnolinguistique qui habite dans cette région et compose plus du quart de la population iranienne.
Bâbak, un Perse pratiquant la religion zoroastrienne, a vécu à la fin du Ville siècle. (II est à noter que certains contestent ce fait et affirment qu’il était Azéri, quoique son passage semble remonter avant l’époque où les premiers turcophones habitèrent la région). À cette époque, le calife abbaside Al-Mu’tasim siégeait à Samara et exerçait son contrôle sur la région notamment en envoyant son armée aux extrémités de l’empire pour enrôler de jeunes hommes contre leur gré, faisant d’eux des ghilman ou soldats esclaves. Bâbak devint l’un des piliers des khurammites (ou la religion joyeuse), un mouvement de contestation interethnique visant à libérer du pouvoir des califats les peuples leur étant soumis. Évidemment, il s’attira ainsi les foudres de Samara. Les forces d’Al-Mu’tasim à ses trousses, Bâbak se rendit jusqu’à Byzance pour demander le soutien de la cour, qui lui fut accordé. Ceci mit évidemment le calife en rogne et il décida d’envoyer un de ses généraux pour défaire Babak et ses disciples. Après un long siège de sa forteresse, Bâbak réussit à s’enfuir, mais fut trahi par l’un des siens et fut finalement exécuté à Bagdad de manière sanglante par les sbires du calife.





Takht-e-Soleyman
Ce voyage vers Takht-e-Soleyman est certainement l’un des plus mémorables de mes nombreuses escapades iraniennes. C’est dans cette région de l’Azerbaïdjan de l’est, aux confins du Kurdistan et de la province de Zanjan, plus encore qu’a tout autre endroit auparavant ou par la suite, que je me sentis littéralement être en route vers le bout du monde. Après une nuit passée à dormir tant bien que mal dans le coffre du Patrol de l’ambassade, faute d’un meilleur endroit, je m’éveillai au lever du soleil avec devant moi ce paysage extraordinaire : un avril encore enneigé, avec ses zébrures blanches sur le sol d’argile; les couleurs ocres, turquoises et dorées des sols riches en métaux; le vent qui souffle doucement sur la surface des montagnes, seul bruit venant briser le silence absolu de cet endroit désert; l’immensité de ce paysage fantastique qui semble pratiquement inhabité. À l’exception d’une mine qui ne semble plus en fonction et de quelques hameaux aux murs de terre parsemés ça et là aux environs de Takab, nous ne croisons que l’occasionnel troupeau de moutons et son berger. Il nous prend même une soudaine envie de troquer le Patrol contre un de ces troupeaux tellement l’endroit est enchanteur, mais bon, cette idée farfelue est vite réfrénée …
En plus, quel temps de l’année pour y aller! C’était alors sizdah bedar, le treizième jour du mois de farvardin (du 21 mars au 21 avril, le premier mois du calendrier iranien) de l’an 1385 (2006 chez nous), le premier mois du calendrier iranien qui débute avec le printemps. Cette journée, comme d’ailleurs tout ce qui entoure Nowrouz, revêt une importance toute particulière pour les Iraniens (Nowrouz est le nouvel an iranien et la fête la plus importante et la plus célébrée en Iran, littéralement le « jour nouveau »). C’est une journée où il faut absolument sortir, pique-niquer en tamille, aller dans un parc, en montagne ou à la Caspienne et célébrer la nature qui renaît dans la joie et le plaisir. Nos seuls compagnons de visite sont un groupe de nomades aux habits colorés et superbes qui sont venus en ces lieux mystiques armés d’un véritable festin pour l’occasion de cette fête zoroastrienne : kababs, pain naan et fromage blanc, herbes fraîches, tchai et fruits. Notre propre pique-nique composé de sandwiches au beurre d’arachides et de jus de pomme est en comparaison bien rustique, voire ascétique!
Takht-e-Soleyman
signifie trône de Salomon, mais il semble plutôt que ce site archéologique avait été conçu pour célébrer la religion zoroastrienne et qu’il s’agissait d’un atesh kade (temple de feu zoroastrien). On dit en effet qu’à l’arrivée des premiers musulmans venus de la péninsule Arabique pour propager leur nouvelle foi, les mobeyds (prêtres zoroastriens) qui y étaient auraient caché le véritable usage de ces lieux et le culte qui y était pratiqué afin de le protéger d’une potentielle destruction et auraient plutôt prétendu que cet endroit était relié à Salomon et s’inscrivait donc dans l’histoire biblique. Leur mensonge semble-t-il permit de préserver le temple en question et rebaptisa ses ruines du nom qu’on utilise encore aujourd’hui pour les désigner. Le site comporte donc les ruines d’un atish kade et celles d’un temple qui aurait été bâti par les Sassanides pour célébrer la déesse Anahita. Deux cratères s’y trouvent, dont un, central, qui est rempli d’eau fortement minérale. Le second cratère appelé Zendan-e Soleyman, ou prison de Salomon, se situe un peu plus loin mais est visible depuis le site principal. La légende dit que Salomon se servait de ce deuxième cratère, qui est très profond, pour y emprisonner des bêtes monstrueuses.




Car, ainsi tourne et tournera l’univers céleste
Depuis que le monde existe, il a tourné ainsi du reste »
– Roudaki, poète persan (xe siècle de notre ère)
Alors voilà, trois voyages superbes qui m’ont chacun donné des souvenirs impérissables, trois lieux situés dans ces montagnes de l’Elbourz qui racontent chacun leurs héros millénaires, trois histoires qui démontrent la volonté des habitants de cette région de garder leur liberté de penser et d’agir, le désir de la Perse de se soustraire à l’autorité d’empires éloignés qui ont bien souvent voulu la prendre et l’envahir. Mon amour pour ce pays ne se limite pas à ces histoires ou à ces lieux, au contraire ceux-ci n’en sont qu’une simple réflexion, mais quand je me surprends à les raconter, je réalise à quel point le passé est souvent une fidèle illustration du présent.
J’ose espérer qu’un jour peut-être, j’aurai la chance de revenir en ces lieux uniques, de les revisiter et les redécouvrir, et aussi de goûter, une fois de plus, à la caresse du vent de la vallée sur la peau de mon visage, au doux silence des grands espaces que seuls les nomades et leurs moutons habitent, à la magnificence de ces paysages si particuliers, mais surtout à la paix immense que m’inspirent les montagnes de l’Iran.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 23, No. 3 (2008), pp. 9–16. Lire le reste de ce numéro →




