bout de papier, Vol. 30, No. 1 (2017), pp. 36–37

Dans l’évolution des politiques d’immigration canadiennes, les actions de femmes fonctionnaires sont d’un intérêt évident, mais elles ne sont pas facilement repérables dans les archives gouvernementales. Lorsque j’ai contacté la Société historique de l’immigration canadienne (SHIC) pour obtenir un document particulier, Gerry Maffre, membre du Conseil, a fait appel au réseau de la SHIC afin de me présenter à d’anciennes femmes ASE, ainsi qu’à deux hommes bien placés pour observer les changements dans l’emploi de femmes. Grâce à des entretiens et des échanges de courriels, ainsi qu’aux anciens numéros du bulletin de la SHIC, j’ai pu esquisser un tableau des expériences de ces ASE pionnières. Je remercie chaleureusement Elsa Amadio, Maria Beaulne, Joe Bissett, Joyce Cavanagh- Wood, James Cross, Barbara Pelman, ainsi qu’une femme qui a préféré rester anonyme, d’avoir bien voulu partager leurs histoires. Je les disculpe de toute interprétation erronée de ma part.

Entre 1945 et 1967, l’influence de femmes fonctionnaires est limitée par leurs effectifs restreints et un plafond de verre très bas. L’économiste Mabel Timlin, en effectuant des recherches pour le ministère des Finances à l’été 1943, remarque la curiosité qu’elle suscite auprès des secrétaires. Elle observe que « a Number of them if They had been men would have travelled much higher in office than confidential secretaries to Ministers or their deputies ». Six ans plus tard, en faisant une étude sur la capacité du Canada à absorber des immigrants, elle ne recense pas davantage de femmes dans des postes à plus grandes responsabilités au sein du ministère des Mines et des Ressources (MMR), où la Direction de l’immigration est alors hébergée. Patrizia Gentile, dans ses recherches sur les actions de l’Association des loisirs de la fonction publique pendant les années 1950 et 1960, révèle des perspectives très genrées sur les rôles et aspirations de femmes fonctionnaires. Les « Government Girls », comme on les appelle, ont droit à un concours de beauté, « Miss Civil Service », et à des conseils pour trouver un époux. Elles sont non seulement cantonnées dans des emplois de cols roses, mais également vues comme n’ayant pas d’objectifs ou de perspectives de carrière à long terme.

Pendant les années 1940, le plus haut poste occupé par une femme au sein du MMR, soit Irene Baird, est celui d’agente d’information. Le relais est pris en 1957 par Germaine Bundock qui intègre le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration (MCI) dans un poste semblable, avec l’atout additionnel de son bilinguisme. Durant les années 1950, des femmes comme Irene Fogarty, Edith et Leona O’Connor et Doris Hutchinson gravissent les échelons de l’administration pour arriver au niveau de cadre intermédiaire. Par ailleurs, pendant les années 1940 et 1950, les services d’immigration régionaux embauchent des femmes pour répondre à des besoins ponctuels comme l’interprétation ou la traduction. Certains services délicats, comme ceux de la Déportation Section, requièrent la présence de femmes pour s’occuper des immigrantes en particulier. Vers la fin des années 1950, Phyllis Turnbull est probablement la femme la plus haut placée dans l’administration du MCI, occupant un poste d’agente supérieure du personnel. La situation s’améliore légèrement durant les années 1960: on retrouve désormais des femmes à des postes de directrice du personnel et de directrice intérimaire de l’information. Ces femmes restent cependant en marge de l’influence politique.

Pendant les années 1940 et 1950, l’Immigration engage beaucoup d’anciens combattants ayant peu de qualifications professionnelles et attend d’eux qu’ils appliquent les règlements sans prendre trop d’initiatives (Hawkins, 1988). Lorsque le MCI est créé en 1950, la Direction de l’immigration fusionne avec celle de la citoyenneté, qui faisait jusque-là partie du ministère du Secrétaire d’État. La Citoyenneté valorise davantage les études universitaires et l’expérience auprès d’immigrantes ou de groupes ethniques. Cela permet le recrutement de femmes comme Charity Grant, Constance Hayward, Françoise Marchand, Violet King et Rita Cadieux. La possibilité pour ces dernières d’influencer les politiques d’admission d’immigrants est toutefois freinée par le fait que ces deux composantes du MCI ne sont pas bien intégrées. Pendant leurs seize années ensemble, entre 1950 et 1966, les deux directions gardent en effet des cultures et idéologies différentes.

Les services d’immigration canadiens à l’étranger résistent longtemps à la présence de femmes dans des postes autres que commises et secrétaires. Celles-ci sont habituellement recrutées sur place et sont ainsi dans une position de double subordination, de par leur origine et leur genre, au personnel canadien qui est surtout masculin. Il arrive à ces femmes d’atteindre des positions à plus grandes responsabilités grâce à leur expérience et leur ancienneté. Madeleine Karp, qui travaille à l’ambassade du Canada à Paris entre 1948 et 1981, en est un exemple. À la fin de la guerre, Helen Davison est la seule femme agente d’immigration outre-mer. En octobre 1947, le sous-ministre Hugh Keenleyside s’alarme de la nomination de Davison comme directrice intérimaire des services d’immigration à Heidelberg.

Il s’empresse de s’assurer que la situation ne durera que quelques jours dans l’attente de l’arrivée de deux agents permutants d’Ottawa.

En 1956, le MCI lance un programme visant à recruter davantage de diplômés universitaires dans ses services à l’étranger. Le recrutement de la majorité des ASE est intégré au dispositif de recrutement — composé d’un examen suivi d’un entretien — des ministères des Affaires extérieures et du Commerce. Pour introduire ce nouveau programme, le MCI publie une brochure vantant les avantages à travailler dans ses services. Il suffit d’être citoyen canadien, diplômé universitaire et âgé de moins de 31 ans pour rejoindre un « highly trained and devoted Group of men and Women upon whose understanding and Wise counsel dépends the happiness of thousands of men, Women and children who Will become, in time, citizens of Canada ». La brochure n’explique pas que l’équipe existante des ASE est surtout composée d’hommes et d’une poignée de femmes rarement affectées en dehors du Royaume-Uni. Néanmoins, à première vue, ni l’existence de ces quelques femmes, ni la possibilité d’augmenter leurs effectifs, ne sont occultées.

Les avantages du travail sont énumérés : une formation approfondie, une rémunération intéressante, des allocations généreuses, de bonnes possibilités d’avancement, des voyages, l’exposition à d’autres cultures et un rôle dans la construction du Canada. En contrepartie, le MCI demande aux candidats une grande capacité de travail, « une faculté d’adaptation peu commune » et la volonté de « servir en n’importe quelle partie du monde ». L’État se tient prêt à faciliter cette mobilité en se chargeant du déménagement de l’ASE et des « personnes à [sa] charge ». A une époque où l’époux n’est jamais considéré comme « une personne à charge », une telle phrase annonce des complications à venir.

Parmi les trois groupes de recrues qui entament leur formation en 1957, une trentaine de personnes en tout, figurent deux femmes : Elsa Amadio et Pierrette Picotte. La campagne de 1958 voit arriver trois autres femmes : Juliette Barcelo, Alice Rendek et Beverly Anderson. En février 1959, la journaliste Helen Turcotte écrit un article sur ces cinq recrues, citant une autorité de l’Immigration qui soutient que le MCI fait un effort particulier pour recruter des femmes. Selon cette source que Turcotte nomma « gallant gentleman » avec une touche d’ironie, le ministère voit les femmes comme étant particulièrement adaptées à ce travail humain : « We’re anxious to have more Women on the job. […] It’s a job that demands tact, a natural ability to deal with people, adaptability and hard work. In all of thèse qualities, […] Women Excel ».

Un bilan de cinq femmes sur une cinquantaine de recrues en deux ans peut-il être qualifié d’effort particulier ? Certes, ces cinq femmes recrutées sont fort qualifiées. Elsa Amadio est diplômée en histoire et langues modernes de l’Université de Toronto. Fille unique d’immigrants italiens qui encouragent les aspirations de leur fille, elle a étudié un an en Italie pour des études de maîtrise avant de poursuivre son rêve de devenir ASE. Pierrette Picotte a, quant à elle, une maîtrise en relations industrielles, tandis que Alice Rendek et Juliette Barcelo sont juristes et que Beverly Anderson possède une licence en histoire et sciences politiques. Toutes les cinq parlent plus d’une langue.

Elsa Amadio ne se souvient pas d’attention particulière à son genre, négative ou positive, pendant le processus de recrutement, bien qu’il n’y ait eu que des hommes dans la commission de sélection. Dans l’explication qu’elle donne de son choix de travailler pour le MCI, elle relève néanmoins le sexisme inhérent au processus d’embauche. Les choix des femmes sont en effet limités : « Trade did not hire Women, External only a sélect few, whereas C&I was selecting for their newly introduced FS. ». Mme Amadio évoque l’« ambivalence » du personnel du MCI à propos de l’intégration de femmes dans le service extérieur de l’Immigration. Elle décrit ainsi les attitudes du personnel du ministère :

« We were in a male-dominated

world with the usual jokes and comments nothing a well brought up lady could not Cope with. I found it best to ignore the comments. My fellow traînées accepted me Even if They wondered why I had selected such a career… after all, I would never get anywhere. Some of the older officers Took bets on how long we would last, lamenting the training cost that might not be totally Lost if we married a fellow officer. The few Women around were mainly secretaries who

wondered about us too ».

M” Amadio gagnera toutefois le pari de l’endurance : elle effectuera toute sa carrière au sein du service extérieur. Elle y décrochera des postes de plus en plus élevés, mettant fin à sa carrière en 1988 après avoir été Consule générale à Milan. Les attitudes sur les opportunités offertes aux femmes dans la fonction publique évolueront, mais pas toujours dans le bon sens. Les prévisions du début de sa carrière à l’effet que son genre serait un frein (you Will never progress because you are a Woman) se transforment en affirmations que ses réussites sont attribuables à la discrimination positive (you have progressed because you are a Woman). Elle résume ainsi le destin des femmes ASE recrutées durant les années 1950 : « The Pioneers of the fifties realized that They belonged to a tradition that placed Women in a subordinate position to men. They worked hard to be given the opportunity to acquire the different rôles to which They aspired ». Grâce au travail et aux contributions de ces pionnières, les effectifs des ASE femmes continueront néanmoins à augmenter, modestement mais sûrement, pendant la prochaine décennie.

Expatriée du Canada en France afin d’épouser un Français, Sheena Trimble a poursuivi des études doctorales en histoire à l’Université Angers entre 2008 et 2015. Cet article, publié en deux parties, est tiré de la thèse « Femmes et politiques d’immigration canadiennes (1945—1967) : au-delà des assignations du genre? » qu’elle a soutenue en octobre 2015. Le jury a particulièrement apprécié le traitement des femmes agentes du service extérieur de l’Immigration du Canada et la mise en lumière d’histoires non-abordées jusqu ici dans l’historiographie canadienne.

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 30, No. 1 (2017), pp. 36–37. Lire le reste de ce numéro →

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