bout de papier, Vol. 30, No. 4 (2019), pp. 2–3

PENDANT QU’IL NEIGE A OTTAWA, une énième caravane de migrants se forme au Honduras. Une vague humaine se gonfle. Elle se brisera dans deux mois à la frontière séparant les États-Unis du Mexique, son rivage principal, éparpillant ses coquillages : certains sur la grève, certains de retour à la mer, d’autres pris dans le ressac.

Au même moment, le président du G1 vitupère. Il exige qu’on lui alloue les fonds pour construire un mur. Son pays titanesque serait menacé d’érosion par les vagues humaines qui s’échouent à son seuil, lapant le roc de ses institutions. La question paraît existentielle.

Je crois aussi qu’elle est fondamentale, mais sous un autre angle : la mobilité humaine semble en voie de devenir le premier enjeu des relations internationales de notre époque. C’est une intuition, pas une certitude, qui me vient sur le mode du « et si c’était le cas ? ». Avéré même en demi-tons, ce changement aurait des conséquences sur le Service extérieur. Voici trois vecteurs qui la sous-tendent.

Un : la migration est non seulement un sujet de débat politique dans presque la totalité des pays industrialisés, elle semble également devenir un enjeu clé des institutions régionales. Deux : le nombre de migrants augmente car le village global se démocratise, le désir de mobilité faisant surface comme jamais. Trois : la mondialisation la plus élémentaire aurait été celle des personnes, mais les états ont privilégié celle des biens ; or le balancier semble changer de direction.

Around the world, political discourse is tempted to revile migrants — rarely individual migrants, with a name and a past, but a generalization of who they are believed to be. National politics in many countries engages the transnational community (diaspora politics) as well as segmented groups within the domestic sphere (identity politics). These methods are effective because they recognize identity and provenance. Whether as a topic or as an instrument, mobility is part and parcel of today’s politics.

Europe knows the dynamic better than we do, having grappled with migration issues forever. The Schengen area, though the beacon of interstate mobility, today is under stress because of unease around economically-driven internal migrations and pressure from irregular immigration, fueled by deleterious situations in Iraq, Syria and Afghanistan. How much effort, in France, to contain the radical right. In Germany, to moderate anti-Turkish sentiment. In Italy, to calm the rejection of Maltese arrivals. In the UK, to fight Brexit? Resolving those tensions is integral to Europe’s future course.

Now take North America. For 25 years, it has been defined by NAFTA. Though the continent has a clearly circumscribed geography, the three countries it comprises have always refused the primacy of the region. They have considered themselves a collective of circumstantial interests, as if united by chance. Corollary: the European regional model, wherein countries partially renounce their sovereignty, has been roundly rejected in favour of an essentially commercial union.

The recent Canada-United States-Mexico Agreement (CUSMA) negotiations, meant to design NAFTA’s successor agreement, put this regional definition to the test. Not only did they yield modest gains in comparison to the accord’s potential — in contrast to what NAFTA was in the 1990s — but nobody wanted these talks. Not the White House, which would have welcomed a reason to toss the whole thing, and neither Mexico City nor Ottawa, which were essentially forced to the negotiating table. Rather than a project carrying a vision, CUSMA is the solution to a challenge.

With the commercial project on pause, migration is emerging as a defining regional issue. Even though it reveals profound differences between Mexico and Washington, it is now a core component of this relationship. A shared modus vivendi on migration could become the cornerstone of the US—Mexico alliance, whereas its absence could alienate both countries. Whatever the case, migration seems poised to have a shaping influence on the North American platform.

La vaste majorité des personnes qui souhaitent améliorer leur destin ne souhaitent pas se déraciner, quitter leur famille ou apprivoiser un nouvel environnement socio-culturel. La migration se veut d’abord locale. Les principaux motifs de migration en Asie confirment que ceux qui peuvent passer de leur campagne à la ville voisine (ou d’un pays au prochain) le font.

La technologie élargit le domaine du connu, allongeant ainsi le rayon de la migration. Les médias sociaux permettent d’apprivoiser le lointain, pour autant que vous y connaissiez quelqu’un. Mais il y a plus : pour un migrant, le téléphone intelligent — outil de plus en plus commun et accessible, de sorte que la plupart des centraux-américains se dirigeant vers les Etats-Unis en possèdent un — est également une lanterne qui éclaire la marche et une manière de rester en communication avec les proches laissés derrière.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), quelques 3,3 pour cent des humains étaient en migration internationale en 2015. Plus que le taux, c’est l’augmentation qui frappe. Le pourcentage est en hausse constante depuis les années 70 et la hausse s’accélère. En 2015, ils étaient 244 millions.

Soulignons cependant que les tragédies — comme celle du Venezuela — ne sont pas les principaux moteurs d’exode à l’échelle planétaire. Quantité de migrations découlent d’accords mutuels et se déroulent selon les règles plutôt qu’en marge de celles-ci. Il n’y a qu’à voir les efforts déployés par les pays riches afin d’inviter les migrants économiques pour se convaincre de leur impact positif : les étudiants, les investisseurs, les travailleurs qualifiés. Ceux-ci sont courtisés par les universités et l’industrie privée.

Soulignons également le caractère de plus en plus circulaire de la migration. Dans un monde plus libre, il y a moins d’allers simples. Toujours selon l’OIM, deux tiers des migrants sont aujourd’hui des travailleurs, dont plusieurs rentreront éventuellement chez eux. Ceux-ci participent à la vie de leur pays d’accueil comme à celle de leur pays d’origine. Saviez-vous que la France est la quatrième destination des remises en provenance du Canada, derrière la Chine, l’Inde et les Philippines ? Les expatriés français aussi envoient des deniers à leur famille.

The longing for elsewhere is as old as humanity. Embodied by nomadism, it pre-exists writing, borders and private property — the instruments used to defer international mobility. People personally traded goods and spread ideas before systems were engineered to do so on a large scale. The dynamic still holds: goods follow people more than the other way around. In the grand project of globalization, understood as the international liberalization of various flows, that of human beings should intuitively have been first.

The free trade of goods and eventually services has been a prominent international issue for seven decades, starting in the postwar era with the GATT (1947) and the successive global rounds of trade negotiations. In 1994, NAFTA was an innovative trade agreement and, as late as the early 2000s, the Americas still nurtured the dream of a free-trade zone spanning Canada to Argentina.

Within this context, international mobility was a privilege for the privileged. Agreements such as NAFTA enshrined certain permissions of movement: for economists, engineers, professors, etc. The bias in favour of economic elites is obvious.

But the tide may be receding. Worldwide opposition to free trade is significant and includes a growing cadre of leaders. Meanwhile, the UN convened the international community in Morocco last December to launch the Global Compact on Migration. The Compact asks everyone to treat migrants humanely. It calls on states not to squeeze them between the cogwheels of their apparatus, not to crush them under their inertia. As with every normative UN initiative, the Compact’s ambitions outweigh the means behind it, but it nevertheless joins the firmament of norms describing the world we aspire to live in.

La libéralisation du commerce international a présidé a l’essor du service des délégués commerciaux du Canada, lui donnant multiples occasions de démontrer son excellence et lui conférant une forme de primauté. Il me semble probable que, dans un contexte de libéralisation humaine, les services qui appuient la mobilité — le service d’immigration et le service consulaire — connaissent éventuellement un pareil âge d’or, étayé de reconnaissance institutionnelle. Est-ce que ça n’a pas commencé à se produire, en fait ?

La diplomatie traditionnelle, incarnée par le service politique, gagne pour sa part une raison supplémentaire de se réinventer. L’érosion plus avant de l’état au profit de l’individu diminue l’importance des relations inter-étatiques que gère cette filière.

Enfin, la mobilité internationale interroge fondamentalement le mode d’expression de la générosité étatique. Nous savons que le flot des remises générées par les migrants expatriés est trois fois supérieur à l’aide au développement officielle. Vaut-il mieux stopper les migrants à nos frontières et tenter de corriger les conditions matérielles de leur village lointain, d’où ils ont décidé de partir, ou faut-il plutôt investir dans les institutions canadiennes susceptibles d’accueillir et d’intégrer ces mêmes migrants ? La question, il me semble, mérite réflexion — sa réponse affectera directement le service de développement, qui réintégrera le Service extérieur cet été.

I mention the snow falling on the east of the country because it highlights our situation. Migrants seldom aim for cold and snowy climates, yet they are a growing proportion of Canadians (22% in 2015). Though we received tens of thousands of irregular claimants in the last two years — mostly illegal border-crossers, who have become the subject of considerable public attention — Canada retains a rather unique situation among nations: it can select most of its immigrants. If geography had not bordered us with three oceans, if it had not placed us between the Arctic and the US, the anti-migrant sentiments that swept other countries would likely have taken much stronger hold at home.

Originally published in / Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 30, No. 4 (2019), pp. 2–3. Read the rest of this issue / Lire le reste de ce numéro →

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