bout de papier, Vol. 4, No. 4 (1986) — Winter 1986 // Hiver 1986, p. 52
par Leopold Battel
La consécration, tardive, de la littérature négro-agricaine par l’attribution du prix Nobel à l’écrivain nigérian Wole Soyinka aura eu pour effet, d’une part, de jeter une lumière nouvelle sur une littérature riche, originale mais combien ignorée, et d’autre part, de souligner les tares de notre culture occidentale.
Il nous est évidemment plus aisé de nous familiariser avec la culture locale lorsque nous sommes en poste. Les livres des écrivains nationaux côtoient ceux des auteurs européens ou américains. C’est alors une révélation que de s’initier à une nouvelle culture, à une façon de penser différente. C’est aussi une déception que de faire le constat de l’autocentrisme de notre culture, et de son quasi-monopole au détriment de cette partie du patrimoine culturel mondial.
Cette indifférence de l’Occident étonne. Dès le milieu du I9e siècle, on le sait, une littérature “nègre” se manifeste pour s’engager, sous la plume de l’Américain W.E.B. Du Bois, dans le mouvement de la négritude qui culminera vers les années 50, avec l’oeuvre de Cheik Anta Diop.
La littérature nègre d’expression française reçut sa première consécration en 1921, lorsque l’Académie Concourt couronna “Batouala” du Guyanais René Maran. Je n’ai malheureusement pu mettre la main sur cet ouvrage mais j’ai pu lire de lui le remarquable roman “Un homme pareil aux autres” “, (publié en 1947. Editions Albin Michel, Paris.) Histoire poignante d’un Noir, de citoyenneté française, qui se rend en Afrique en tant qu’administrateur colonial. Tout comme dans “Batouala”, ’, René Maran y dépeint les effets pervers du système colonial sur les sociétés traditionnelles, mais l’emphase, comme son titre l’indique, est davantage sur l’expérience d’homme dans sa peau noire. Le succès cependant arriva plus par le scandale en raison surtout de sa préface retentissante. Il écrit dans préface “d’Un homme pareil aux autres” (1947), une introduction qui reprend le ton accusateur, le style observateur (les Noirs jugent les Blancs) de la préface de Batouala.
… Le nègre que je suis a peut-être tort de publier les confidences qu’on va lire. On m’a pourtant conseillé de le faire, parce que le moment semble venu d’en saisir l’opinion publique.”
… Je crois entendre déjà les critiques qu’elles susciteront. Le Français, affirmera-t-on, n’a jamais eu de préjugé de couleur. … Il est indéniable qu’il existe aujourd’hui, … des traces plus ou moins profondes de racisme.
… L’Européen en général, le Français en particulier, non contents d’ignorer le nègre de leurs colonies, méconnaissent celui qu’ils ont formé à leur image … Les nègres ne cessent, au contraire, de les étudier et de les approfondir.” etc.
Avec “Batouala”, qui avait pourtant obtenu le Goncourt, la critique ne lui avait pas été tendre en effet. Toujours au sujet de “Batouala” le “Crapouillot” écrivait: “C’est une oeuvre élémentaire très honorable pour un nègre …
Pourtant, à la lecture d’Un homme pareil aux autres”, on y découvre un style profond, serein, une qualité d’écriture rare dans la plupart des romans. Sans doute le contenu faisait peur à l’époque. Une littérature nègre en quête d’identité était acceptable, mais s’instituer en réquisitoire anti-colonial devenait une toute autre affaire.
Il aura quand même fallu 65 ans pour que l’Occident se décide à redécouvrir, à saluer, à honorer cette littérature.
L’hommage à rendre aujourd’hui doit comprendre toute une oeuvre ignorée du public occidental. L’identité a été retrouvée, le réquisitoire anti-colonial s’est transposé au plan de la critique sociale, mais la saveur demeure. Des romans exceptionnels ne demandent qu’à être connus: “Jusqu’au seuil de l’irréel” d’Amadou Koné; “La carte d’identité” de Jean-Marie Adiaffi; “L’étrange destin de Wangrin” d’Amadou Hampate- Bâ, dont l’oeuvre variée à elle seule constitue un monument à la négritude (voir bout de papier; vol 4., édition été 1986); “Les soleils des indépendances” d’A. Kourouma, publié d’abord au Canada en 1968, puis à Paris (1970), a marqué le renouveau du roman africain d’expression française: “Tribaliques” d’Henri Lopès; le recueil di: poésies exquises “Latérite” de Véronique Tadjo, qui s’est méritée le Prix Littéraire de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique; sans compter les Sénégalais et tant d’autres, ainsi que les écrivains anglophones, dont les Nigérians sont les chefs de file au plan de la quantité. (On sera particulièrement attiré par exemple par des titres comme “My Mercedes is bigger than yours” (1975) de Nkem Nwankwo.)
Il est à espérer que l’Occident, pris dans son sens culturel global, ne boude plus cette littérature qu’il a indirectement contribué à faire éclore. Il est également à espérer que les oeuvres africaines soient primées aussi par les grands prix littéraires connus et non plus confinées à des prix régionaux comme le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire.
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