bout de papier, Vol. 22, No. 2 (2006) — Summer 2006 // Été 2006, pp. 18–19
D’Iberville – D’Ib comme beaucoup d’entre nous l’appelions, était pour moi à la fois un ami très proche, un « gentilhomme » très cultivé et intelligent, et un grand serviteur de l’État, c’est à dire de son Québec natal et de l’ensemble du Canada.
Son enfance est ancrée à Montréal au sein d’une famille bourgeoise et catholique très unie, qui comptait à part lui, deux frères et une sœur. Tous semblent avoir été marqués par la forte et exigeante personnalité de leur père, qui voyait grand et haut pour chacun, mais aussi par la douceur et la chaleur de leur mère. D’Iberville suivit avec aisance un parcours scolaire assez classique aux collèges Jean-de-Brébeuf et Stanislas, obtint une licence en droit de l’université de Montréal, fut admis au Barreau du Québec, avant d’étudier à Londres (London School of Economics) et à Paris où il obtint un doctorat d’État es sciences économiques.
C’est au Ministère des Affaires extérieures que nous avons fait connaissance en septembre 1952, lorsque nous nous sommes présentés après avoir tous deux passé l’examen écrit et l’inquiétante et longue entrevue de sélection du Ministère. Nous étions une douzaine à y être accueillis avec grande courtoisie par l’un des nôtres, Geoffrey Bruce, puis par Evan Gill, imposant directeur du Personnel. On avait un peu l’impression d’entrer dans un ordre religieux, ou peut-être une société secrète! Il me semble en y repensant que D’Iberville pouvait s’accorder avec un tel entourage : grand, altier, distingué, sérieux et parlant lentement une langue française très pure, il en imposait!
Nous avions tous les deux étudié à Paris après nos années universitaires à Montréal et, avec ce fond commun, nous sommes vite liés d’amitié. Je me suis aperçu que derrière un masque un peu sérieux et fort digne, se cachait une personnalité plus joyeuse et passionnée, profondément préoccupée par les grands problèmes internationaux de ces années d’après guerre, mais aussi éprise de littérature et de musique.
Nous avons partagé un appartement sur la rue Tormey dans la côte de Sables, jusqu’à notre première affectation à l’étranger, lui à Washington puis au Vietnam, moi en Autriche encore occupée par les quatre « grands », Etats- Unis, Union Soviétique, Royaume-Uni et France, puis à Paris (OTAN). Si la musique classique était l’environnement fréquent de cet appartement, les mélodies et paroles que nous écoutions souvent aussi étaient celles des chansonniers français de l’époque tels Bécaud, Aznavour, Montand et bien sur la môme Piaf! Félix Leclerc commençait à peine. Nous avons même « tâté » du théâtre en personnages secondaires des « Précieuses Ridicules » de Molière au sein d’une troupe amateur! Il y avait un côté « grand seigneur » chez D’Ib. Il aimait assez le faste et le secret de la carrière, comme aussi « la bonne bouffe » et les grands vins! Il pouvait paraître un peu solennel, mais il avait un bon sens de l’humour et aimait blaguer et rire, et, entre amis, était d’une grande simplicité.
De retour à Ottawa, nous avons de nouveau cohabité et commencé à prendre racine dans l’univers de la capitale et de ses environs. Nous nous retrouvions assez nombreux en fin d’après-midi à la piscine du Château Laurier, que fréquentait souvent un excellent nageur appelé Pierre Trudeau, travaillant alors au Conseil privé. (Nous le connaissions déjà depuis nos années universitaires à Montréal et Paris.)
C’est lors d’une soirée que nous donnions conjointement dans notre appartement que je rencontrai l’une des invitées de D’Ib qui devint mon épouse; quelques étés plus tard dans un chalet à Kingsmere, nous avions la primeur d’accueillir avec lui une jeune et jolie visiteuse française à qui il devait plus tard passer l’anneau au doigt!
Comme la plupart de ses collègues, D’Iberville a passablement voyagé en missions et en postes à l’étranger. Ses deux affectations en début de carrière au Vietnam et au Cambodge dans le cadre de la Commission d’Armistice du Vietnam lui ont laissé de profondes impressions. Détaché plus tard auprès de l’OTAN, alors à Paris, comme directeur des services de presse, il devait s’acquitter avec brio de son mandat et se faire apprécier par l’un des groupes de journalistes chevronnés les plus exigeants et difficiles que l’on puisse trouver! Cette expérience devait le servir plus tard lorsqu’il fut nommé porte-parole du Ministère auprès d’un ministre exigeant, Paul Martin.
D’Ib a représenté le Canada avec distinction à titre d’ambassadeur à Tunis, puis à Rome et enfin en Belgique, et a rempli des fonctions importantes au Ministère à Ottawa. C’était un patron exigeant de ses collaborateurs comme de lui-même. Il attachait une importance particulière à la qualité de la langue écrite et écrivait lui-même avec élégance et précision. Une de ses tâches importantes à Ottawa fut de diriger l’organisation de la visite du Premier ministre Trudeau au Mexique, à Cuba et au Venezuela, la première d’un premier ministre canadien en Amérique latine. Je peux témoigner personnellement du calme et de la compétence dont il a dû faire preuve dans la partie cubaine de ce voyage, plutôt tumultueuse, que j’ai suivie de près en tant qu’ambassadeur résidant.
D’Iberville a aussi eu l’occasion d’assumer d’importantes fonctions en dehors de son Ministère à Ottawa : nommé président d’un groupe de travail spécial du Conseil privé sur l’information gouvernementale, il dirigea et mena à bien les travaux et les recherches complexes et délicates de ce comité. Le rapport et les recommandations du Comité firent l’objet de discussions et de controverses passionnées au parlement et dans les médias avant d’être finalement largement acceptées par le gouvernement Trudeau.
Plus tard, de retour à Ottawa, on lui offrit le poste délicat de Commissaire aux Langues officielles. Il y a travaillé avec beaucoup d’énergie et de talent, car ses fonctions touchaient des questions qui lui tenaient profondément à cœur : la reconnaissance et la promotion de la langue française et les relations entre francophones et anglophones. Par ses idées, ses discours, ses articles, ses rencontres, d’Iberville a apporté une contribution assez remarquable, je pense, à une meilleure compréhension de l’apport que la présence et la connaissance de la langue française et de la culture qui y est associée, peuvent apporter aux Canadiens de langue anglaise et au pays tout entier.
Et c’est après, subitement, que la maladie et la douleur l’ont frappé et qu’il a dû porter une croix de plus en plus lourde! Je me limiterai ici à témoigner du grand courage dont il a fait preuve durant ces longues années et de l’amour et de la présence constante dont son épouse, Marie-Thérèse l’a entouré. L’amour qu’il ressentait pour Valérie et Sébastien, leurs enfants, et le plaisir que lui apportaient leurs visites l’ont aussi beaucoup aidé. Il n’oubliait d’ailleurs pas ses amis, et avait grand plaisir à évoquer les bons moments passés avec les uns et les autres.
Repose-toi, vieux camarade! Tu as bien mérité des tiens!
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