bout de papier, Vol. 5, No. 4 (1988) — Winter 1988 // Hiver 1988, p. 34
Quand j’arrivai à Ottawa en 1953, un de mes bons amis, Jean Gabriel Maranda, faisait ses débuts au ministère. À cette époque, les novices étaient deux par bureau. Maranda était un Montréalais passé par Paris; c’était la fantaisie faite homme, plus latin que le plus latin des Latins; un personnage de légende quoi! Est-ce par humour ou par hasard mais autant Gaby, comme ses amis l’appelaient, était on ne peut plus canadien-français (on ne disait pas encore « québécois » à l’époque) autant son compagnon de bureau Ted Galpin, sérieux et austère, semblait une parfaite caricature du plus pur descendant des loyalistes ontariens, authentique produit de la culture anglo-protestante. Maranda parlait peu l’anglais. Galpin, pas le français. Les deux devinrent bons amis; c’est par Gaby que je fis la connaissance de Ted Galpin.
Maranda a quitté le ministère il y a déjà longtemps. J’ai appris qu’il était décédé il ya quelques années. Ted Galpin est mort à Prétoria en Afrique du Sud, le 14 août 1987. On m’a dit, ce qui ne m’a pas étonné, que Ted travaillait trop alors qu’il aurait dû y aller avec plus de modération. Il n’était plus tout jeune et sa santé n’était pas des meilleures; mais il était ainsi fait que le devoir passait avant tout. Il y laissa sa vie.
J’ai peu connu Ted en 53, 54 et, pendant de nombreuses années, nos sentiers ne se sont pas croisés. Ce n’est que 25 ans plus tard, à Ankara, que nous nous sommes retrouvés. De prime abord nous avions peu en commun, si ce n’est pas d’appartenir à la même maison et de faire de notre mieux pour servir notre pays. Nos goûts, nos intérêts, nos lectures ne nous rapprochaient pas particulièrement. C’est sans doute la Turquie et ce que nous avons essayé d’y faire ensemble qui ont créé ces liens qui, à leur tour, ont tissué une solide amitié.
Étrange et attachant personnage que ce Ted Galpin; sous des apparences bourrues il cachait un coeur tendre; homme de devoir et de dévouement, il savait toutefois accepter la faiblesse humaine; homme de courage et de sang-froid aussi, comme il le démontra à l’aéroport d’Ankara lorsqu’il survécut, avec sa femme et sa fille, Mai, à un attaque terroriste qui fit autour d’eux des dizaines de victimes. Lorsque je lui demandai ses impressions, il ne me parla pas de ce que dût être son angoisse quand lui, sa femme et sa fille restèrent aplatis sous une table pendant plus d’une heure alors que le sang coulait et que les mitraillettes pétaradaient. Il me dit, avec ce sourire un peu triste qui était le sien, que le plus dur pour lui, grand fumeur devant l’Eternel, avait été de rester tout ce temps sans fumer tandis que le terroriste, debout sur la table même qui l’abritait, fumeur enragé lui aussi, jetait mégots sur mégots à la moitié consumés à deux pas de lui qui ne pouvait même pas, et pour cause, allumer sa propre cigarette.

Ted Galpin est né à London, Ontario, en 1923. Il y passa sa jeunesse et y fit ses études primaires et secondaires. C’est dans la même ville, à l’Université Western, au Huron College, qu’il fit ses études universitaires, et obtint un « Honours » B.A. en histoire. Il y mérita la médaille d’or.
Trois ans plus tard, en 1949, il obtenait son M.A. de la Brown University, Providence, Rhode Island, aux É.-U., puis, grâce à une bourse de l’Imperial Order of the Daughters of the Empire (IODE) (!) il s’embarquait pour Cambridge (le College Pembroke) d’où il revint avec un Master of Literature en poche.
Entré au ministère en 1953, il passa le plus clair de sa carrière à l’étranger. A Colombo d’abord, au Sri Lanka, qui s’appelait encore Ceylan à l’époque; c’est là qu’il rencontra Jan, une adorable jeune fille venue des Pays-Bas, qu’il épousa en 1956 à Kandy; elle lui donna quatre enfants — deux garçons, puis deux filles. L’aîné, Albert, est d’ailleurs un collègue à nous et suit les traces de son père.
Après Colombo, ce fut, entrecoupé de passages à Ottawa, d’abord Téhéran, de 1959 à 1961, bien différente alors de ce qu’elle est maintenant, véritable ville des mille et une nuits, nous disaitil; puis Dublin, de 1961 à 1964; Islamabad pendant un an en 1971; puis Accra, l’Afrique, en 72 et 73, d’où il rapporta force statuettes et un splendide jeu d’échecs plus beau que pratique, d’ailleurs, et dont il ne se servait pas, préférant le bridge. Puis ce fut Copenhague, au Danemark, de 1977 à 1980, que Jan et lui adorèrent et, enfin, Ankara de 80 à 83, ou ils furent heureux Ted comptait prendre sa retraite après Prétoria. La Providence en voulu autrement. Sa dépouille fut ramenée à Ottawa où un service fort émouvant eut lieu à la cathédrale de l’Annunciation (High Church of England). Ted adorait la musique, il avait d’ailleurs une forte jolie voix; à l’église on joua des arias qu’il avait aimées et qui témoignaient de son goût sûr. Il fut enterré à Clandeboye, près de London, où il était né 64 ans plus tôt, dans ce coin du pays qui l’avait si profondément marqué et auquel il était resté attaché. Homme de lecture et de musique, homme de devoir et de famille, profondément religieux mais sachant aussi apprécier les bonnes choses de la vie, Ted, individualiste généreux, appartenait à cette civilisation en voie de disparition, celle des humanistes. Ted n’est plus mais son souvenir reste vivant parmi nous, ainsi que son témoignage, celui d’un homme cultivé, dévoué et honnête.
Voir les pages numérisées d’origine →
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 5, No. 4 (1988) — Winter 1988 // Hiver 1988, p. 34. Lire le reste de ce numéro →