bout de papier, Vol. 9, No. 4 (1992) — Fall 1992 // Automne 1992, pp. 46–48
par Serge Bernier
Sherwood Lett. His Life and Times by
Reginald H. Roy, Vancouver, UBC Alumni
Association, 1991, 180 pp., 29,95 $.
La biographie, un exercice difficile que peu parviennent à maîtriser, est à la mode. Du côté de la pire mixture dans le genre, les lecteurs rencontreront l’amateurisme partisan d’un Michel Vastel, traitant d’un Pierre E. Trudeau. Par contre, le travail sur Sherwood Lett a été préparé de façon honnête et consciencieuse par un historien chevronné qui connaît à la fois le milieu militaire, où Lett a beaucoup et bien servi, et la province de Colombie- Britannique, où son sujet a résidé durant la plus grande partie de sa vie.
Sherwood Lett est l’un des trois fils, d’une famille de sept enfants, d’un pasteur méthodiste. Le fait que son père ait été fréquemment muté a sans doute permis au jeune Sherwood de développer un sens de l’adaptation qui l’a bien servi tout au long de sa vie active. À dix sept ans, il passe du Canada central, où il a vécu jusque-là, à la Colombie- Britannique. Ce changement sera irrévocable et lui donnera l’occasion de faire partie des 190 premiers étudiants et étudiantes de la toute nouvelle Université de Colombie- Britannique. Sherwood Lett, qui s’impliquait déjà énormément dans les milieux où il avait séjourné auparavant malgré son jeune âge ne mettra pas de temps à se faire valoir à son université. Il sera un des quatre étudiants à rédiger, en 1915, la constitution de l’association des étudiants de l’UBC, (Alma Mater Society of UBC, organisme auquel nous devons la biographie de Lett). Il est aussi membre du comité exécutif de la société des débats, un des directeurs de l’Association athlétique masculine, président de club de hockey et de patinage McGill (l’Université McGill a permis les premiers pas de l’UBC), coach de l’équipe universitaire féminine de hockey sur glace et nous en passons.
Mais ce qui marquera son avenir immédiat, est son enrôlement, en 1914, dans le 11th Régiment, Irish Fusiliers of Canada, un régiment de Milice de Vancouver. Avec la guerre, naissant les Corps d’élèves-officiers du Canada (CEOC) au sein des universités et, en septembre 1915, UBC rendra obligatoires deux heures hebdomadaires d’entraînement pour les étudiants mâles de son CEOC. À ce régime, Lett ajoutera trois heures « optionnelles », ce qui lui permettra, en décembre 1915, de devenir lieutenant (avec de très bonnes notes de passage) dans le 121st Batallion (Western Irish) de New Westminster. Sa spécialité : les transmissions.
L’acceptation du service outre-mer réorientera complètement la vie de Lett. Roy nous cite des passages du journal de Sherwood Lett dans lesquels on le sent se détacher des détails de la vie universitaire. Il abandonne la présidence de l’Alma Mater, reçoit son diplôme, en 1916, sans avoir écrit d’examens, comme huit autres de ses collègues, tous volontaires pour l’outre-mer. Son bataillon d’origine, comme de nombreux autres, sera démantelé en Grande-Bretagne et ses membres, détachés à titre de renforts à des unités déjà engagées dans les combats en France. En août 1917, Lett arrive au 46° Bataillon (Sud de la Saskatchewan) qui fait partie de la 10º Brigade d’infanterie (4° Division). Il y terminera la guerre à titre de capitaine-adjudant, ayant reçu la Médaille militaire à Amiens, en août 1918.
De retour au Canada, Lett ne cache pas (comme tous les survivants restés sains d’esprit) à la fois son bonheur d’être toujours vivant et sa reconnaissance envers ceux qui sont tombés. La victoire a été amère et coûteuse : en plus d’amis proches, Sherwood Lett a perdu un frère (Heber) et un oncle, tous deux morts en service en Grande-Bretagne. L’énergie de Lett relance rapidement sa vie civile. Il est élu premier président de l’Alumni de UBC et secrétaire de l’association du 46° Bataillon. Surtout, il s’engage auprès d’un bureau d’avocat. Avec un diplôme universitaire déjà en poche, il pourrait passer les examens du barreau après deux ans et demi de pratique, comme cela se faisait à l’époque. Mais, fin novembre 1919, il se mérite une bourse Rhodes. À Oxford (Trinity College) Lett, qui est bien payé et reçoit une bonne éducation, se remet aux sports et s’implique dans le bénévolat et les débats. Il voyage sur le continent, assistant à des émeutes meurtrières en Italie. En 1922, de retour au pays après de solides études en droit, Sherwood Lett est reçu au barreau de sa province. Entre les deux guerres il sera, pour l’essentiel, un spécialiste du droit des corporations toujours impliqué à fond dans la société, tant par son bénévolat que par sa vie de milicien. C’est la période où il se marie à une jeune femme, avec qui il a étudié avant 1916, et où il a ses deux filles. En 1940, Lett reprend du service militaire avec, bien entendu, une baisse de salaire. Il devient major de brigade au sein de la 6e Brigade (celle que Jean V. Allard commandera, dans les dernières semaines des combats en Allemagne, en 1945). En octobre 1941, il passe lieutenant-colonel où, toujours au sein de la 2e Division d’infanterie, il est chargé de l’entraînement et de la préparation au combat de la Division : en somme, il répète à ce niveau ce qu’il accomplissait à celui de la Brigade. Mais, dès décembre, il prend le commandement du South Saskatchewan Régiment et, en mars 1942, il commande la 4° Brigade d’infanterie, qui sera du malheureux raid contre Dieppe. Dans cette dure défaite, Lett se mérite la Distinguished Service Order pour avoir commandé ses hommes, qui souffraient sur la plage, et avoir maintenu le contact avec eux durant toute la bataille, à partir de son embarcation qu’il avait approchée tout près des plages : les pertes seront nombreuses autour de lui et lui-même sera blessé au bras droit. Cette blessure, plus douloureuse que sérieuse, le ramènera au Canada durant de longs mois. Malgré les séquelles qui le suivront jusqu’à la fin de ses jours, Lett pourra reprendre du service. D’abord, au Q.G. de l’Armée, à Ottawa, avant de retrouver sa brigade, en février 1944. En mai 1944, il refuse un poste de juge à la Cour suprême du Canada afin de se battre en France, malgré les risques et le maintien de sa bien maigre paie que ce choix implique. Dès juillet 1944, lors de la première attaque montée par sa brigade nouvellement arrivée en Normandie, il est blessé à la jambe par un éclat d’obus. Son service actif se termine ainsi.
De retour à Vancouver, il reprend sa profession en 1945 en même temps qu’une vie riche en bouleversements. Le ministère de la Défense nationale lui demande de présider le comité qui statuera sur la réouverture du Royal Military College; il fait partie d’une délégation canadienne au Japon; est chancelier de UBC, entre 1951 et 1957; et, représentant du Canada au sein d’une mission spéciale en Indochine (1954-1955). À son retour (été 1955) il est nommé Juge en chef de la Cour Suprême de sa province : il a 60 ans. Évidemment, il doit abandonner la plupart de ses autres activités, en particulier ses nombreux sièges dans des conseils d’administration. Huit ans plus tard, il devient Juge en Chef de la Cour d’Appel, atteignant ainsi le sommet de la pyramide judiciaire en Colombie- Britannique. Cette consécration ne durera pas un an : quelques jours avant son 69€ anniversaire, il décède.
La vie de Lett est marquée par de grandes tendances : initiative, leadership et sens du devoir, cette dernière particularité étant évidente chez un homme qui, en plusieurs occasions, a accepté de servir son pays plutôt que d’améliorer son sort personnel. Mais, à long terme, les choix difficiles qu’il a faits n’ont pas empêché la progression de ce méthodiste dont la foi a été quelque peu ébranlée au début de la Première Guerre mondiale.
Reginald Roy n’a pas écrit un chef-d’oeuvre, mais il a réalisé un travail précis, basé sur de bonnes recherches dont il a en général bien exploité les résultats. Comme dans tout travail de cet ordre, on ne trouve pas des points positifs. Ainsi, Roy semble accepter comme allant de soi le concept du raid contre Dieppe, et on est en droit, en 1922, de se demander pourquoi. D’ailleurs, plusieurs questions restent sans réponse. Il mentionne par exemple que le major-général George Pearkes a refusé la mission Dieppe, la trouvant impossible. Or, dans la biographie de Pearkes, dont Roy est aussi l’auteur, on dit que Pearkes n’approuvait pas Dieppe, mais que, heureusement, il ne s’était pas fait demander d’y engager sa division. Laquelle des deux versions est la bonne? D’autre part, pourquoi Sherwood Lett obtient-il une bourse Rhodes alors que les notes de ses deux dernières années universitaires, avant son départ outremer ont été plutôt faibles? Quel rôle ont joué dans cette décision sa participation à la guerre, ses nombreuses activités extra-curriculaires et sa dévotion religieuse d’avant-guerre? D’autre part, l’auteur semble trop souvent se servir du livre comme d’une plate-forme pour nous vendre l’UBC et son Alumni. Cela dit, on peut comprendre la fierté que ressentent ces institutions d’avoir compté Sherwood Lett parmi leurs membres.
Le travail de Reginald Roy est admirable à bien des égards. Mais, le ton neutre qu’il adopte et un certain manque d’approfondissement font que cette biographie, malgré ses grandes qualités, nous laisse quelque peu sur notre faim.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 9, No. 4 (1992) — Fall 1992 // Automne 1992, pp. 46–48. Lire le reste de ce numéro →