bout de papier, Vol. 8, No. 1 (1990), pp. 27–29

Monsieur Jean-Louis Roy est né le 1er février 1941 à Normandin (Québec). Licencié en philosophie et docteur en histoire, il dirigea le Centre d’études canadiennes-françaises de l’Université McGill de 1971 à 1980, avant de devenir directeur du quotidien montréalais Le Devoir de 1980 à 1986.

En 1986, le Premier ministre du Québec lui confia le poste de Délégué général du Québec en France. D’abord responsable des relations bilatérales entre la France et le Québec, il devait également se voir confier un rôle de premier plan en matière de francophonie internationale, en sa qualité de vice-président des comités internationaux de préparation et de suivi du Sommet de Québec

En 1988 et 1989, il dirigea le « Comité Roy », chargé par le comité de suivi d’étudier l’avenir des institutions francophones internationales. Ses recommandations, adoptées par le Sommet de Dakar, entraînèrent des responsabilités accrues pour l’Agence de Coopération culturelle et technique (ACCT), L’organisation intergouvernementale des pays francophones.

Candidat proposé conjointement par les gouvernements du Canada et du Québec, il fut élu Secrétaire général de L’ACCT à Ottawa en janvier 1990.

Cet entrevue a été fait juste après son élection.

D’abord, j’aimerais vous féliciter pour votre récente élection au poste de Secrétaire général de l’ACCT. Dans quel état d’esprit abordez-vous cette nouvelle étape de votre carrière?

Dans un esprit de service publique, sans état d’âme par rapport au passé, sans intérêt pour le bavardage, ce mélange d’impressions et de demi-vérité sur l’état réel de l’Agence de Coopération culturelle et technique, mais plein d’enthousiasme discipliné.

La francophonie rassemble quarante pays. Ce rassemblement, créé à Niamey il y a 20 ans cette année-même, n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est la convocation des Sommets réunissant les Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays francophones. Il faut noter qu’en cinq ans ces derniers se seront réunis quatre fois pour jeter les bases de l’aménagement d’un Espace francophone mondial : à Paris en février 1986, à Québec en septembre 1987, à Dakar en mai 1989 et en octobre 1991 à Kinshasa. Il s’agit là d’un événement politique de première importance. Cet événement a transformé le mandat de cette Maison. L’ACCT a d’abord été l’opérateur obligé des Sommets. À Dakar, ce statut lui a été officiellement reconnu, ainsi qu’une nouvelle fonction de programmation et de proposition budgétaire pour les Sommets à venir.

À la cérémonie d’installation, j’ai déclaré ce qui suit et qui résume bien l’esprit qui m’anime, esprit partagé par les Directeurs généraux que j’ai choisis, et par le personnel de l’Agence avec qui je viens de passer plus de 35 heures en séance de travail :

« — Cette maison doit être ouverte, accueillante, communiquante, besogneuse et efficace…Et elle le sera.

— Cette maison doit être soucieuse de la rentabilité des ressources qui lui sont confiées… Et elle le sera.

— Cette maison doit être novatrice, capable de soutenir un dialogue fécond avec ses partenaires nationaux et internationaux… Et elle le fera. » Ceux qui ne partagent pas ces vues n’ont pas leur place ici.

Lorsque vous êtes devenu le candidat des gouvernements canadien et québécois, vous occupiez le poste de Délégué général du Québec à Paris. Or, ce poste a traditionnellement été un point de convergence de tensions fédérales-provinciales. Quels ont été, selon vous, les événements qui ont permis un rapprochement de nos deux gouvernements et un allègement de leurs rivalités dans le cadre de nos relations avec la France et les pays francophones? Comment avez-vous vécu personnellement ces événements à Paris, en tant que Délégué général du Québec?

L’Ambassadeur du Canada en France et le Délégué général du Québec en France ne sont pas des Chefs de gouvernement en exil. Ils n’ont pas à définir les politiques qui déterminent la conduite des relations entre leurs Gouvernements respectifs et le Gouvernement de la République française. Ils ont l’obligation d’inscrire leur action et de mouler leurs comportements sur la position des Gouvernements qu’ils représentent, après avoir fait à ces derniers, les représentations qu’ils jugent utiles de faire.

Permettez-moi de vous dire que vos expressions sont un peu inflationnistes. Peut-on raisonnablement croire que les postes de Paris ont été un point de convergence des tensions fédérales et provinciales? Certes, il y a eu des situations délicates et des périodes marquées par des tensions réelles, à ne pas confondre avec la dimension des égo et le style de nos représentants. L’aspect théâtral de certains ne doit pas être confondu avec la substance des mandats des uns et des autres.

J’ai pris mes fonctions à Paris dans la foulée de cinq événements majeures qui ont eu un impact sur la conduite des affaires de la Délégation générale du Québec.

Un, je rappelle que le Premier ministre René Levesque a mis le Québec sur la voie du « beau risque » du fédéralisme à renégocier;

Deux, je rappelle qu’en acceuillant à Ottawa M. Laurent Fabius, Premier ministre de la France, M. Mulroney avait levé les réticences connues s’agissant des relations directes et privilégiées du Québec avec la France. Je n’ai pas le texte de l’allocution du Premier ministre sous les yeux. J’étais présent à ce dîner, et je me rappelle qu les propos de M. Mulroney étaient d’une clarté à mettre au chômage les exégètes les plus scrupuleux;

Trois, je rappelle aussi qu’en septembre 1985 les Premiers ministres du Québec et du Canada, M. Johnson et M. Mulroney, ont signé un protocole fixant les termes de la participation effective du Québec à la table des Sommets Francophones. Cette entente a été acceptée par M. Bourassa au moment de sa signature, elle représentait les intérêts des deux gouvernements, je dirais leurs intérêts complémentaires et reconnus comme tels;

Et quatre, rappelons enfin l’élection du gouvernement de M. Bourassa en décembre 1985 et la négociation qui a conduit à l’accord du Lac Meech, accord reflétant l’attitude générale et le climat des travaux qui ont entouré durant cette périodes les rapports des gouvernements québécois et canadien.

Ces événements ne sont pas mineurs. Ils ont marqué toute cette période, y compris à Paris. Personne n’aurait compris que l’Ambassadeur du Canada et le Délégué général du Québec en France ne se conforment pas à ce climat et à cette attitude.

Dès ma nomination à Paris, j’avais affirmé que nos compatriotes de l’Ambassade avaient droit à une pleine mesure de courtoisie. Je m’excuse de décliner des évidences. Nous avons collaboré avec l’Ambassade notamment en matière économique lorsque cette collaboration était susceptible d’accroître les chances de succès d’une négociation. Nous avons opté pour cette voie qui est celle de la négociation.

Inutile de rappeler que nous étions à Paris pour faire vivre et enrichir les relations privilégiées entre les gouvernements français et québécois.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que le rapprochement des positions de nos deux gouvernements affaiblit la position du Québec sur la scène internationale?

Je vous dirais que j’ai une conception plus dynamique de la force du Québec et notamment au sein de la Communauté Francophone et ailleurs. Interprétée littéralement, votre question conduit à poser comme condition de la force du Québec sur la scène internationale, son opposition au Gouvernement fédéral; les marchands de stratégie ne font et ne feront pas fortune sur ce marché-là. Certes le Québec n’est pas un satellite d’Ottawa, ni le contraire. Sa force lui vient de ses convictions, de son apport réel, de sa stratégie et de sa volonté politique. Elle lui vient aussi des amis, de ses alliés. Dans mon esprit, Ottawa n’est pas exclue de ce jeu des alliances québécoises.

Vous me permettrez d’ajouter qu’il m’est impossible de réconcilier les deux termes suivantes : une présence du Québec au Secrétariat Général de l’ACCT et l’affaiblissement du Québec.

Quelles sont vos priorités au moment où vous assumez vos fonctions de Secrétaire général?

J’ai énuméré ces priorités dans mon discours d’installation. Je les résume pour vous dans les deux propositions suivantes.

Premièrement, je veux réussir la réforme des institutions francophones qui a été approuvée au Sommet de Dakar et ainsi consacrer la place centrale de l’Agence dans un processus politique lancé par les Sommets.

Et deuxièmement, l’Agence, selon les termes utilisés à Dakar, porte la garantie institutionnelle pour la dimension multilatérale devant présider à la conception et à la mise en oeuvre des projets découlant des décisions des Sommets. Elle est donc chargée des questions communes et doit incarner les nécessités d’ensemble. Ces perspectives n’impliquent en rien qu’elle soit éloignée du réel, et que ses réformes ne soient pas de ce monde. Ces perspectives impliquent qu’elle prenne en compte l’ensemble des liens qui mettent en présence les partenaires de la francophone. Je ne suis pas le grand prêtre du multilatéral chargé de vilipender les coopérations bilatérales si importantes. Certes nous avons à construire et à conforter une coopération multilatérale forte. Cela implique que nous soyons en lien avec les autres modes de présence et les autres dialogues riches et indispensables qui se déploient dans l’Espace Francophone.

De g. à d. M. Jean-Louis Roy, l’hon. Monique Landry, le très hon. Brian Mulroney, M. Jean-Paul Hubert
De g. à d. M. Jean-Louis Roy, l’hon. Monique Landry, le très hon. Brian Mulroney, M. Jean-Paul Hubert

L’ACCT s’est vue confier un mandat élargi lors du Sommet de Dakar. Pouvez-vous nous décrire ce mandat et nous indiquer votre stratégie pour le mettre en oeuvre?

Trois concepts et trois obligations découlent de ce texte :

Je dois conforter la dimension multilatérale de notre entreprise tant au plan des financements qu’à celui de la programmation. Je crois que par rapport à cette obligation nous avons fait récemment des progrès réels bien qu’insuffisants. C’est à nous de faire la preuve qu’une programmation et un financement d’une nature multilatérale portent leurs fruits et ainsi d’amener nos partenaires à consentir à une pleine mesure de multilatéralisme.

Comme vous le savez, le Sommet avait créé auprès du CIS des réseaux, c’est-à-dire des groupes d’experts chargés de conseiller le CIS en matière de programmation. Cette formule en son temps répondait à de vrais besoins. Cependant son maintien aurait créé une situation de plus en plus difficile à gérer, plusieurs de ces réseaux oeuvrant dans les mêmes domaines que les Directions Générales de l’Agence. Leur maintien aurait conduit inexorablement à l’aménagement d’une structure parallèle. Nous nous serions retrouvés alors devant une situation ingérable et stérile.

Deux organisations parallèles sous-financées, oeuvrant dans des domaines largement identiques et consacrant — on peut l’imaginer en tous cas — une partie importante de leurs énergies et leurs ressources dans des luttes entre elles, luttes d’influence, luttes de pouvoirs. En conséquence l’exécutif de la Francophonie aurait été épuisé dans une situation institutionnelle conflictuelle, futile et à tous égards inopérante.

Le Sommet de Dakar a justement décidé l’intégration au sein de l’Agence du rôle et de la fonction des réseaux en créant auprès des Directions Générales des comités d’experts. Ces comités ont été crées, et à la vérité l’intégration se fait sans difficulté.

Enfin l’Agence a été investie par le Sommet de Dakar du mandat de préparation de programmation et de suggestion d’affectations budgétaires pour les Sommets Francophones à venir.

Certes ce mandat doit se déployer en synergie avec les travaux conduits par le Comité International Préparatoire. Nous avons déjà amorcé une vraie coopération avec les autorités zaïroises et dans les toutes prochaines semaines nous tiendrons à Kinshasa une première réunion de travail avec le Comité national chargé de la préparation du Sommet du Zaïre.

Il n’y a pas de stratégie particulière à évoquer sinon une ferme détermination de répondre aux attentes des Chefs d’État et de Gouvernement des pays francophones.

Vous êtes très critique à l’égard d’une francophonie nostalgique et défensive et vous prônez au contraire une francophonie de la modernité. Que recouvrent pour vous ces concepts? En quoi se traduiront-ils?, sous votre impulsion, dans l’action concrète de l’Agence?

J’ai beaucoup de respect pour le travail qui a été fait par les pionniers de la francophonie, ceux qui depuis 1960 ont défini son cadre intellectuel et politique. Ce respect s’accompagne d’une démarche semblable à la leur, démarche que je résumerais en une seule question : que faut-il faire aujourd’hui pour que la francophonie soit un véritable espace de coopération? Pour qu’elle se développe d’une façon telle qu’elle traduise les termes d’une alliance entre les partenaires qui la forment et qui la composent?

Ma réponse simplifiée ici à l’extrême, repose sur une évidence. Sans croissance économique, sans investissement, sans création d’entreprises et sans création d’emplois, nos partenaires du Sud verrons tous leurs efforts et les nôtres anéantis dans d’autres secteurs d’activités qui sont par ailleurs essentiels pour le développement de l’Espace francophone mondial.

Je sais que certains s’interrogent sur cette conception qui à leur avis s’éloigne d’une vision culturelle de la francophonie. Je récuse cette déformation dualiste.

Quels sont donc les aménagements culturels qui pourraient survivre au défaut de développement de notre majorité?

Je souhaite un aménagement culturel fort, porté par la création du plus grand nombre, mais je le crois improbable voire impossible dans un contexte de faible croissance économique. En conséquence, je cherchais à infléchir nos programmations et à utiliser nos ressources en fonction de cette vision des choses.

Voir les pages numérisées d’origine →

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 8, No. 1 (1990), pp. 27–29. Lire le reste de ce numéro →

Partagez cet article / Share this article

Facebook
Twitter
LinkedIn
Email