bout de papier, Vol. 30, No. 2 (2017), pp. 14–16

Dans ce second article, M” Trimble continue son examen du rôle et du milieu de travail des premières femmes recrutées en tant qu’agentes du service extérieur dans le programme d’immigration. La première partie, publié par bout de papier au printemps 2017, traitait de la décennie de 1950 et se terminait avec les commentaires de M”° Elsa Amadio.

Lorsque Elsa Amadio est embauchée en 1957, le plus grand défi des femmes agentes du service extérieur (ASE) de l’immigration est de demeurer en service assez longtemps pour mettre en pratique toutes les potentialités des fonctions qui leur sont dévolues. M™ Amadio est la seule recrue des années 1950 qui relève le défi, mais une dizaine d’autres femmes entament de longues carrières d’ASE dans les années 1960. Cependant, un nombre deux fois plus élevé d’entre elles passent brièvement par un service qui peine à s’adapter aux vécus des femmes. À cette époque, le rôle des ASE est surtout d’administrer les politiques élaborées à Ottawa. La volonté d’octroyer des responsabilités supplémentaires à ces ASE, comme c’est le cas aux Affaires extérieures, fait entrer « policy input » dans la description de leurs fonctions en 1964 (Hawkins, 1988).

Hedevig (Viggi) Ring, Elizabeth (Liz) Boyce et Tove Bording comptent parmi les pérennes. M™ Ring est recrutée par les services d’immigration à Montréal en 1951 comme interprète et agente de placement. En 1960, elle entre au service extérieur de l’immigration où elle enchaîne des postes à Copenhague, au Caire, à Helsinki, Stockholm, Belgrade, Ottawa et Glasgow

« | was very favourably received and Felt that my

gender was a positive aspect at interview, that it was not an impediment to obtaining an offer of employment. » – Maria Hacké Beaulne, 1967

jusqu’à sa retraite en 1982. Outre sa maîtrise de plusieurs langues, une maîtrise en lettres de l’Université de Copenhague et une expérience solide tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration (MCI), M”° Ring apporte un dynamisme et une capacité de travail inépuisables ainsi qu’une personnalité forte, directe et colorée. En 1994 un ancien collègue, Ian Thomson, rappelle que « through a process of brute competence and unstinting commitment, she forcefully dismissed any nonsense about what was a woman’’s work ».

Liz Boyce fait partie de la promotion de 1961. Après avoir occupé des postes à Londres, San Francisco et Athènes, elle décide que la vie itinérante d’ASE n’est plus pour elle. Elle ne quitte pas le MCI pour autant. Jusqu’à sa retraite en 1998, M” Boyce devient bien connue des nouvelles recrues en tant que formatrice. Le groupe des stagiaires qui entrent en fonction en mai 1965 est remarquable, non pour sa taille (ils ne sont que quatre ASE) mais parce qu’il compte trois femmes : Bonnie Beare, Gayle Keyes et Tove Bording. Des affectations en Grande-Bretagne mènent les deux premières à se marier avec des Britanniques, tandis que M™ Bording reste dans le service jusqu’en 1995.

La campagne de recrutement de 1967 voit arriver 6 femmes sur 25 nouveaux ASE. Pendant son année de formation au Canada, le groupe se fait remarquer non seulement par sa taille mais également par son gros contingent féminin. À quoi peut-on attribuer ce recrutement important de femmes en 1967 ? Est-ce le fruit du hasard ou est-il naturel qu’un groupe plus large fasse une meilleure place aux femmes ? Une des recrues, Barbara Pelman, n’a pas l’impression que le recrutement visait les femmes : « I Felt They were trying to recruit more educated people, not necessarily Women over men. […] They wanted MAs to fill the ranks, to balance (this was the rumour) the Number of vétérans in Customs and Immigration who were not university-trained ». Maria Hacké Beaulne pense qu’être femme a pu aider a son recrutement : « J was very favourably received and Felt that my gender was a positive aspect at interview, that it was not an impediment to obtaining an offer of employment ».

Un effort conscient pour recruter plus de femmes n’est pas a écarter. Depuis le début des années 1960, le mécontentement des femmes concernant la place marginale que leur accorde la société ne cesse de croitre. Le ministère de la Main-d’ceuvre et de l’Immigration (MMI) essaie peut-être de contribuer a corriger ce déséquilibre. Si c’est le cas, la Commission de la fonction publique (CFP) le cache bien à Joyce Cavanagh-Wood, également recrutée en 1967. Quoique très cordiaux, les deux hommes menant son entretien déclarent qu’elle est une bonne candidate a une exception près : c’est une femme. M™° Cavanagh-Wood répond avec équanimité : « I’m not about to go to Denmark to have a sex change. You know my Number ». Ainsi débute sa longue carrière dans le service extérieur de l’Immigration.

Décisions matrimoniales lourdes de conséquences

Les attitudes que ces six femmes affrontent pendant leur formation semblent plus proches de l’_étonnement que de l’antagonisme. Selon M™ Cavanagh-Wood, « everybody who saw us as a Group was quite amazed that there were so many Women ». Des pionnières ont déjà ouvert la voie. Joe Bissett, ancien cadre de MCI/ MMI recruté en 1956, croit que « the addition of a Number of female University graduates in the ’50s did play a rôle in later recruitment of female officers simply because the ones who joined the service then performed extremely well in their jobs ». Joyce Cavanagh-Wood pense que « the few Women who were in the service before us were such good value for money that They thought it might not be a bad idea ». Au-delà de leurs compétences, les femmes pionnières qui sont demeurées dans le service sont également restées célibataires, ce qui a permis de les déplacer à moindre coût que les hommes ASE, majoritairement mariés.

En effet, les femmes ASE font face à une discrimination genrée particulièrement marquée dans les attitudes à propos du mariage. Bien que certaines voix au ministère se plaignent du gaspillage des fonds publics lorsque ces femmes se marient, puis démissionnent, les ministères concernés et la CFP ne tentent rien pour les garder. Ils semblent estimer que, pour les femmes, devenir ASE s’apparente à une entrée en religion pour laquelle elles renoncent volontairement à une vie de famille. M”° Amadio remarque que sa génération de femmes accepte plutôt facilement cette attente, car elles démissionnent au premier signe de mariage. Les institutrices et professeures connaissent la même situation depuis longtemps. Plusieurs femmes recrutées pendant les années 1960 sont pourtant moins flegmatiques sur la question.

« M not about to go to Denmark to have a sex change. You know my Number.

— Joyce Cavanagh-Wood, 1967

À l’époque, si une femme ASE épouse un collègue ASE, le MCI/MMT et le ministère des Affaires étrangères (MAE) refusent systématiquement d’affecter le couple dans le même service ou simplement à proximité. Si une femme ASE se marie avec un homme du pays où elle est affectée, lui accorder un poste permanent dans ce pays va contre l’attente qu’elle puisse être déployée n’importe où, n’importe quand. Si une femme épouse un homme ancré au Canada, le MCI/MMI peut en théorie lui trouver un poste au siège afin qu’elle continue à travailler. En réalité, les autorités du ministère supposent que l’étape après le mariage est naturellement la naissance d’enfants, auxquels la femme voudra se consacrer à plein temps.

L’analyse du parcours d’une dizaine de femmes embauchées pendant les années 1950 et 1960 révèle leurs choix. Elsa Amadio, Viggi Ring, Liz Boyce et Tove Bording restent célibataires pendant leur longue carrière. Pierrette Picotte, recrutée en 1957, se marie avec un ASE de sa promotion, puis démissionne aussitôt. Maria Hacké Beaulne épouse également un ASE, mais en suivant une voie moins directe. Après son année de formation au Canada en 1967, elle enchaîne deux postes en Allemagne jusqu’en 1970, année où elle demande son rapatriement au Canada. Bien que M”° Beaulne trouve le travail intéressant, s’en acquitte avec énergie et obtienne la confiance et le respect de ses supérieurs, la vie de femme célibataire outre-mer s’avère trop solitaire à long terme : « [ had made good Friends with the colleagues […] I had also made good Friends locally, both mâle and female, but I realized I was alone, had to make a complète Life for myself that way or be prepared to find a partner locally. I was not interested in remaining in Europe long term, so it was a logical solution to return home where I would settle into the Life of a Canadian rather than an expatriate ». À Ottawa, où M””° Beaulne travaille pour le MMI puis la CFP, elle rencontre et épouse un ASE. L’affectation de son époux à Milan en 1972 la décide à démissionner de la fonction publique.

Une autre femme recrutée pendant les années 1960 tombe amoureuse d’un homme dans le deuxième pays où elle est affectée. Elle est transférée dans un troisième pays. Le couple continue sa relation malgré la séparation et décide de se marier, dans l’espoir que femme soit réaffectée dans le pays où habite son mari à la fin de son poste. Bien que le MMI autorise cette affectation, l’assentiment final doit venir de l’ambassadeur canadien dans le deuxième pays, mais, selon la femme en question, c’est un homme qui « did not Believe in the réunification of married officers ». La femme en question met alors un terme à sa carrière de presque neuf ans dans le service extérieur de l’Immigration. Celui-ci perd ainsi une expérience et des compétences considérables. La femme ASE perd un emploi qu’elle apprécie et qu’elle accomplit de manière satisfaisante. Sa déception est d’autant plus désolante qu’elle divorce une dizaine d’années plus tard et ne retrouve pas, dans sa vie professionnelle ultérieure, un emploi qui la satisfasse autant.

Au-delà d’un quotidien agréable

Joyce Cavanagh-Wood prend sa retraite deux fois du service extérieur de l’immigration en raison de l’intransigeance sur la situation des femmes mariées. Sa première carrière comme ASE commence par un poste mémorable à Paris en 1968, puis des affectations à Vienne et à La Haye. Entre 1972 et 1974 elle passe deux ans à Ottawa comme bras droit de Viggi Ring dans le Bureau Afrique. M™ Cavanagh-Wood tire énormément de satisfaction à travailler avec cette femme qu’elle décrit en termes élogieux : « We got along famously. I was just in awe of her. […] She was well-respected. […] She was hard-working, responsible, could take décisions. […] She really was a rôle model for me in many ways ».

Cet éloge révèle un autre aspect du travail d’ASE où les femmes sont défavorisées : elles ont moins de modèles possédant une ancienneté importante. Ceci ne signifie pas que les femmes ASE de l’époque ne se sentent pas entourées. M” Cavanagh-Wood est la première à signaler qu’elle trouve l’équipe des ASE, en général, très chaleureuse, accueillante et dotée d’un fort « sensé of camaraderie ».

Lorsqu’on leur demande si elles ont souffert du sexisme dans leur travail quotidien, la réponse des cinq femmes rencontrées pour cette étude est plutôt négative. M”° Beaulne rappelle que « I was the first female officer assigned to the Cologne office but the then Officer-in-charge and his deputy always treated me very professionally […] I was allowed to progress quickly and was not Held back in any way ». Barbara Pelman explique que son supérieur hiérarchique à Londres, John Sheardown, « gave me a Great deal of freedom and respect ». Joyce Cavanagh-Wood travaille pour un ancien combattant à La Haye qu’elle décrit comme « a perfectly nice Guy ». Maria Beaulne ressent plus d’hésitation parmi les candidats a l’immigration que parmi ses collègues hommes : « some of the candidates […] were suprised and sometimes reluctant to explain themselves to a Young female officer ».

Les recherches de la politologue Freda Hawkins montrent un service extérieur de l’Immigration dans un état chronique de manque de ressources et de personnel. Dans ces conditions, des personnes formées et volontaires, quel que soit leur genre, sont les bienvenues. Les responsabilités données rapidement aux recrues confirment l’impression que leurs supérieurs et leurs collèges les jugent compétentes. Comme le décrit un collègue d’Elsa Amadio, l’impression que les femmes ASE doivent faire leurs preuves les amène à faire du zèle : « We are pleased to have Women on staff. In order to prove themselves They work twice as hard which allows us to relax ».

La discrimination du système et certaines attitudes misogynes rendent toutefois la vie difficile aux femmes ASE. M™ Cavanagh- Wood est confrontée à ces éléments malheureux en 1975. Cette année-là, lorsqu’elle est affectée au traitement des demandes de réfugiés indochinois dans un camp de transit en Californie, elle tombe amoureuse d’un Américain faisant le même travail pour les États-Unis. Pendant une absence autorisée d’un an, M” Cavanagh-Wood essaie en vain d’obtenir une affectation

« The more demanding Women of the 60s who wanted and actively sought equal treatment with their mâle colleagues represented the transition génération that brought in the feminist movement

and the Leap forward of the 70s onward. » — Elsa Amadio

dans l’un des douze services canadiens d’immigration aux Etats-Unis. Par manque de chance, elle tombe sur un responsable en ressources humaines qui estime que « Women had no place in the Foreign Service » et Vaffecte plutôt à Hong Kong. En 1978, M” Cavanagh-Wood démissionne d’un emploi qui la passionne pour construire sa vie de couple et une carrière dans un autre domaine aux États-Unis. Lorsque son époux devient libre de la suivre en 1982, elle réintègre le service extérieur de l’immigration, mais elle doit repasser l’examen, l’entretien et recommencer sans aucune ancienneté.

L’histoire de Barbara Pelman est presque un répit au milieu des cas innombrables où le service extérieur attend un dévouement total des femmes, sous peine de les exclure. Titulaire d’une maîtrise en lettres, elle voit le poste d’ASE comme une parenthèse dans un parcours vers le doctorat. Pendant sa seule affectation, à Londres, ses opinions féministes l’amènent à se joindre à une croisade interne pour adapter le service aux vécus des femmes :

« At the time, the decree was that if a Woman married, say, an Englishman, she would have to quit Immigration, because “of course”, she would no longer be mobile. “Of course”, she would go or stay where her husband was, with no thought that he might want to follow her! We fought this rule vigorously, and when the rule changed, it was announced very obliquely in a newsletter. There was no Real acknowledgement that a major Battle had been won in the cause of Women in the service ».

Bien que sa motivation principale soit la poursuite d’études doctorales, M”””° Pelman explique sa décision de démissionner en protestation contre ce règlement. Bonnie Beare Dickenson est aussi engagée dans cette lutte mais, pour elle, c’est un combat personnel. En 1996, dans un article rétrospectif, elle cite certaines des communications provenant du MMI conseillant aux militantes de suivre l’exemple des anciennes femmes ASE qui « were marrying their husbands’ careers, were expecting to Bear children and were satisfied to perform as housewives ».

Les agentes du service extérieur recrutées pendant les années 1950 et 1960 deviennent à la fois des agentes de changement qui croissent en nombre, en expérience et en influence. Comme l’explique Elsa Amadio, elles deviennent d’ailleurs plus exigeantes : « The more demanding Women of the 60s who wanted and actively sought equal treatment with their mâle colleagues represented the transition génération that brought in the feminist movement and the Leap forward of the 70s onward ». Elle précise néanmoins que le saut en avant ne mène pas nécessairement à légalité, même de nos jours.

Expatriée du Canada en France afin d’épouser un Français, Sheena Trimble a poursuivi des études doctorales en histoire à l’Université Angers entre 2008 et 2015. Cet article, publié en deux parties, est tiré de la thèse « Femmes et politiques d’immigration canadiennes (1945—1967) : au-delà des assignations du genre ? » qu’elle a soutenue en octobre 2015. Le jury a particulièrement apprécié le traitement des femmes agentes du service extérieur (ASE) de l’Immigration du Canada et la mise en lumière d’histoires non-abordées jusqu ici dans l’historiographie canadienne.

Cet article a été réalisé grâce à des échanges avec d’anciens ASE, ainsi qu’en consultant d’anciens du bulletin de la Société historique de l’immigration canadienne (SHIC). L’auteur remercie Elsa Amadio, Maria Beaulne, Joe Bissett, Joyce Cavanagh-Wood, James Cross, Barbara Pelman, ainsi qu’une femme qui a préféré rester anonyme, d’avoir bien voulu partager leurs histoires. Les interprétations sont celles de l’auteur.

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 30, No. 2 (2017), pp. 14–16. Lire le reste de ce numéro →

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