bout de papier, Vol. 5, No. 1 (1987) — Spring 1987 // Printemps 1987, p. 24
Le seul gage solide de paix est une meilleure compréhension entre Moscou et Washington
En dépit de la confrontation idéologique et de l’antagonisme politique de ces quarante dernières années, il y a eu une sorte de paix entre les principales puissances, une paix due à la nature terrifiante des armes nucléaires et à la détermination commune de Washington et de Moscou d’éviter leur usage. Ayant passé la plus grande partie de ma carrière diplomatique dans le cadre des relations Est-Ouest et vingt ans en Union soviétique, je suis convaincu que les dirigeants soviétiques sont aussi désireux que les responsables américains de ne pas utiliser les armes nucléaires et d’éviter une confrontation directe qui pourrait, par erreur, conduire à leur emploi. Fondamentalement, c’est la doctrine de la destruction mutuelle assurée qui caractérise le régime de paix sous lequel le monde vit. C’est une absurdité morale, mais jusqu’à maintenant cela a fonctionné. Malheureusement, rien dans le monde physique ou politique ne reste statique. Les développements de ces récentes années ont commencé à éroder les principes qui sous-tendent la DMA ou MAD.
C’est d’abord l’escalade rapide du nombre et de la technologie des armes nucléaires; ensuite, le concept d’un « parapluie » antinucléaire, une idée qui a attiré l’attention des stratèges et des savants soviétiques longtemps avant de capter l’imagination du président Keagan.
Si la défense spatiale contre une attaque nucléaire était réalisable, cela pourrait conduire à l’abandon de la théorie de la Destruction mutuelle assurée (MAD) en donnant à la première puissance en mesure de réaliser une défense anti-nucléaire à toute épreuve la capacité-théorique de déclencher avec succès une première frappe : dans ces conditions l’équilibre de la terreur serait détruit.
J’ai cru fermement à la dissuasion comme à la seule voie réaliste permettant de survivre dans un monde encombré d’armes nucléaires qui n’allaient pas disparaître par des formules magiques, comme les initiatives de désarmement unilatéral ou, à l’autre bout du spectre, la recherche illusoire de l’ultime arme permettant d’atteindre une capacité de première frappe absolue. Mais la dissuasion, pour être effective, demande un équilibre nucléaire raisonnable et une certaine compréhension sous-jacente entre les superpuissances, à propos des limites de l’usage de ces armes.
Cette compréhension a existé pendant plusieurs décennies. Elle se fonde principalement sur le statu-quo en matière d’armement, sur le respect, dans les deux camps, des limites de leur pouvoir et de leur influence et sur un accord tacite tendant à éviter une confrontation directe dans les zones d’intérêt vital de l’autre puissance.
Mais, quand cette relative stabilité commence à être ébranlée, les dangers qui restaient cachés au sein d’un ordre international fondamentalement anarchique deviennent apparents. Et ces dangers sont accrus, car nous vivons dans un monde où des idéologies incompatibles jouent un rôle important dans les relations entre les 24 bout de papier Vol. deux blocs opposés, augmentées par l’instabilité économique et sociale du tiers-monde où bien des nations aimeraient modifier l’ordre existant contre les intérêts des superpuissances.
Dans ces circonstances, il est essentiel que nous réexaminions sous une autre lumière les relations entre les deux principaux blocs de puissance. En 1982, la Commission indépendante des questions du désarmement et de la sécurité, présidée par feu Olof Palme, a rédigé un rapport intitulé « Sécurité commune ». Son thème principal était que les nations « doivent comprendre que le maintien de la paix dans le monde doit recevoir une priorité plus élevée que le maintien de leurs propres positions idéologiques ou politiques ».
Plus que jamais il est essentiel que nous reconnaissions des deux côtés de la frontière idéologique que la sécurité totale pour un pays ne peut être obtenue au dépens de la sécurité des autres, et que les nouveaux progrès concernant notamment l’espace et le perfectionnement des armes nucléaires font qu’il est absolument vital de chercher à atteindre un minimum de confiance et de compréhension réciproques. Comme Olof Palme l’a exposé dans son discours de la New-Delhi en janvier 1985. « La paix et la sécurité du monde représentent une responsabilité globale. Elles ne peuvent être fondées sur la méfiance mutuelle ou les menaces de suicide collectif ».
L’étendue de cette incompréhension apparaît dans la façon d’apprécier dans la façon d’apprécier l’initiative de défense stratégique. Pour Washington, c’est un moyen d’éviter la guerre nucléaire, en créant une défense totale contre les attaques nucléaires. Pour Moscou, c’est une tentative de forcer l’URSS à une course ruineuse pour la domination de l’espace, susceptible de donner l’avantage nucléaire aux Etats-Unis, et en même temps de pousser l’Union soviétique vers l’effondrement économique.
Je sais par expérience personnelle, combien il est difficile et frustrant de chercher à comprendre la pensée et les motivations des Soviétiques. Mais, pour moi, la paix ne peut être sauvée et consolidée qu’au prix d’un effort plus décidé de compréhension mutuelle entre Moscou et Washington. En 1205, le doge de Venise, Pietro Ziano, écrivait : « La guerre, nous pouvons l’avoir quand nous voulons; mais, si nous voulons la paix, nous devrions la chercher assidûment et la garder quand nous l’avons trouvée. » L’avis est aussi valable aujourd’hui qu’il y a huit cents ans.
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