bout de papier, Vol. 31, No. 3 (2021), pp. 40–41
Critique de livre par Jean Riopel
PAR JACQUES ROY
OTTAWA, ÉDITION DU
VERMILLON, 2020
JACQUES ROY LA ÉCHAPPÉ BELLE! Il aurait pu se prénommer Flandin, en l’honneur du ministre Pierre-Étienne Flandin, venu à Gaspé en août 1934 pour représenter la France lors du 400° anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier au Canada. Impressionné par le discours que Flandin livra lors des cérémonies commémoratives, le père de Jacques tenta de convaincre sa femme alors enceinte d’affubler l’enfant à naître, si c’était un garçon, du prénom de Flandin. On peut imaginer l’embarras de Jacques Roy, ambassadeur en France (1996-2000), s’il avait dû expliquer à ses interlocuteurs étonnés de la 5° République pourquoi on l’avait prénommé Flandin, homme politique compromis avec le régime de Vichy. Solution heureuse pour lui, il obtient le prénom du navigateur malouin que Flandin était venu honorer au nom de la France!
Roy consacre les cent premières pages de son autobiographie à son enfance à Ste-Anne-des- Monts en Gaspésie et à ses années formatrices. Un chapitre est dédié à la généalogie des Roy au Québec. On suit le parcours typique d’un jeune canadien-français issu d’un milieu petit-bourgeois qui fait son cours classique à Rimouski et qui, après sa graduation, entreprend son droit à l’Université Laval. Pendant son cours classique, il passe ses vacances d’été à la construction de la route transgaspésienne. On cherche en vain dans ces pages un quelconque intérêt chez le jeune Jacques pour la diplomatie, même s’il affirme à sa graduation qu’il s’y destine, ce qui intrigue ses confrères, car aucun diplomate n’était venu visiter le collège de Rimouski pour promouvoir cette profession.
À l’Université Laval, il adhère à la « University Naval Training Division » qui l’amène à Halifax où pour la première fois de sa vie, il se trouve en milieu anglophone et rencontre des étudiants des autres provinces qui ont une connaissance quasi nulle du Québec. Ce programme lui permet d’élargir ses horizons, entre autres lors d’une croisière en Europe sur une frégate de la marine canadienne. Roy participe aussi à un concours de l’Entraide universitaire mondiale qui le conduit en Yougoslavie. C’est suite à une rencontre avec George Ignatieff, alors ambassadeur du Canada à Belgrade, qu’il pense sérieusement entreprendre une carrière au ministère des Affaires extérieures. Pour accroître ses chances d’être admis, il va parfaire son éducation à la London School of Economics. En septembre 1960, il entre au ministère des Affaires extérieures qui, comme il l’affirme, jouissait à l’époque d’une grande autorité à Ottawa.
Dans les chapitres intermédiaires, l’intérêt de Roy n’est pas tant de donner son point de vue sur les enjeux de la politique étrangère canadienne de l’époque que de faire la chronique de son apprentissage comme agent du service extérieur et de relater des anecdotes qui l’ont ponctuée. Les vieux routiers aujourd’hui à la retraite n’apprendront pas grand-chose, car ce cheminement est somme toute assez semblable à celui que plusieurs ont vécu. Le mérite de Roy est de dire les choses franchement: la vie d’un jeune diplomate n’est pas un chemin parsemé de roses.
De fait, les deux premières affectations de Roy se déroulent dans des pays communistes, la Tchécoslovaquie et Cuba. À La Havane, la maison assignée aux Roy est en piètre état. L’ambassade n’a pu obtenir d’Ottawa les fonds nécessaires pour la réparer sous prétexte que le gouvernement cubain en est le propriétaire et qu’il est responsable de faire les réparations. Qu’à cela ne tienne! Roy plonge avec enthousiasme dans son travail où il doit régulièrement se taper les discours-fleuve de Fidel Castro sur la place de la révolution afin d’en faire rapport à Ottawa. Il prend les choses du bon côté, affirmant que les discours du Lider Maximo l’aident à améliorer son espagnol. C’est à Cuba qu’il s’initie à ses futures responsabilités d’ambassadeur, puisqu’on lui demande de rester une année supplémentaire pour remplacer l’ambassadeur qui doit être opéré. En tant que chargé, il rencontre Castro à quelques reprises, parfois dans des moments les plus inattendus qui se prolongent jusqu’aux petites heures de la nuit.
En quelques années, Roy monte rapidement en grade. On lui assigne des postes de responsabilités centrales comme celui de coordonnateur ministériel dans le bureau du ministre des Affaires extérieures et, par la suite, celui de secrétaire adjoint du Conseil privé pour les relations internationales. À ce titre, il joue un rôle de conseiller auprès du Premier ministre Pierre Trudeau et l’accompagne régulièrement dans ses déplacements à l’étranger et dans les rencontres de chefs d’État comme le G7. Lors d’un épisode où Roy tente de convaincre Trudeau qu’il n’est pas nécessaire qu’il l’accompagne à Rome pour l’intronisation de Jean-Paul 1*, prétextant qu’il doit participer à une fête familiale pour l’anniversaire de sa mère, Trudeau le regarde droit dans les yeux et lui dit tout de go que sa mère serait fière d’apprendre que son fils ira à Rome avec le premier ministre pour l’installation du nouveau pape.
Se succèdent ensuite à partir de 1981 des affectations de haut rang à l’étranger : ambassadeur en Arabie Saoudite: chef adjoint à Washington; ambassadeur en Suisse: ambassadeur auprès de l’Union européenne à Bruxelles; et finalement ambassadeur en France. Il dit éprouver beaucoup de satisfaction dans chacun de ces postes. De son passage à Washington, il note que son travail est très différent de ce qu’il a connu auparavant. Il passe presque tout son temps à faire du lobbying pour promouvoir les intérêts commerciaux et économiques canadiens auprès des autorités et de milieux d’affaires américains. Le dossier du bois d’œuvre, enjeu sempiternel des relations canado-américaines, l’occupe beaucoup. Plus ça change, plus c’est pareil …
Le test le plus difficile que Roy a vécu comme ambassadeur est sans doute la crise du turbot entre le Canada et l’Union européenne en 1994, qui mena presque à un échange de coups de feu entre les marines canadienne et espagnole. Les détails que Roy apporte à son récit visent sans doute à rectifier certains faits que les spécialistes de cette crise sauront décoder. Si les Espagnols étaient les plus intransigeants du côté européen, du côté canadien ce rôle appartenait clairement selon Roy au ministre des pêches Brian Tobin, inflexible et belliqueux. Tobin était loin de lui donner l’appui et la confiance nécessaires. Roy recevait donc ses instructions directement du premier ministre Jean Chrétien, surtout dans les moments ultimes des négociations avec les autorités européennes à Bruxelles. Le premier ministre, satisfait de ses talents de négociateur, le nomma à Paris.
De l’épisode parisien, Roy s’attardera surtout sur les tracasseries causées par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard alors au pouvoir à Québec. L’affaire du timbre-poste que le président Chirac souhaitait émettre pour célébrer le 30° anniversaire de la visite du général de Gaulle au Canada en 1967 illustre bien le côté rocambolesque des relations Canada-France-Québec. Suite aux pressions canadiennes, ce timbre ne sera pas émis, au grand dam du gouvernement du Québec et particulièrement de Bernard Landry, une des bêtes noires de Roy, qui déclara que « la cause souverainiste ne tient pas à la grandeur d’un timbre-poste ». Landry s’en prit publiquement aux Québécois qui, comme Roy, avaient des postes de hautes responsabilités dans la diplomatie canadienne, les considérant à mots couverts comme des traites à la nation. Lors d’un voyage de Lucien Bouchard à Paris, la délégation générale du Québec n’invite pas Roy à une réception qu’elle donne pour les Québécois vivant à Paris. Roy fera plus tard état de ce camouflet auprès de Bouchard, faisant valoir qu’il n’y a pas plus Québécois qu’un Gaspésien comme lui. Bouchard lui répondra qu’il « est malheureux que la situation politique actuelle mène à de tels résultats ». Ce genre de mesquineries se répètera à quelques reprises lors de son affectation à Paris.
Malgré une approche chronologique parfois fastidieuse, mais inévitable dans une autobiographie, ce livre mérite notre attention. Il expose sans fard un riche parcours qui a mené Roy à l’un des joyaux de la carrière auquel peut rêver d’accéder tout jeune diplomate : le poste d’ambassadeur en France où il termine une brillante carrière de 40 ans au service de la diplomatie canadienne. À aucun moment Roy ne tombe dans l’autoglorification. II reste aussi d’une grande discrétion : il n’y a pas d’histoires croustillantes dans ce livre, ni de règlements de compte avec d’ex-collègues.
Roy s’avère être un exécutant compétent et fidèle de décisions prises au niveau politique. On aurait aimé qu’il parle aussi des idées qui le motivaient et de ce qu’il pensait des grands enjeux de son époque, mais le lecteur reste sur son appétit. Même ambassadeur, il ne semble pas s’interroger sur le bien-fondé des positions qu’il a à défendre. S’est-il demandé par exemple s’il en valait vraiment la peine de monter au créneau pour une histoire de timbre-poste? Il est vrai qu’après le référendum de 1995, le climat entre Ottawa et Québec n’était pas à la conciliation.
Rares sont les diplomates canadiens qui ont écrit leur biographie, encore moins chez les francophones. Alors qu’on déplore aujourd’hui l’absence quasi totale de francophones dans la haute direction des Affaires mondiales et dans des postes d’ambassadeur, ce livre reste un témoignage significatif sur une époque pas si lointaine où les Jacques Roy, Raymond Chrétien, Gaëtan Lavertu, Louise Fréchette, Marc Lortie, Claude Laverdure, Marie- Lucie Morin et bien d’autres rayonnaient au sommet de la diplomatie canadienne.
Jacques Roy’ book has now been translated into English by Timothy Williams. Diplomatic Odyssey from Gaspésie to Paris is available through Lulu Press at Lulu.com.
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 31, No. 3 (2021), pp. 40–41. Lire le reste de ce numéro →