bout de papier, Vol. 20, No. 1 (2003) — Spring/Summer 2003 // Printemps/Été 2003, pp. 17–18
par Bruno Hamel
A rappeler que les États-Unis ne sont pas Aura-t-il fallu le 11 septembre pour nous ceux que l’on croit? Ceci dit, il y a bien peu de choses plus risquées que de prétendre écrire au sujet de ce qui nous semble (si) familier. Et pourtant. Alors que nombreux sont ceux et celles qui s’interrogent sur le devenir de nos relations avec les Etats-Unis, tant comme voisin que comme membre de la communauté internationale, j’ai pensé que de partager mes rêveries d’un samedi après-midi à Boston pourrait sinon éclairer cette réflexion sur le développement de nos relations avec les États-Unis, au moins divertir et intéresser le lecteur de bout de papier.
La complexité et la multiplicité des transformations induites à la suite des attaques terroristes du 11 septembre soulèvent évidemment le besoin de renouer avec une certaine essence des États-Unis. En d’autres termes, au-delà du « rien-ne-sera-plus-jamais-pareil », encore faut-il savoir qu’est-ce qui a changé et par rapport à quoi. Ce retour sur une certaine Amérique originelle n’est pas qu’un impératif logique. Ce retour même est rendu nécessaire par une certaine mouvance politique, dont l’influence ne se dément guère à Washington, et qui se proclame ouvertement néo-conservatrice, peu importe la contradiction dans les termes. Ainsi, avant de parler de retour ou de conservation de l’Amérique, il importe de se rappeler de quelle Amérique parle-t-on.
Autant pour les fins de la justesse de l’analyse que pour les plaisirs de l’ironie de s’en remettre en 2003 à un aristocrate français pour mieux découvrir les États-Unis, pourquoi ne pas retourner sur les traces de Tocqueville à Boston afin de renouer avec cette Amérique fondatrice?
Dire que, aux yeux de Tocqueville, l’essence de l’Amérique tient beaucoup dans cette Nouvelle-Angleterre que forgèrent les Puritains tient presque du truisme. (Tocqueville [1992], De la démocratie en Amérique [tome I], Paris, Gallimard [Édition de La Pléiade] : 34. « C’est dans les colonies anglaises du Nord, plus connues sous le nom d’États de la Nouvelle-Angleterre, que se sont combinées les deux ou trois idées principales qui aujourd’hui forment les bases de la théorie sociale des États-Unis. ») Par ailleurs, le fait que la lecture de Tocqueville, malgré son enthousiasme évident pour la nouvelle république qui s’érigeait sous ses yeux, continue aujourd’hui encore de rassembler autant d’analystes de la société américaine est sans doute une des meilleures cautions intellectuelles qui puisse se trouver.
Peut-on résumer cette pensée de Tocqueville? A plusieurs égards, il me semble juste que de prétendre ramener son analyse de l’Amérique comme à une société qui aurait réconcilié, surtout à l’esprit d’un Européen, ce qui pourrait très bien sembler être l’irréconciliable : l’esprit de liberté et l’esprit de religion.
J’en ai déjà dit assez pour mettre en son vrai jour le caractère de la civilisation anglo-américaine. Elle est le produit (et ce point de départ doit sans cesse être présent à la pensée) de deux éléments parfaitement distincts, qui ailleurs se sont fait souvent la guerre, mais qu’on est parvenu, en Amérique, à incorporer en quelque sorte l’un dans l’autre, et à les combiner merveilleusement. Je veux parler de l’esprit de religion et de l’esprit de liberté. Les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre étaient tout à la fois d’ardents sectaires et des novateurs exaltés. Retenus dans les liens les plus étroits de certaines croyances religieuses, ils étaient libres de tous préjugés politiques. De là deux tendances diverses, mais non contraires, dont il est facile de retrouver partout la trace, dans les mœurs comme dans les lois. (Tocqueville (1992),
On est immédiatement frappé par la justesse et l’actualité d’une telle analyse. Comprendre les États-Unis, c’est beaucoup comprendre ce rapport complexe entre l’esprit religieux et le libéralisme, au sens profond du terme. Il m’a souvent semblé que ceux qui pointent trop facilement à l’hypocrisie des différentes mœurs américaines ont occulté ce rapport fondamental dans l’essence américaine. À cet égard, on ne dira jamais assez comment est grande la tentation de faire dans l’anachronisme et de rejeter sur les analyses du passé l’avantage que nous confèrent l’actualité et les siècles qui se sont écoulés.
Je ferme les yeux, je repense à Tocqueville et je serre mon parapluie un peu plus fort.
« Deux tendances diverses, mais non contraires »… Peut-on en être si sûr? Il m’arrive parfois de penser l’actualité américaine comme un récit de ces tentatives de renouer avec un esprit religieux qui n’existe plus sinon comme une sorte de réminiscence du passé. Mais il reste que les tiraillements entre ces deux pôles formidables de l’âme américaine restent les meilleurs accès à la compréhension de ce qui définit l’Amérique, actuelle ou originelle. Tocqueville avait bien raison de croire que la liberté et la religion ne sont pas nécessairement contraires. Mais cette complémentarité entre les deux, ce que nous connaissons beaucoup comme la « liberté religieuse », et ce qui a longtemps fondé les États-Unis, commande un immense respect de l’Autre, tant dans ses croyances que dans ses façons d’être, de vivre. Ainsi, Tocqueville nous rappellerait sans doute non seulement les dangers ou la futilité d’imposer à autrui cet esprit de religion, voire même celui de liberté, mais aussi qu’un tel projet risquerait même de miner l’essence fondamentale et constitutive de l’âme américaine.
Nous continuons de marcher en silence dans Boston près du tombeau de Benjamin Franklin. J’aurais voulu demander à Tocqueville si avec les années on se sentait floué. Son regard serait-il le même sur cette Amérique de l’après-11 septembre? Que reste-t-il de cette Amérique qu’une multitude assimile à la Babylone des temps modernes, que reste-t-il de cet esprit de religion qu’il croyait si fondateur? Quelle serait la moue de ces Puritains dans l’Amérique de tous les Enron, WorldCom et autres Arthur Andersen? Et que reste-t-il de cette esprit de liberté dans cette nouvelle Amérique que l’on veut si sécuritaire?
J’aurais aimé m’attabler avec Tocqueville à Boston et lire avec lui Daniel Bell : « Bien que l’on continuât à utiliser le langage de la morale protestante, la culture américaine dans les années cinquante est devenue fondamentalement hédoniste, elle s’intéressait surtout aux activités ludiques, aux amusements, au plaisir qu’elle rendit même obligatoires — fait typiquement américain (…) Cet abandon du puritanisme et de la morale protestante reste sans morale ni éthique transcendante. Il témoigne non seulement de la rupture entre les normes de la culture et celles de la structure sociale, mais aussi de l’extraordinaire contradiction inhérente à cette structure sociale. » (Daniel Bell (1979), Les contradictions culturelles du capitalisme, Paris, PUF : 80-81.)
Mon cousin français aurait probablement été médusé par ces guerres nouvelles qui ne visent plus à défendre des valeurs, puisqu’elles auraient été perdues, ni ne cherchent la justice, puisqu’il n’y aurait plus de morale. Non, ces guerres du XXI siècle prétendent plutôt, et à défaut de mieux, défendre et protéger un « style de vie ». Que nous reste-t-il de ces étendards avec lesquels le XXE siècle a été construit? Plusieurs pans de nos relations à l’Amérique, ne serait-ce que de façon conjoncturelle, doivent ainsi être repensés à l’aune de ce retour, comme une résurgence, du religieux dans la politique américaine. L’avenir dira si ce retour n’aura été qu’une gymnastique électoraliste ou le dernier soubresaut d’une certaine droite américaine qui n’en finit plus de disparaître.
Au fond, le 11 septembre nous force tous à retourner en nous-mêmes afin de nous reconnaître, ce qui nous fonde comme citoyens et comme être humain, partie plus prenante que jamais à une communauté internationale de plus en plus serrée. Il est bien trop tôt pour dire si l’Amérique réussira ce retour sur elle-même. Cette quête de soi-même n’est jamais chose aisée, ni indolore. Alors que l’Amérique, et le Canada, du siècle passé ont été ceux d’une certaine candeur et d’une exubérance que l’Histoire et le terrible hasard des guerres ont largement rendu possibles, ce retour vers l’essence nous est cependant tellement familier au Canada. Nous en connaissons le prix et les inquiétudes. Ainsi, et au-delà des précieuses contributions au maintien de la paix et à la ré-instauration de la sécurité publique dans les pays ravagés par la guerre, il est possible que la plus grande contribution que puisse apporter le Canada à cette communauté internationale empreinte de tensions croissantes est précisément de partager cette expérience de tolérance et de construction politique dans le respect des diversités.
À plusieurs égards, il est donc vrai que le 11 septembre, tout en nous révélant la face la plus hideuse de la mondialisation, se pose comme un formidable défi à composer avec les insatisfactions des autres, leurs craintes, leurs déceptions et leur exclusion de la communauté internationale. L’ère de la mondialisation souriante est donc terminée. Voilà maintenant venir le moment de composer avec les inconvénients et les corollaires de la libéralisation du commerce et des capitaux entreprise il y a plusieurs décennies : la « gestion » des flux migratoires et le maintien de la sécurité nationale, la poursuite d’un développement durable et la redistribution de la richesse mondiale ne sont que quelques uns des « enjeux » pour lesquels l’entêtement national est le gage le plus sûr de l’échec.
Plusieurs intellectuels qui foulent les mêmes trottoirs de Boston se plaisent maintenant à réactualiser Kant, à cause d’un certain libéralisme qu’il y trouverait, parce qu’il aurait, entre autres, chapeauté son ordre cosmopolite et universel d’une hégémonie unique. Par contre, ce que l’on tait souvent est que, pour Kant, cette hégémonie ne pourra émerger qu’à condition de faire montre de compassion dans la régulation des rapports entre les états, entre les peuples. Une hégémonie qui serait incapable de démontrer une telle compassion ne ferait que répéter 1 Histoire et le destin des autres empires.
Plus que jamais auparavant, le 11 septembre nous a donc rappelé l’importance de la compassion et de (re)découvrir aussi les autres. À commencé par nos amis blessés. Cela est une consolation bien dérisoire que de savoir que faillir à ce devoir primordial, qui est celui de notre temps, équivaudrait à perpétuer cette logique éternelle de l’Histoire. Mais cette logique est aussi aveugle parce qu’elle est celle de la guerre.
J’aurais tellement aimé que Tocqueville m’accompagne dans ce Boston gris de pluie. Mais ses silences m’ont éclairé dans cette Amérique au code orange.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 20, No. 1 (2003) — Spring/Summer 2003 // Printemps/Été 2003, pp. 17–18. Lire le reste de ce numéro →




