bout de papier, Vol. 10, No. 1 (1993) — Winter 1993 // Hiver 1993, pp. 18–19
par J.E. Thibault
Parmi les livres que j’ai lu en préparation à mon affectation en Roumanie, il en est un qui a retenu tout particulièrement mon attention : les souvenirs de carrière de notre ancien Sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Dana Wilgress, intitulés Memoirs, et publiés chez Ryerson à Toronto en 1967. Il y était question, entre autres, de son affectation comme Commissaire de Commerce à Bucarest durant les années 1920 et 1921. Il devait, selon ses instructions, étudier sur place la possibilité pour le Canada d’établir des relations commerciales suivies avec la Roumanie et les pays connexes. De plus, on tenait à ce qu’il s’informe auprès des autorités roumaines où en étaient les choses quant au remboursement du prêt de 25 000 000 $ que leur avait accordé le Gouvernement du Canada en 1919 dans le but de leur aider à revaloriser, à même des produits de fabrication ou d’origine canadienne, les régions de leur pays les plus affectées par la guerre.
Cette référence à un prêt de 25 000 000 $ accordé par le Canada à la Roumanie en 1919 n’était tout de même pas sans m’intriguer. Qu’un pays qui venait à peine de s’affirmer sur la scène internationale aille offrir pareille somme (énorme pour le temps) à un autre situé aux extrémités de l’Europe et dont on connaissait bien peu, et de l’histoire et des antécédents, il y avait — on l’avouera — de quoi s’interroger. Bien sûr, Wilgress laissait entendre que la Mission commerciale qu’avait établie à Londres Lloyd Harris de la firme Massey-Harris dans le but d’écouler le surplus de notre production de guerre et d’assurer outremer un marché continu pour le produit de l’industrie canadienne, y avait été mêlée. Tout cela n’expliquait pas, malgré tout, la préférence accordée à la Roumanie.
Pour en avoir le coeur net, je suis allé consulter le rapport que devait adresser Wilgress à son Ministère à son retour d’Europe centrale. Il s’ensuivait que l’ouverture d’un bureau dans les parages, que ce soit à Bucarest ou ailleurs, n’était pas pour l’instant à conseiller, le marché local déprimé par la guerre ne s’y prêtant pas. S’il était vrai d’autre part que la Roumanie avait utilisé à bon escient les crédits qui lui avaient été accordés, en y incluant, bien sûr, l’achat de machine aratoires Massey-Harris, il était tout aussi évident que le règlement de la dette ainsi contractée (nos 25 000 000 $) devrait, en l’absence des devises requises,inévitablement attendre des jours meilleurs. Quant au pourquoi du prêt à la Roumanie plutôt qu’à un autre pays, je n’ai rien appris de plus que ce que j’en savais déjà.
L’histoire en serait restée là si, un jour, tout en bouquinant à l’heure du déjeuner, dans les rayons de la bibliothèque du Ministère, je n’avais mis par hasard la main sur un volume intitulé Joe Boyle, King of the Klondyke que publiait, chez McGraw- Hill Ryerson à Toronto en 1974, l’historien William Rodney de Victoria. On se demandera naturellement ce que pouvait bien avoir à faire, dans notre galère, ce Joseph Whiteside Boyle dont les fastes aux confins nord de notre pays nous étaient rapportés in extenso dans le livre en question. Voyons plutôt. L’homme, ainsi qu’on aura l’occasion de le constater par la suite, était un personnage sans demi-mesure. Né à Toronto dans une famille à l’aise le 6 novembre 1867, d’un père d’ascendance irlandaise et d’une mère écossaise, il était à peine sorti du collège qu’il s’engageait comme matelot de bord sur un navire en partance pour l’Inde. Durant trois ans, il écuma les mers. Rentré au pays à temps pour participer à la course à l’or du Klondyke, il y ferait éventuellement fortune : les chroniques du temps pullulent de ses combines, de ses frasques et de ses hauts faits. Fin 1914, il était à toutes fins pratiques le Roi du Klondyke.
Entretemps, dès que fut connue la déclaration de la guerre, il avait monté à ses frais et dépens le Yukon Machine Gun Detachment dont les effectifs se chiffraient à 50 hommes et 60 chevaux. L’unité deviendrait partie intégrante de la Second Machine Gun Brigade, une fois débarquée en Angleterre, et ferait le coup de feu en France avec la Quatrième Division du Corps expéditionnaire canadien. Tout cela ne sera pas accompli sans maintes pressions exercées par notre ami Boyle auprès du Ministre de la Milice du temps, Sir Sam Hughes. De guerre lasse, mais tout en reconnaissant malgré tout son insigne contribution à l’effort de guerre du Canada, le Ministre nommait finalement notre homme, par ordre du 21 septembre 1916, lieutenant-colonel honoraire de son contingent.
Boyle s’attendait à mieux. Dans son imagination, il se voyait déjà au centre de la mêlée, commandant les siens face à l’ennemi. Hélas pour lui, le grade qu’on venait de lui conférer était purement honorifique : il ne lui assurait aucunement le commandement de quelque unité militaire que ce soit. Qu’à cela ne tienne. Puisqu’il était déjà passé outremer, il ne se doutait pas qu’il saurait mener à bien son entreprise, en s’affublant de son titre, de ses connaissances acquises dans l’exploitation des. gisements aurifères du Klondyke et de la gestion des affaires s’y rapportant.
Par ses contacts dans le monde des affaires, de la finance et de la politique des deux côtés de l’Atlantique, notre type eut tôt fait (1916/17) de s’insinuer dans les bonnes grâces du Colonial Office et, surtout, de l’American Committee of Engineers, dont l’âme dirigeante semblerait avoir été Herbert Hoover, futur Président des États-Unis. Par l’entremise de ce dernier, la Commission Internationale de Ravitaillement devait lui confier, en juin 1917, le réaménagement du réseau ferroviaire russe. Ignorant à la fois la consigne et le règlement, et ne tenant à toutes fins pratiques au courant de ses agissements que le Ministre des Forces armées canadiennes outremer, Sir Edward Kemp, Boyle mit le cap sur Petrograd. Après s’être assuré, au grand dam des bureaucrates britanniques, de la pleine et entière coopération des autorités civiles et militaires russes quant à son plan d’action, notre homme s’en fut sans plus tarder en direction du sud-ouest du pays où ses services lui paraissaient requis, compte tenu de l’avance foudroyante des forces armées austro-allemandes et de la débâcle des Alliés dans ce secteur. Et c’est ainsi que le lieutenant-colonel honoraire Joseph Whiteside Boyle en vint à prendre contact, fin septembre 1917, avec les autorités roumaines cantonnées à Jassy dans ce qui leur restait encore de leur pays.
Dans ce milieu restreint, il allait de soi qu’un homme de sa trempe ait vite pris connaissance du rôle qu’y jouait alors la reine Marie qui, plus que tout autre, incarnait à ce moment précis de l’Histoire, la résistance de son pays à l’agresseur. Déjà, au cours de 1917, il avait entrepris d’effectuer, à ses propres risques et périls, sans plus s’en faire et malgré ses autres occupations toutes aussi pressantes, le transfert à Moscou, puis, à bref délai pour des raisons bien évidentes, le repatriement à Jassy, du trésor, des archives et des avoirs roumains. Présenté à la Reine le 2 mars 1918 puis admis peu de temps après dans l’intimité du couple royal, Boyle se fit de la Reine le chevalier servant, en s’incorporant, tant pour elle que pour son pays, le conseiller avisé, l’homme de confiance, voire l’émissaire et le courrier.
Inévitablement, il fallait s’attendre à ce que Boyle, face à la pénurie de vivres et d’équipement de toutes sortes qui affligeait alors ce pays dûment ravagé par la guerre, se prévale de ses contacts canadiens pour quémander, et de la Société de la Croix- Rouge, et du Gouvernement, tant que faire se pourrait, l’aide qu’ils seraient, chacun de son côté, en mesure d’offrir à la Roumanie. C’est bien ce qui arriva.
Il se rendit même à Paris pour mettre personnellement au courant de la situation le Premier ministre Borden qui s’y trouvait alors à titre de chef de la délégation canadienne à la Conférence de la Paix. De plus, pour bien s’assurer qu’on ne se méprendrait pas à la Commission commerciale que présidait Lloyd Harris (q.v.) sur le sens de ses représentations, Boyle fit immédiatement voile sur Londres où, d’ailleurs, d’autres affaires l’attendaient. Et, comme de fait, le Ministre du Commerce du Canada, Sir George Foster, et le Premier ministre de la Roumanie, Ion Bratianu, paraphaient le 6 mars 1919, l’avant-projet d’une offre de crédits à Bucarest se chiffrant au bas mot à 25 000 000 $. L’accord final, confirmé par arrêtés ministériels des 2 et 17 avril 1919 et du 28 mai de la même année, prévoyait l’achat par la Roumanie durant l’année courante (1919) de produits canadiens dont un cinquième serait dévolu aux denrées; un cinquième aux matières premières, la balance se soldant en produits manufacturés. Enfin, le prêt, portant intérêt à 5 1/2 %, était remboursable sur une période de cinq ans.
Je tenais enfin la clé du mystère. C’était bien là que se trouvait la réponse à cette question qui m’avait à la fois tant intrigué et préoccupé au moment de mon affectation à Bucarest. Et, comme je l’avais bien soupçonné et que le faisait d’ailleurs remarquer très pertinemment l’historien William Rodney dans son volume précité,
« To Joe Boyle must go the major credit for the agreement, the first aid program undertaken by a Canadian Government.
Autant que je sache, le prêt, utilisé ainsi que prévu par l’accord, fut remboursé à temps. Pour sa part, la reine Marie, lors de son passage à titre privé au Canada en 1926, voulut bien dire combien la Roumanie était redevable au pays de l’aide qui lui avait alors été si généreusement accordée.
Qu’advint-il de notre aventurier hors pair? Il ne faudrait pas croire qu’il s’en tient là pour autant. Bien au contraire! De fait, c’est tout un livre qu’il faudrait écrire pour raconter ses actions et ses prouesses du temps. C’est bien ce que notre historien, M. William Rodney, s’était donner comme tâche, dans son volume Joe Boyle, King of the Klondyke, ce qu’il a d’ailleurs accompli avec beaucoup d’intelligence et de compréhension.
Pauvre Boyle, lui qu’on avait appelé un jour « le Sauveur de la Roumanie » et dont la renommée dépassa toute une époque et de beaucoup les cadres de son propre pays (1916/22), il méritait tout de même mieux que de mourir comme cela se produisit à Hampton Hill, Middlesex, en Angleterre : quasiment dans l’indigence, épuisé pas ses labeurs, et loin des siens. Lorsqu’il s’éteignit le 14 avril 1923, on fit peu mention de lui. Cet homme avait pourtant été admis de son vivant dans l’intimité des rois; il avait frayé avec les grands et traité d’homme à homme avec maintes autorités dirigeantes du temps. Quelque bien intentionné qu’il ait été, on s’imagine aisément qu’avec son franc-parler et sa façon de brusquer les choses, notre parvenu dût en froisser plusieurs, ici comme ailleurs, en cours de route.
Heureusement, Boyle qui n’était tout de même qu’un simple lieutenant-colonel honoraire de la milice canadienne, se vit décerner pour son courage et son sang-froid face à des situations particulièrement délicates : par la Grande-Bretagne, la Distinguished Service Order, et par la France, la Croix de Guerre. En reconnaissance de son assistance, de ses bons offices et de son attachement au pays comme à ses souverains, la Roumanie pour sa part l’avait créé Grand Officier de son Ordre de l’Étoile, fait Commandeur de son Ordre de la Couronne et reçu membre de l’Ordre de Regina Maria. Bien sûr, la Russie des Tsars puis de Kerensky, qui lui avait été particulièrement redevable des services qu’il lui avait rendus en 1916/17, ne l’avait pas non plus oublié. À diverses reprises, elle l’avait décoré de ses Ordres de Saint-Vladimir, de Sainte-Anne (avec épées) et de Saint-Stanislas.
Joe Boyle repose toujours dans le cimetière de l’église St. James de Hampton Hill. La reine Marie de Roumanie, se rappelant celui qui, par le passé, les avait si bien servis, elle et son pays, voulut faire placer sur sa tombe, une vieille stèle venant de son pays, puis, sur la pierre tombale qui s’y trouvait déjà, inscrire cette épitaphe, tirée de l’oeuvre de Robert Service :
« Man with the heart of a Viking and the simple faith of a child.»
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