bout de papier, Vol. 25, No. 3 (2010) — Fall 2010 // Automne 2010, pp. 9–11

La carrière universitaire du professeur Louis Sabourin, maître à penser et guide épris d’idéal et de justice, s’étale sur plus de cinq décennies : une fabuleuse performance en soi. Il a inspiré toute une génération d’étudiants aspirant à une carrière dans les relations internationales, à l’ACDI, aux Affaires étrangères du Canada, dans les universités et ailleurs. Ses mérites sont si nombreux qu’il est impensable de les relever tous ici. Nos projecteurs s’arrêteront sur quelques aspects particuliers de son impressionnant parcours.

En 2006, il s’est mérité le « Prix d’excellence en enseignement » reçu à titre de fondateur du « Groupe d’étude, de recherche et de formation internationales (GERFI — fondé en 1984) » de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP) de l’Université du Québec. Le 23 avril 2009, à l’occasion de ses 50 ans d’enseignement universitaire, on lui a rendu un vibrant hommage à l’ÉNAP où de nombreux témoignages ont été livrés par ses anciens étudiants diplômés en relations internationales d’universités telles celles d’Ottawa, de Montréal, du Bénin, Laval, McGill, l’Université du Québec ainsi que l’ÉNAP

En 2010, le professeur Louis Sabourin a reçu le prix de l’Institut d’administration publique du Canada (IAPC-Pierre- De Celles), pour l’excellence de l’enseignement en administration publique au Canada.

Parmi les nombreuses autres distinctions qui lui ont été décernées, il faut souligner le Prix d’excellence internationale pour la contribution à l’Afrique, un doctorat honorifique de l’Université nationale du Bénin, et un doctorat honoris causa de l’Université René-Descartes de Paris où il a enseigné pendant plus de 30 ans. Il est de plus chevalier de la Légion d’honneur, en France, et de la Pléiade de la Francophonie.

Un pédagogue des relations internationales

Louis Sabourin est avant tout un universitaire soucieux de partager avec ses étudiants et autres interlocuteurs ses connaissances et expériences des relations internationales. Ce qui le distingue le plus est sa passion de l’enseignement, sa créativité, son énergie, son respect des autres, sa probité et sa rigueur intellectuelle.

D’abord professeur à l’Université d’Ottawa à l’ère de la Révolution tranquille au Québec, il y fonde, une décennie plus tard, l’Institut de coopération internationale (ICI), véritable pépinière de vocations internationales où ont été formés des centaines d’étudiants qui par la suite ont entrepris une carrière au sein d’instances d’action internationale à travers le monde.

LICI compte parmi ses diplômés de nombreux ressortissants étrangers qui, de retour dans leurs pays d’origine, ont gravi les échelons et sont devenus des personnalités de premier plan du milieu politique ou universitaire notamment. Une fois au pouvoir, plusieurs ont maintenu un lien privilégié avec leur professeur canadien; des échanges qu’on peut imaginer enrichissants de part et d’autre.

Au début des années 1970, le professeur Sabourin participe à la fondation de l’École internationale de Bordeaux qui relevait alors de l’Agence de coopération culturelle et technique devenue depuis l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il en a assuré la présidence du conseil pendant 20 ans. Il contribue également à la création de l’École Nationale d’Administration du Bénin et d’autres institutions du tiers monde.

En 1989, il participe à la création d’une école de formation pour les agents du service extérieur canadien, laquelle il appelait de ses vœux depuis fort longtemps. Plus de 40 ans déjà que le ministère des Affaires étrangères du Canada et l’ACDI faisaient appel a lui pour expliquer aux agents du service étranger ce qui se passait au plan politique dans la « belle province » et à travers le monde.

En 1994, dans la foulée d’une grande conférence qu’il organise à Montréal sur « La carrière dans les organisations internationales », conférence qui attire des représentants de plus de 50 organisations internationales et près de 600 personnes. Louis Sabourin publie un ouvrage intitulé : La recherche d’un emploi dans les organisations internationales.

Partout dans le monde, Louis Sabourin se tient informé et se remet en question. En effet, il a toujours enseigné que vivre ailleurs oblige à s’interroger sur son identité, à percevoir les choses différemment, à s’enrichir de nouvelles valeurs sans pour autant négliger les siennes propres. Bref, à vivre en questionnement constant, ce qui amène à être authentique.

Un passionné de relations internationales

À la fin des années 1960, il enseignait que la Francophonie soutenait difficilement la comparaison avec le Commonwealth quand on la considérait en tant qu’élément de la politique étrangère canadienne. Le Commonwealth a été, disait-il, porté sur les fonds baptismaux de la politique extérieure du Canada alors que la Francophonie, toujours en voie de construction au sens institutionnel du terme, n’est parvenue que tardivement à constituer un élément sectoriel identifiable de la politique étrangère canadienne.

Bien que les médias québécois démontrent une intransigeance étonnante à l’égard de l’OIF, en compagnie de Paul Gérin-Lajoie, son allié de toujours, et d’un groupe d’intellectuels, il s’est révélé un ardent défenseur de la Francophonie dans toutes les facettes qu’elle épouse au quotidien.

Dans les années 1970, un mandarin du ministère des Affaires étrangères disait du professeur Louis Sabourin qu’il était « la conscience du Québec ». Pour certains, il avait l’art de déranger l’establishment, tant à Ottawa qu’à Québec, par ses vues audacieuses en politique étrangère canadienne.

En compagnie de ses anciens étudiants, il s’implique aussi au sein de la délégation canadienne lors de conférences internationales telles l’Assemblée générale de l’UNESCO en 1969, celle de l’ONU en 1992 ainsi qu’au Comité canadien d’organisation pour la célébration du 50° anniversaire de l’ONU (1994-1995).

À ce jour, il est le seul Canadien ayant été élu Président du Centre de développement de l’OCDE, à Paris, poste qu’il a occupé de 1977 à 1982.

À compter des années 70, grand voyageur et, en étroite collaboration avec l’ACDI, il a multiplié les missions de coopération sur tous les continents, mettant en place des projets de développement et établissant des relations étroites cultivées avec soin pendant toute sa carrière. Il se trouvait récemment au Bhoutan et en Antarctique.

Mark Twain a dit : « Le voyage est fatal pour les préjugés, la bigoterie et l’étroitesse d’esprit ». Le jugement de Louis s’encombre peu de tabous et de préjugés. Infatigable au service de la paix, il pose un regard rafraîchissant sur tout. Qu’il s’agisse d’une situation politique locale, régionale ou internationale, de la dernière manchette ou du dernier livre. Il est chez lui en Afrique, en Asie du Sud-est, en Amérique latine, et ailleurs dans le monde. Il défend et fait la promotion des valeurs de liberté, d’égalité, de solidarité et d’intégrité, sans être au service d’aucune idéologie.

Auteur et éditeur de très nombreux ouvrages, il a signé plus récemment The Governance of Globalization, The Social Dimensions of Globalization ainsi que « Organismes économiques internationaux ».

Un constitutionnaliste averti

Dans ses premiers ouvrages, en particulier dans « Le système politique du Canada » et sa thèse de doctorat portant sur le « Fédéralisme et les organisations internationales », il confirme certes le pouvoir constitutionnel du Canada de signer des traités avec d’autres pays, mais il ajoute que le Québec, en tant que province, a la liberté et le droit de conclure des ententes dans ses champs de compétence avec des États, des régions et des organisations internationales.

« Plus les pays se rapprochent, plus on interpelle les compétences qui relèvent des gouvernements provinciaux », soutient-il, citant l’éducation, la recherche scientifique et technologique, l’environnement, le travail, l’énergie, la culture, les exemples de la mobilité de la main-d’œuvre, et les marchés publics (la possibilité de soumissionner lors d’appels d’offres).

Dès les années 1960, il adhère à ce que l’on nommera plus tard la « doctrine Gérin-Lajoie du prolongement externe des compétences internes du Québec ». Ce qui provoque une vive réaction à Ottawa qui, par la suite, met en place un comité de réflexion, lequel publie deux livres blancs. Étape importante dans la saga des relations triangulaires Québec, Paris et Ottawa, que le gouvernement Trudeau n’accepta jamais. Louis Sabourin aura eu le courage de ses opinions. Un de ses plus récents ouvrages s’intitule : « Passion d’être, désir d’avoir : le dilemme Québec-Canada dans un univers en mutation ».

Un bâtisseur : fondation du CORIM

Toutes les problématiques à caractère international l’intéressent. On n’a qu’à penser à celles des enjeux environnementaux, de l’économie mondiale, du commerce international, des questions de sécurité, à celles de droit international et des droits de la personne, du développement international et, bien sûr, de la politique étrangère canadienne.

Au début des années 1980, Louis Sabourin se retrouve à Montréal. S’inspirant du Rapport ministériel sur le développement de la région de Montréal (rapport Picard — novembre 1986), fidèle à lui-même, il nourrit de grandes ambitions concernant l’accueil et le soutien de sièges d’organisations internationales dans le Montréal métropolitain. À l’instar du modèle de Chicago, et appuyé par son ami Gérard Pelletier, il innove et fonde le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) dont il présidera le premier conseil exécutif de 1985 à 1986.

À ce titre, il sollicite, de ses contacts politiques et de ses amis, des contributions financières en vue de la mise sur pied de cette nouvelle organisation non gouvernementale (ONG). Il mise sur le prestige et l’influence que procure l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) et les 500 employés de son siège social établi à Montréal. Il est de ceux pour qui « Montréal, capitale mondiale de l’aviation civile internationale » devient un branding d’avenir pour la Métropole.

Vingt-cinq ans plus tard le CORIM compte plus de trois mille membres et fait l’honneur de Montréal devenue métropole des organisations internationales au Canada. La grande majorité des événements organisés par le CORIM suscitent une couverture médiatique et sont télédiffusés par le « Canal Savoir » où, pendant plus de dix ans, le professeur Sabourin a présenté l’émission : « Parcours international ».

De gauche à droite. Première rangée : Gil Rémillard, professeur à l’ÉNAP et ex-ministre, Relations internationales du gouvernement du Québec; Michel Houndjahoué, consultant et professeur, U. du Bénin; Dominique Bourduas, présidente des diplômés de l’ÉNAP; Louis Sabourin, professeur à l’ÉNAP; Paul Gérin-Lajoie, président de la Fondation Paul Gérin-Lajoie, ex-ministre de l’Éducation du gouv. du Québec; Kim Bracken, étudiante à l’ÉNAP; Pierre Sabourin, sous-ministre adjoint, ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada, fils de Louis Sabourin; Marcel Proulx, dir. gén. de l’ÉNAP. Deuxième rangée : Nelson Michaud, directeur de l’enseignement et de la recherche à l’ÉNAP; Paul-André Comeau, professeur à l’ÉNAP; Jean-H. Guilmette, expert en développement international; Jean-Pierre Bourduas, juge à la cour du Québec.
De gauche à droite. Première rangée : Gil Rémillard, professeur à l’ÉNAP et ex-ministre, Relations internationales du gouvernement du Québec; Michel Houndjahoué, consultant et professeur, U. du Bénin; Dominique Bourduas, présidente des diplômés de l’ÉNAP; Louis Sabourin, professeur à l’ÉNAP; Paul Gérin-Lajoie, président de la Fondation Paul Gérin-Lajoie, ex-ministre de l’Éducation du gouv. du Québec; Kim Bracken, étudiante à l’ÉNAP; Pierre Sabourin, sous-ministre adjoint, ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada, fils de Louis Sabourin; Marcel Proulx, dir. gén. de l’ÉNAP. Deuxième rangée : Nelson Michaud, directeur de l’enseignement et de la recherche à l’ÉNAP; Paul-André Comeau, professeur à l’ÉNAP; Jean-H. Guilmette, expert en développement international; Jean-Pierre Bourduas, juge à la cour du Québec.

Un homme de convictions et un bon vivant

On peut utiliser une phrase de Marcel Bleustein-Blanchet, qui décrit bien Louis Sabourin : « Heureux qui a pour passion son métier! » À son avis, pour être heureux il faut avoir des projets et persévérer en se souvenant que, selon Romain Gary, la vie est faite de 60 % de rêves et de 40 % de réalité. « Il faut agir en homme de pensée, et penser en homme d’action! », aime répéter Louis Sabourin. Les idées maîtresses qui se dégagent de ses discours sont : vision, mobilisation, innovation, détermination et leadership.

Avec son entourage et ses amis, il parle affectueusement de son épouse Agathe Lacerte, de ses trois enfants, et de ses neuf petits-enfants. I] porte toujours sur lui des photos à l’appui de leurs prouesses pour les raconter à qui veut bien l’écouter, laissant éclater sa fierté de chef de clan. Assurément, ses liens familiaux sont au coeur de ses valeurs. Dans son attachement au Canada, au Québec en particulier, on pourrait voir l’héritage d’un père agronome qui a contribué au développement de son terroir, et la confirmation du proverbe chinois : « l’oubli des ancêtres, c’est comme un arbre sans racines, un ruisseau sans source ».

En outre, partout, il laisse la marque d’un homme intelligent et efficace. Depuis 1995, à titre de Membre de l’Académie pontificale des sciences sociales à Rome, il est président du Comité sur les rapports avec les pays en développement.

Louis Sabourin est aussi un bon vivant. Fin connaisseur de vins, il est membre de plusieurs confréries d’œnophiles. Amateur de grande cuisine, il a pris plaisir à noter ses expériences gastronomiques dans un ouvrage : Propos et propositions gastronomiques qu’il a rédigé sur les restaurants de Paris et de Montréal. Heureux ceux qui sont conviés à sa table. Il est aussi amateur de musique, lecteur avide et cinéphile averti.

Son héritage

Au cours des cinquante dernières années, Louis Sabourin aura formé des milliers d’étudiants de chez nous et de pays étrangers, amenant à un rayonnement exceptionnel du Québec et du Canada à travers le monde, dont des anciens ambassadeurs comme les Juneau, Bilodeau, Bujold, Lavertu et tant d’autres.

Pour ceux qui comme moi auront eu le privilège de le fréquenter régulièrement, il a toujours assuré le « service après-vente », ne ménageant pas ses conseils, observations ou même le prêt d’ouvrages de sa propre bibliothèque.

Homme d’idées, mais aussi un rêveur. Enviait-il Gagarine lorsque, en 1960, dans son cours en relations internationales à l’Université d’Ottawa, il a fait partager à ses étudiants les émotions et l’émerveillement du premier vol spatial? Si maintenant une radio le suit partout, ce jour-là, c’est un téléviseur qu’il avait installé devant nous, ses étudiants.

Comme Jean Éthier-Blais l’a si bien écrit : « Je refuse d’appartenir à une génération de morts. J’appartiens à celle des vivants ». Louis Sabourin est non seulement bien vivant. ..mais il laisse une trace marquante dans de nombreuses institutions au pays et à l’étranger, ainsi que dans le cœur et l’esprit de ceux qui l’ont côtoyé au fil de ses nombreuses et fructueuses entreprises.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 25, No. 3 (2010) — Fall 2010 // Automne 2010, pp. 9–11. Lire le reste de ce numéro →

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