bout de papier, Vol. 25, No. 4 (2011) — Winter/Spring 2011 // Hiver/Printemps 2011, pp. 33–35

Des yeux verts comme la mer

Des pages blanches par centaines, titrées chacune d’un seul mot : le nom d’un artiste, d’une ville, d’une fleur, le titre d’un livre. J’entretiens depuis toujours ce répertoire virtuel des ignorances que j’aspire à combler. La page marquée « Alexandrie » est aujourd’hui grande ouverte.

Nous venons de débarquer dans la capitale d’Alexandre le Grand, la célèbre cité de l’Antiquité. Toutes antennes déployées, je me demande quel sera le fruit de ma cueillette. Mes sens sont à l’affât de beauté inconnue, de dépaysement, désireuse que je suis de me laisser étonner et apprivoiser. Dans un pays où l’histoire s’est écrite à coup de pharaons et de pyramides, je souhaite connaître et comprendre cette métropole qui s’est distinguée par d’autres héritages et par son ouverture sur le monde.

Concentré sur son volant, Bulo notre chauffeur, impeccable dans sa chemise bleu poudre, joue du Klaxon à tout instant. Au dernier moment, miraculeusement, un piéton s’écarte, une voiture se range, libérant le chemin. Face au grouillement humain qui m’assaille en gros plans, je me sens désemparée. Tout cabossé qu’il soit, notre carrosse me sert d’armure pour affronter ce déferlement tout en m’offrant une place de première loge pour l’observer.

Je suis sensible à l’assurance et à la chaleur de Bulo, ne sachant pas encore qu’il incarnera dorénavant pour moi le fier peuple égyptien. Sur le port, tout à l’heure, lui seul est venu à notre rencontre pour nous offrir ses services tandis que ses collègues palabraient entre eux en attendant d’éventuels clients. Avec conviction, il m’a promis que nous ferons une belle visite, que je ne serai pas déçue.

Maintenant assise à ses côtés sur le siège avant, mon mari Gilles et deux amis sur la banquette arrière, j’essaie de m’orienter en cherchant le nom des rues à défaut d’autres repères. Puis, j’aperçois le fil de fer qui attache deux parties du tableau de bord et note une poignée manquante à la portière. Aurions-nous dû inspecter sa voiture avant de monter à bord? Trop d’images sollicitent mon attention pour que je m’arrête à ces détails. Le temps presse. Nous n’avons que quelques heures devant nous. Je fais de mon mieux pour ignorer la boîte de vitesses délinquante que Bulo, habile, arrive à faire fonctionner. Le moteur ronronne, le Klaxon klaxonne. Pourquoi m’inquiéter?

L’esprit ballotté entre le passé et le présent, je suis assaillie de pensées disparates en approchant du Fort construit au 15° siècle par le sultan Quaitbey. Avec sa pierre de couleur claire et ses murs crénelés, l’impressionnante citadelle serait digne d’un conte de fées. Aux abords de ce site, en ce samedi matin nuageux de la fin octobre, peu de visiteurs étrangers se mêlent à la foule colorée des jeunes garçons et filles qui vont et viennent et rigolent entre eux.

Une jeune fille menue et tout sourire s’est détachée de son groupe d’amies. « Where do you come from? », me lance-t-elle, hésitante, en articulant chaque syllabe. « Canada », lui dis-je spontanément. Elle rit, heureuse que je l’ai comprise. S’engage un dialogue où mon interlocutrice met en pratique ses connaissances rudimentaires de l’anglais. Je me laisse prendre au jeu. Deux ou trois de ses amies se joignent à nous et reprennent la même question. Je répète ma réponse et leur parle du froid et de la neige. Lune d’elles à qui je demande son âge me répond qu’elle a 11 ans. Elles s’enhardissent et, avec leurs téléphones intelligents, veulent se faire photographier à mes côtés. L’attroupement grossit à vue d’œil. Bientôt je suis entourée d’une nuée piaillante d’adolescentes qui trompent la grisaille de leur jour de congé en parlant avec une étrangère.

Leurs yeux rieurs et mines réjouies trahissent leur plaisir et me font oublier que toutes sont voilées. Leurs foulards détonnent avec les pantalons ou jeans porté par la plupart, une tenue pour moi révélatrice de leur appartenance simultanée à l’Islam et à l’Occident. Deux mondes qui les réclament. Le premier leur est imposé, elles ne peuvent résister au second. Mon écoute leur prouvera, j’espère, qu’elles peuvent avoir accès à celui qui les fait rêver.

Le tableau idyllique du Fort Quaitbey se profilant, isolé, sur fond de mer turquoise à une extrémité du port, maintenant a disparu de l’horizon. Nous naviguons dans le populeux quartier Karmous au sud-ouest de la ville. Un choc culturel imprévu nous y attend. Le long de la chaussée éventrée, des détritus accumulés forment un chapelet sans fin qui rétrécit encore davantage le passage. Des boutiques en tout genre se succèdent en arrière plan. Des hommes, femmes et enfants, circulent, stoïques, dans une cohue pour nous agressante. Subitement, Bulo donne un coup de volant pour ne pas écraser les moutons allongés paisiblement en bordure du trottoir, les chicheskébabs de demain, dit-il en plaisantant.

Dans le brouhaha des rues les visages sont blêmes, les sourires rares. Certains lèvent la tête en nous apercevant. Je devine une lueur d’envie dans leur regard, condamnés qu’ils sont à vivre, plutôt à survivre, dans la saleté et la poussière qui emplissent l’air. La richesse et l’essor économique apportés au XIX° siècle par Mohammed Ali, le Père de l’Égypte moderne dont nous venons de voir la statue équestre, semblent effacés depuis longtemps.

Une scène de rue (charette attelée à un poney)
Une scène de rue (charette attelée à un poney)

Il y a une heure à peine, nous prenions nos aises sur notre bateau de croisière, oasis de calme et de confort où je déambule d’un pont à l’autre. Partout des fauteuils moelleux m’invitent au farniente. Les longs couloirs qui mènent à notre « stateroom » sont toujours silencieux si ce n’est des rires amusés d’autres passagers que je croise au hasard, ou des salutations courtoises lancées par les membres d’équipage : « Good morning, madam! ». Nos dîners copieux et délicieux sont suivis d’une marche de santé sur le pont Promenade. Après quoi je me réfugie dans le cocon douillet de notre cabine. Par la fenêtre panoramique, je contemple la Grande Bleue avec l’impression d’être seule sur le mastodonte flottant.

Me voici replongée dans le tiers-monde africain. J’en avais oublié le malaise qu’il a toujours provoqué en moi. Naïvement, vu son histoire illustre, je croyais l’Égypte à l’abri de telles difficultés. Les statistiques me confirmeront la pénible condition de sa population. Quarante pour cent sont analphabètes et leur revenu quotidien moyen est de moins de deux dollars. Où puisent-ils leur espoir? Ils ne peuvent même pas se saouler pour oublier. Pour la plupart, leur religion interdit la consommation d’alcool.

Je me faisais une fête de notre escale tout en sachant qu’aucun chef d’œuvre n’a survécu, même en ruines, de la période faste qui a vu l’érection de la célèbre bibliothèque et du phare, une des sept merveilles du monde d’alors. Mais où se cache la métropole qui attirait une élite de lettrés et commerçants étrangers au siècle dernier? La révolution et le nationalisme des années mille neuf cent cinquante amenés par Nasser ont-ils tout emporté? Je m’attendais à retrouver une trace de la gloire d’autrefois. Que, riche de son passé, cette agglomération de quatre millions d’habitants se présente comme une vieille dame ridée dont on peut deviner la beauté disparue dans son port de tête qui ne dément pas, dans sa façon de sourire en se penchant vers vous. Je découvre un fantôme dénudé et sans âme.

Sous nos yeux, chacun vaque a son affaire dans le quartier Karmous. Empiler des galettes de pain dans un plateau déposé a même le sol. Fumer le narghilé à la devanture d’un café. Souder des pièces de métal. Vendre des fruits et légumes à un étal. Pour la plupart, les acteurs de cette tranche de réalité sont calmes et silencieux. Chacun occupe son espace. Même les figurants, assis sur des chaises de bois fatiguées posées à même le trottoir, immobiles, le regard perdu dans un autre ailleurs.

Nous empruntons des ruelles où le commerce des pièces d’automobile semble l’activité principale. Des ailerons ternes et poussiéreux rangés les uns derrière les autres, des pneus, des calandres rouillées, puis l’avant complet d’une Mercedes et sa grille distinctive. Le choix de carrosseries se renouvelle dans un amoncellement de formes et de couleurs, entrecoupé par des ateliers de réparation où s’affairent des mécaniciens aux mains noires de cambouis.

D’instinct je voudrais capter le tout avec mon appareil photo. D’instinct je m’y refuse. Chacun pour soi, nous gravons mentalement ces scènes plus vraies que la vie. Nous enfilons les rues les unes après les autres. Des artères plus larges se révèlent tout aussi congestionnées, les façades aussi délabrées. Vindigence s’affiche partout.

La foule bigarrée s’infiltre entre les véhicules, les étals des petits marchands, les tas de pierres et de madriers de constructions en cours. Cette marée humaine proprement vêtue ne compte ni éclopés ni mendiants. Les femmes, et même les très jeunes filles, portent toutes le foulard, une coiffure souvent complétée par un maquillage accentué et un jeans ajusté. Je me demande quelle est la part de croyance religieuse et celle du diktat des autorités dans leur tenue. Aucune d’entre elles ne semble échapper à l’une ou l’autre influence. Les Frères musulmans y seraient-ils pour quelque chose, eux qui favorisent l’intégrisme musulman et dont Alexandrie est le bastion? Dans un pays qui vit sous la règle de l’état d’urgence depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel président, en 1981, il vaut mieux rentrer dans le rang. Tout en profitant de ce qui est toléré.

Le Cecil Hotel
Le Cecil Hotel

Bulo, toujours souriant et empressé, nous amène visiter le site des catacombes, puis un théâtre romain, et la colonne dite de Pompée. Ces vestiges intéressants ne parviennent pas à me faire oublier la saleté et la pauvreté qui les enveloppent. Bulo, lui, en est-il conscient ou, résigné, il ne les voit plus? Que cache-t-il derrière sa bonne humeur? L’accablement que je ressens est tel que, la gorge sèche, j’oublie qu’il y a une bouteille d’eau dans notre sac de voyage. Le soleil timide qui a fait son apparition depuis un moment nous ménage une température bienveillante. En saison chaude, nous serions ici dans une fournaise ardente.

Quel soulagement lorsque notre taxi débouche sur la Corniche en bordure de mer. Enfin de l’espace et de la lumière. Ici au moins, nous pourrons respirer en retrouvant cette élégante avenue dont mes amis, Égyptiens francophiles qui ont quitté Alexandrie il y a plus de 40 ans, m’ont souvent parlé avec nostalgie.

En forme de croissant, la Corniche majestueuse aligne immeubles résidentiels et hôtels de prestige pour se refermer sur les eaux du port à chacune de ses extrémités. Là s’arrête l’image reçue. Ce qu’il en reste est un pâle reflet d’un temps révolu. La silhouette gracieuse des édifices est défigurée par des marques de négligence et autres cicatrices gênantes. Les couleurs du stuc sont salies et affadies. Tout est décrépit, comme un décor de théâtre laissé à l’abandon. Je repense à mes amis. Dans ce pèlerinage au lieu de leurs racines, c’est avec leurs yeux que j’enregistre l’atmosphère étouffante, l’enchevêtrement de bus, de voitures et de piétons qui se disputent le passage dans une escalade de décibels. Bien à contrecœur, je devrai leur avouer que l’Alexandrie de leurs souvenirs n’existe plus.

Sur l’esplanade de la Bibliotheca Alexandrina, à l’est de la Corniche, nous franchissons une frontière invisible au-delà de laquelle nous accédons à un monde sophistiqué et savant. Inaugurée en 2002, après des travaux de 17 ans, l’imposante construction nous surprend par son architecture évocatrice du disque solaire se levant sur la Méditerranée. Les lettres, pictogrammes et hiéroglyphes gravés dans les blocs de sa façade proclament sa mission de phare de la connaissance universelle, à l’image de son ancêtre. Alexandrie renoue ici magnifiquement avec son illustre passé. Les vastes salles de lecture bien achalandées baignent dans la lumière du jour. Ce temple pourra stocker huit millions d’ouvrages dans toutes les langues en plus de milliers de manuscrits précieux, sans parler des musées d’art et d’antiquités qui y sont logés, un centre culturel et un cinéma IMAX. Est-ce l’étincelle qui entraînera une renaissance, le retour du foisonnement des idées de jadis? Je le souhaite ardemment tout en pensant que Bulo n’y mettra probablement jamais les pieds. Mais, ses enfants?

Cette visite met un baume sur mes attentes déçues. Peut-être y a-t-il d’autres merveilles à découvrir? Le Musée gréco-romain est fermé depuis longtemps déjà pour cause de travaux. Tant pis. Nous irons prendre le thé au Cecil Hotel où se rassemblait l’élite intellectuelle avant la révolution des années cinquante. Inspiré par le poète Cavafy, son contemporain, Lawrence Durrell y a cadré des personnages de son roman Le quatuor d’Alexandrie. Là au moins, nous échapperons à la foule dans un décor sans doute évocateur des personnages hauts en couleur qui y ont abrité leurs conversations enfiévrées.

Bulo avec Gilles Gingras
Bulo avec Gilles Gingras

Le mythique hôtel se dresse toujours fièrement à la même adresse. L’un des rares immeubles bien entretenus de la Corni dans le paysage environnant. Mais, nous déchantons rapidement. Le salon de l’entrée se révèle tristounet avec ses hauts plafonds et son sol dallé de marbre. Assis sur de banales chaises droites en bois verni, nous y prenons le thé, servis gentiment mais sans aucun décorum. Où sont les fastes d’antan? Jai l’impression de me retrouver dans un hall de gare désert.

En fin d’après-midi, gavés d’émotions et d’images, nous prenons congé de Bulo. Il a amplement mérité le bakchich espéré. Je me demande avec combien de personnes il devra partager sa rétribution. Et demain, que gagnera-t-il?

Nos échanges limités à l’essentiel ne m’ont pas permis de savoir ce qu’il connaît de l’histoire d’Alexandrie, du brassage culturel qui s’y est vécu. Mesure-t-il la richesse de son patrimoine autrement que par le nombre de touristes qui se pressent d’un site à l’autre? S’est-il jamais aventuré à visiter les catacombes? Serait-il aussi impressionné que nous par le raccourci historique des chambres funéraires où, entre autres éléments, des colonnes grecques, une porte de facture pharaonique et des sarcophages décorés à la romaine se voisinent dans un collage singulier? S’arrêterait-il à l’idée que les nations, autant que les individus, ne sont pas immortelles? Quelle question! Le temps lui manque. Chaque jour, il doit d’abord s’inquiéter du lendemain. Mais pourquoi lui, et pas moi?

Ma dernière photo à Alexandrie. Bulo prend la pose aux côtés de mes trois compagnons. Puis, nous échangeons des poignées de mains, des « shokran » bien sentis. Encore un signe amical et je lui tourne le dos, confuse de le laisser là, planté à côté de son taxi déglingué, troublée par l’ampleur des mondes qui nous séparent.

Tandis que je rédige ces notes, le visage de Bulo s’impose. Me restent en mémoire, son sourire édenté, ses joues rondes, ses yeux verts comme la mer derrière ses lunettes fumées. Sa chaleur. Sa gentillesse. Sa dignité.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 25, No. 4 (2011) — Winter/Spring 2011 // Hiver/Printemps 2011, pp. 33–35. Lire le reste de ce numéro →

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