bout de papier, Vol. 25, No. 4 (2011) — Winter/Spring 2011 // Hiver/Printemps 2011, pp. 42–43
par Gilles Gingras
LE TRIANGLE QUÉBEC-OTTAWA-
PARIS, par Gilles Duguay, Les éditions du
Septentrion, 2010, 640 pp, 39.95 $.

Gilles Duguay, diplomate de carrière, livre un ouvrage remarquable, peut-être inspiré par Churchill qui affirmait : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans l’avenir ». Dans une savante fresque des événements importants de l’histoire de la diplomatie canadienne, il nous fait voyager de 1763 à aujourd’hui, en présence des acteurs qui occupent maintenant le « Triangle » : Charest, Harper, Sarkozy.
Par son récit rédigé d’une plume alerte, Duguay, à la fois fédéraliste convaincu et profondément Québécois, répond à trois questions identitaires d’actualité : d’où venons-nous, qui sommes-nous et où allons-nous?
D’où venons-nous? Il rappelle notamment que le Canada, après la Conquête, a accueilli durant la Révolution française des prêtres français exilés en Angleterre, tous monarchistes, donc favorables au gouvernement britannique. Aussi, lors des lois laïques (1880-1902), des religieux se sont réfugiés au Québec, déçus de ce qui se passait en France. La vision de ce clergé à la tête de nos institutions a laissé le champ libre aux Anglais pour « faire des affaires ». Il raconte aussi le rôle majeur joué, lors des retrouvailles franco-québécoises, au XIX° siècle, par deux journalistes et diplomates en poste à Paris : le commissaire Hector Fabre initie le premier « Triangle » et l’occupe pendant 28 ans. Le commissaire Philippe Roy lui succède et y travaille pendant 20 ans.
Duguay s’intéresse beaucoup à Louis- Joseph Papineau, chef des patriotes de 1837, qu’il décrit comme : « une sorte de Prométhée canadien, captif d’une volonté de puissance conjuguée à une vie d’impuissance ». Il cite le Rapport Durham (1838) qui traite d’un peuple « sans histoire et sans littérature »; il rappelle l’opposition farouche de ce même peuple à l’Acte d’Union (1840); puis, conséquemment, de sa peur de disparaître, comme le souligne François-Xavier Garneau dans L’Histoire du Canada (1846).
Qui sommes-nous? Duguay couvre ensuite la période contemporaine. Il décrit plus particulièrement l’émergence internationale du Québec « qui s’est réalisée sans pour autant mettre en cause l’unité canadienne ». Il décrit l’évolution du prolongement des compétences intérieures du Québec comme étant « l’une des plus grandes réussites de la Révolution tranquille ».
De nombreuses pages sont ainsi consacrées à la francophonie, aux étapes qui ont mené à la création de l’Agence de coopération culturelle et technique, et à l’existence de l’actuelle Organisation internationale de la francophonie (OIF). À son avis, l’OIF est devenue « une voie royale de développement et de solidarité, pour un très grand nombre de pays ». Son récit tend à donner raison au
Les « flammèches » de Gilles Duguay
Avocat, boursier Rhodes, Gilles Duguay a débuté sa carrière comme professeur au Zaïre et au Rwanda. Entré aux Affaires extérieures en 1967, il est nommé à Dakar, en Turquie, puis revient au Sénégal comme conseiller régional itinérant auprès de vingt-deux chefs d’État d’Afrique francophone. Il est ensuite adjoint administratif d’Allan E. Gotlieb, sous-ministre aux Affaires extérieures. Successivement ambassadeur au Cameroun, au Maroc, et en Roumanie, il a aussi été en poste à trois reprises à Paris, notamment sous Lucien Bouchard. Sa carrière s’est terminée à l’OACI où il a réussi la délicate mission de renégocier l’Accord de siège de 1945.
Dans Le Triangle Québec-Ottawa-Paris Duguay rend public certains incidents restés secrets jusqu’à ce jour, en particulier lorsque le Canada avait été exclu, en 1984, des préparatifs de la commémoration du 40° anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944. Duguay rend aussi public un message de Mitterrand, en date du 20 septembre 1985, concernant la tenue du premier sommet de la francophonie à Versailles en 1986 : « Arrangez-vous d’abord pour que je puisse convoquer ce sommet, que ni de Gaulle, ni Pompidou, ni Giscard d’Estaing n’ont pu présider ». Ce sommet restera un moment clé dans l’histoire du « Triangle ».
Dans son ouvrage : A visage découvert (éditeur Boréal-1992), Lucien Bouchard attribue 4 Duguay la « brillante » idée du « Grand Prix de la Francophonie » ou « Nobel de la littérature française », administré par l’Académie française depuis sa création en 1986. Pour lancer ce prix, Duguay et Benoît Bouchard, ministre du Secrétariat d’État, avaient réussi à rassembler la rondelette somme de 400 000 $, sans compter une somme importante obtenue du secteur privé. Alors détaché auprès du Secrétariat d’État, je fus personnellement témoin et complice de ces faits, non sans remarquer les « flammèches », émises par le ministère des Affaires extérieures court-circuité dans l’opération. Habituellement, les « flammèches », selon le mot de Lucien Bouchard au sujet de Duguay (op.cit), venaient de notre collègue lui-même qui n’en a jamais été à une initiative près. mot de Pompidou : « la France a inventé la Francophonie pour le Québec ».
Entré aux Affaires extérieures en 1967, il connaît la plupart des récents acteurs du « Triangle ». En bon mémorialiste, il dresse le portrait de nombreux diplomates et fonctionnaires des dernières décennies. Pour le gouvernement canadien : Georges Vanier, Jean Désy, Jules Léger, Léo Cadieux, Michel de Goumois, Gérard Pelletier, Dupuy (père et fils), Bouchard (Benoît et Lucien), Raymond Chrétien et Claude Laverdure. Pour le gouvernement québécois : Jean Chapdelaine, Jean-Marc Léger, Claude Morin, Yves Michaud, Claude Roquet, Jean- Louis Roy, Wilfrid-Guy Licari et Louise Beaudoin. À son avis, Lucien Bouchard est l’«un des meilleurs ambassadeurs qu’Ottawa ait jamais nommé à Paris ». Il salue la détermination de Jean Charest « d’aller plus loin » que la doctrine Gérin-Lajoie pour tracer de nouvelles voies de « progrès dans l’engagement international du Québec ».
Où allons-nous? Tout en décrivant les nombreux affrontements du Québec avec Ottawa, Duguay demande : « l’unité nationale du Canada permet-elle à la nation québécoise de s’exprimer, dans le champ de ses compétences, sur la scène internationale »»? Il répond en partie en affirmant que Jean Charest est « celui qui a le plus fait pour avancer la cause du Québec hors de ses frontières », en permettant à la « nation » québécoise de s’exprimer dans les champs de ses compétences, notamment en ayant « un diplomate québécois à l’ambassade du Canada à l’UNESCO », en invoquant le traité de l’UNESCO pour la protection de la diversité culturelle ainsi que l’accord de libre-échange avec l’Europe et la France. Il conclut que « le Québec et Ottawa peuvent travailler ensemble à la promotion internationale de leurs intérêts respectifs ».
Peu de diplomates canadiens de langue française se sont attaqués à remettre en perspective les événements politiques et historiques auxquels ils ont été associés. Duguay a vaillamment relevé ce défi.
PS. Cet ouvrage est disponible en version numérique à www septentrion qc.ça et permet une recherche libre de mots. Partez à la découverte de l’ouvrage de cette façon, vous ne serez pas déçus.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 25, No. 4 (2011) — Winter/Spring 2011 // Hiver/Printemps 2011, pp. 42–43. Lire le reste de ce numéro →




