bout de papier, Vol. 11, No. 2 (1994) — Summer 1994 // Été 1994, p. 7

Pour les gens de ma génération, les villes de Berlin, Postdam, Dresden et Nuremberg tirent une bonne part de leur triste célébrité des événements dont elles furent le théâtre au cours des cinquante dernières années. En visitant l’été dernier ces lieux aujourd’hui redevenus libres et paisibles, nous voulions en quelque sorte, mon épouse et moi, mieux comprendre l’Histoire récente de l’Europe dont les plaies ne sont pas encore toutes refermées même si la construction européenne s’efforce de les panser. C’était sans compter sur la réalité encore bien vivace de la « petite histoire » de ces millions d’individus qui ont vu leur vie bouleversée, voire anéantie, durant cette période révulsée.

Au départ, nous savions que notre voyage à travers cette époque ne saurait être complet sans la visite d’un camp d’extermination nazi. Après avoir visité les villes allemandes citées plus haut, visite dont la relation ne présenterait ici que peu d’intérêt, nous sommes donc parti vers Cracovie et sa région, là où, sous le ciel bas de cette pauvre région boisée d’Europe Centrale, les barbares ont voulu cacher et faire disparaître leurs crimes…

Non seulement ils n’ont pas réussi à le faire lors même des événements qui ont marqué à jamais ces lieux, mais, encore aujourd’hui, au moment où l’on franchit la route qui mène de Cracovie à Oswiecism (Auschwitz), la présence des millions d’enfants, de femmes et d’hommes anéantis en ce lieu se révèle progressivement au voyageur, se fait réalité, et devient plus persistante jusqu’à devenir insoutenable. Ils sont bien là… présents dans les éléments. On a le sentiment qu’il y eût en ces lieux tant de souffrance humaine que tout y est encore imprégné des odeurs, des cris, des pleurs, du désespoir des victimes. En effet, à mesure que l’on s’approche du lieu, la gorge se noue, le silence s’impose de lui-même, l’horreur se révèle. Après avoir franchi une cinquantaine de kilomètres, nous sommes arrivés dans un lieu d’apparence banal où nous avons posés des gestes tout aussi banals. Pourtant, nous étions bien arrivés à Auschwitz-Birkenau, berceau de l’industrialisation de la mort.

Nous avons garé la voiture au parking attenant au centre d’accueil des visiteurs venus du monde entier soulever un coin du voile de pudeur posé sur ces lieux. Lieu dépouillé que ce centre d’accueil où déjà la visite s’amorce, toute empreinte de vérité simple et crue. Toutefois, ce n’est qu’en sortant de ce bâtiment que, brutalement, l’on pénètre dans le camp. C’est alors que, sous le ciel gris et froid, même par une journée d’été, le visiteur aperçoit pour la première fois les bâtisses méticuleusement alignées, les miradors, les barbelés, le crématoire dont la vue soudaine saisit l’être tout entier. Pour plusieurs, il est clair que, même cinquante ans après les faits, la seule vue de la dure et crue réalité de cette machine à anéantir conçue par les nazis est toujours insoutenable. Nous n’avons pas fait exception à la règle.

Jamais lieu aussi sobre n’aura été capable de révéler avec une telle éloquence son horrible et cruelle histoire. Et pourtant, tout n’y est que silence et nudité. Silence respectueux du visiteur ayant perdu tous ses moyens devant la cruelle réalité de ces briques qui ont tout vu et qui racontent. Nul besoin de guide ni d’affiches, l’horreur se fait envahissante et devient réalité: ici une valise portant encore les noms des déportés, là une simple camisole d’enfant. Point n’est besoin d’entrer dans les détails. Ce n’est pas du cinéma, ce n’est pas une réalité livresque, ce n’est pas non plus de la propagande.

Et cette maxime posée au dessus de la grille d’entrée du camp n’a rien perdu de son incroyable cynisme: « Arbeit macht Frei ». Elles sont bien libres maintenant ces millions de victimes innocentes qui auront vécu l’enfer avant la mort sans avoir connu, pour plusieurs, les joies simples de la vie. Elles avaient commis le terrible « crime » d’être, pour la plupart, juives, et d’habiter l’Europe de 1939. Oswiecism fut pour nous la rencontre silencieuse avec la « petite histoire » de ces millions d’individus broyés par la grande Histoire qui n’aura eu de grand que la première lettre de son nom.

Arbeit macht Frei.
Arbeit macht Frei.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 11, No. 2 (1994) — Summer 1994 // Été 1994, p. 7. Lire le reste de ce numéro →

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