bout de papier, Vol. 4, No. 2 (1986) — Spring/Summer 1986 // Printemps/Été 1986, pp. 16–17
par Léopold Battel
Au continent africain sans mémoire, des auteurs tels que Basil Davidson, se sont efforcés de restituer son passé, de prouver l’existence d’une civilisation et d’une culture africaines, subsahariennes. Mais les efforts d’érudits africanistes occidentaux nous font oublier ceux d’écrivains ou traditionnalistes africains qui pour des raisons de contexte historique n’ont pas diffusé aussi aisément leur oeuvre, leurs recherches.
Les africanistes occidentaux ont travaillé à partir de textes européens provenant des premiers voyageurs, commerçants ou administrateurs coloniaux dont les archives fournissent la matière. Pour l’historien africain, une autre voie, plus ditticule, s’offrait à lui: la tradition, la Parole.
Amadou Hampate-Bâ représente un de ces traditionnalistes qui s’est employé, sa vie durant, à recueillir la tradition orale avant qu’elle ne sombre dans l’oubli des valeurs “modernes”, dans la culture importée.
Lors d’une séance de l’UNESCO en novembre 1966, consacrée au sauvetage des monuments égyptiens d’Abu-Simbel, le représentant du Mali, après s’être félicité de l’action de l’UNESCO en faveur des monuments de pierre d’une valeur culturelle inestimable, suggéra qu’il existait, en Afrique, des monuments tout aussi précieux, mais combien plus vulnérables, qui eux aussi faisaient partie du patrimoine culturel de l’humanité et dont il fallait sauver l’héritage: les vieux sages dépositaires des connaissances traditionnelles transmises par voie orale et qui, faute de relève, risquaient de disparaître en emportant leur trésor. Ce représentant du Mali c’était Amadou Hampate-Bâ, pour qui l’histoire africaine va de pair avec la tradition orale, et il ne peut être question de pénétrer l’histoire et l’âme des peuples africains sans une étude qui s’appuie sur un tel héritage. Celui-ci repose dans la mémoire des vieux traditionnalistes, mémoire vivante de l’Afrique, ce qui amènera Hampate-Bâ à lancer sa célèbre phrase: “En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.”
Sa vie, son oeuvre seront axées sur cette maxime. Cet homme qui, en tant que membre du Conseil exécutif de l’UNESCO de 1962 à 1970, prêcha la sauvegarde, pour ne pas dire le sauvetage des monuments oraux africains, est né avec le siècle en 1901, à Bandiagara, en pays dogon au Mali, d’une grande famille peule. Sans diplôme universitaire, il n’en deviendra pas moins lui-même une de ces “bibliothèques” vivantes de l’Afrique, étant tout à la fois historien, penseur, écrivain, traditionnaliste, conteur, poète et sage islamiste.
Après quelques débuts dans l’administration coloniale française, il s’oriente vers la recherche scientifique sur les cultures africaines traditionnelles et la littérature orale. Pendant cette période, dans toutes les régions qu’il traversait, il interrogeait les vieux, les traditionnalistes, les griots généalogistes sur les traditions de leur pays, et dont les notes et documents aboutiront à la publication en 1943, de la première version en prose du conte initiatique peul “Kaidara” qui recevra la Prix Littéraire de l’Afrique Occidentale française et, en 1955, le premier ouvrage d’histoire entièrement écrit à partir des seules traditions orales, “L’Empire peul du Macina”,, publié par l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) de Dakar. Il travaillera pour cet institut de 1944 à 1958 à Dakar, puis au Mali, en occupant aussi le poste de conseiller culturel de la radiodiffusion du Soudan français.
C’était le début du grand combat d’Amadou Hampate-Bâ pour faire admettre dans les milieux scientifiques modernes, la valeur de la tradition orale en tant que source de connaissances, de culture et de civilisation. En 1958, à l’indépendance, il fonde l’Institut des sciences humaines à Bamako. En 1962, il est confronté avec une des règles de sa congrégation spirituelle (amaliste) incitant au renoncement aux postes de commandement et aux honneurs. Se référant aux enseignements de ses maîtres coraniques, il tracera la ligne entre le devoir personnel et le devoir supérieur, qui commandait de servir la patrie. En effet, un litige opposait le Mali et le Côte d’Ivoire au sujet de l’utilisation du port d’Abidjan. Grâce aux liens d’amitié qu’il entretient encore d’ailleurs avec un autre sage d’Afrique, le Président Houphouët-Boigny, il remplira les fonctions d’Ambassadeur du Mali en Côte d’Ivoire pendant quatre ans. Le même année, il est élu membre du Conseil exécutif de l’UNESCO où il soutiendra ardemment la cause de la culture négro-africaine.
Le point culminant dans la “carrière” du sage de Marcory, quartier d’Abidjan où il réside, sera l’attribution du Grand Prix 1974 de littérature de l’Afrique noire d’expression française. Ce prix viendra couronner l’ensemble de son oeuvre et en particulier son roman paru chez Plon l’année précédente, “L’étrange destin de Wangrin”, “Les roueries d’un interprète”.. Parmi ses autres ouvrages les plus connus, mentionnons aussi “Koumen, texte initiatique des pasteurs peuls”., “L’Eclat de la grande étoile”, conte initiatique peul, “Les religions traditionnelles africaines”, “Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara”, “Jésus vu par un musulman” et “Petit Bodiel”, conte peul.
L’ensemble de cette oeuvre sera le fruit de longues et patientes années à la recherche des sources orales comme indiqué ci-haut, mais également de l’expérience vécue par Hampate-Bâ. En lui se sont fusionnées et assimilées les cultures peule, dogon et bambara. Il subira les initiations bambara et peule dont les récits et contes initiatiques nous sont accessibles et gardent une saveur particulière tant sur le plan du fantastique et du distrayant que par l’enseignement moral et spirituel qu’ils comportent, voire par le sens ésotérique caché, qui ne peut être pleinement révélé vu les divers niveaux d’entendement des récepteurs.
Il aura surtout eu la chance d’être l’élève de sages ou maîtres à penser célèbres dans leur milieu tels le grand initié bambara de la Société secrète bambara du Komo, Danfo Sine, et de Tierno Bokar, maître d’école coranique, grand sage traditionnel, savant en sciences islamiques et animé d’une incomparable tolérance et respect des hommes, si bien relaté dans le livre “Tierno Bokar”. De ce maître, Hampate-Bâ nous transmettra la tolérance, l’écoute des autres, l’importance de la tradition, le profond mysticisme, révélateurs d’une facette de l’islam noir à la foi éclairée et généreuse. Cette sagesse touche même au pouvoir politique et les effets qu’il entraîne. L’influence de ce maître à qui il doit toute sa formation a porté sur l’importance de la tradition lorsqu’il écrit: “La tradition, ce point de départ, doit être assez solide dans l’esprit de ceux qui se mettent en route pour leur permettre de revenir sur leurs pas et de prendre un nouveau départ en cas de heurt, en cas de chute, en cas d’erreur. Elle est le point d’ancrage et de référence qui permet de savoir qui l’on est et d’avancer hardiment sur des routes nouvelles et lointaines sans pour autant perdre son équilibre et son identité.” (Vie et enseignement de Tierno Bokar.)
Hampate-Bâ allie à son humanisme admirable une ouverture d’esprit dans le domaine religieux, ce qui est compréhensible à la lecture de la Vie se son maître Tierno Bokar. Se définissant lui-même comme un homme de dialogue religieux, cherchant sans cesse à connaitre le point de vue de l’autre, il aboutit à des réflexions empreintes. d’une rare sagesse qui admet les multiples interprétations du divin. Pour lui, Dieu est “l’embarras des intelligences humaines”, plus particulièrement “toutes les religions ont un père et plusieurs mères”. L’existence divine ne peut être mise en doute car la “créature prouve le créateur”. Dieu est aussi la “cause inconnue dont nous sommes la création visible”
Fidèle à son maître spirituel qui souhaitait la venue de l’ère de réconciliation entre toutes les confessions de la terre, l’ère où celles-ci s’appuieront les unes sur les autres pour former une voûte morale et spirituelle (2), Hampate-Bâ pratiquera dans les gestes cette ouverture religieuse qui, du même coup, nous fera connaître une facette de l’islam noir, insoupçonnée jusqu’ici.
En juin 1961, lors d’un voyage en Israël, il réussira à réunir un rabbin et un prêtre catholique sur le mont Sion pour prier en commun pour la paix entre les peuples. Ses efforts en vue d’une meilleure compréhension entre les différentes religions lui vaudront en 1981 le Prix de l’oecuménisme, décerné par la Fondation De Menil à Houston.
Il prend toujours un soin particulier à expliquer les préceptes islamiques et la loi coranique, victimes de tant de distorsions et d’interprétations faites pour satisfaire des intérêts particuliers. La distinction entre arabisme et islamisme doit être claire pour saisir la sagesse des enseignements coraniques.
Le sage d’Abidjan préconise la mise au rancart des divergences pour la découverte des points communs entre les religions et les cultures: “Nous ne sommes plus au temps des conversions forcées, mais au temps des convergences”.
La tradition orale recueillie par Hampate- Bâ comportera aussi l’enseignement sur le pouvoir politique. L’ancienne société africaine savait allier pouvoir religieux et pouvoir politique en rappelant constamment au chef ses obligations. Tierno Bokar consacra une partie de son enseignement sur le pouvoir politique. Il considérait le pouvoir comme une drogue puissante, dangereuse entre des mains inexpérimentées. “L’éclat de la grande étoile”, en plus d’être un récit initiatique peul, représente aussi une leçon sur l’apprentissage du pouvoir politique au même titre que “Les Aventures de Télémaque” de Fénélon. L’aspirant chef subira diverses étapes d’initiation destinées à réunir pouvoir politique et religieux, le second justifiant et consolidant le premier. Le pouvoir temporel, en effet, n’est pas considéré pour lui-même et ne suffit pas à asseoir l’autorité d’un chef ou d’un prince. L’enseignement tend à la sagesse, à inculquer au détenteur du pouvoir ses limites, la fragilité de ce don. Il constitue une leçon de fibre morale qui fait défaut au monde politique moderne et qui se révèle d’une actualité universelle. Nous y trouvons une conception du pouvoir qui, ainsi esquissée, implique la conviction impérative qu’il n’appartient qu’aux sages de gouverner la cité, un peu dans le sens que prêchaient certains philosophes grecs. Ce cours de morale politique met non point l’accent sur la façon de prendre le pouvoir mais sur celle de la conserver. On rappelle au prince les conséquences politiques et sociales et son comportement, et qu’il ne doit pas se laisser enivrer par le pouvoir car il finira lui aussi comme tous les mortels.
Les malaises de nos temps modernes seraient tempérés si les chefs d’Etat actuels, selon Hampate-Bâ, étaient des initiés, combinant la sagesse, le sens du sacré à la pratique du pouvoir. Evoquant l’image, Hampate-Bâ, déclare que “Pour être chef, il faut savoir tenir un oeuf dans sa main.”
S’il renonce à se prononcer sur le devenir de l’Afrique, le sage de Marcory constate, non sans amertume, que d’abord il n’y a jamais eu d’indépendance. Jamais le continent africain n’a été plus dépendant qu’aujourd’hui. Les termes de l’échange lui sont dictés comme auparavant, et la notion d’indépendance n’est que fictive. Il préférera le terme d’interdépendance puisqu’à l’heure des communications qui réduisent la planète, les rapports entre Etats, entre cultures sont réciproquement sensibles. L’avenir de l’Afrique sera tout au plus lié à celui de l’Europe, selon lui.
L’Afrique a été désacralisée, se plaint Hampate-Bâ. On a remplacé le sens du sacré, qui maintenait l’équilibre dans tous les aspects de la vie africaine, par des valeurs importées, par le gendarme. Le libertinage et le pillage se sont installés et les Africains devront faire preuve de beaucoup de vigilance. A un reporter français de TF1 qui l’interviewait sur l’expérience du socialisme de l’Est vécu par certains pays africains, Hampate-Bâ commente: “Nous avons abdiqué notre personnalité, nos coutumes, ce qui faisait la paix. Le socialisme nous a amené des vêtements confectionnés, mais pas à notre mesure. bien qu’eux, ils ont perdu l’étoffe, et nous, nous ne sommes pas habillés”
L’imitation des valeurs et comportements importés, sous prétexte de progrès ou d’évolution, ne peut que conduire à une culture superficielle parfois mal adaptée aux contextes africains. Il incite plutôt les jeunes à ne pas se couper de la tradition ancestrale, prendre ce qu’elle a de bon et de la développer en lui préservant sa personnalité, alors seulement il y aura évolution. L’oeuvre d’Hampate-Bâ se résume peut-être dans cet idéal. Par le sauvetage de la tradition orale, il a voulu contribuer au développement de la personnalité et de la culture africaines et surtout tracer la voie pour que les Africains parlent d’eux-mêmes et cessent de laisser les étrangers leur enseigner ce qu’ils sont. Il citera à l’occasion pour illustrer ceci deux proverbes: “On ne coiffe pas une femme en son absence” ou “Quand une chèvre est présente, il ne faut pas bêler à sa place”
La bibliothèque vivante que représente Amadou Hampate-Bâ aura enrichi notre patrimoine universel d’un apport incomparable sur l’histoire, la civilisation et la culture d’un continent auquel on a toujours nié un tel bagage. Il reste encore à procéder au dépouillement et à l’étude du nombreux matériel recueilli une vie durant. On ne peut qu’espérer que des ouvrages verront le jour et qu’ils seront accessibles. De même, les connaissances ésotériques en matière de nombres et chiffres, tant dans la tradition peule que dans celle du Soufi, pourraient faire l’objet d’études métaphysiques si elles pouvaient être expliquées et léguées.
Amadou Hampate-Bâ aura permis le sauvetage d’un monument précieux et à l’Afrique de prendre conscience de son histoire et de la richesse de ses valeurs. Il aura rendu service à la fois aux politiques et aux savants. En sauvant une partie de ce patrimoine de l’oubli, il aura contribué à la cristallisation nécessaire des consciences nationales, à l’avènement peut-être d’une conscience africaine et certainement à celui d’une conscience universelle.

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