bout de papier, Vol. 11, No. 3 (1994) — Fall 1994 // Automne 1994, pp. 41–42

GRAND AMOUR par Erik Orsenna, Éditions
du Seuil, 27, rue Jacob, Paris VFéME 1993

À vrai dire, rien ne me prédestinait à la lecture du dernier roman d’Érik Orsenna, Grand Amour. Je n’avais même pas terminé la lecture de L’Exposition coloniale dont la critique avait fait si grand bruit (1988) et qui avait remporté le prix Goncourt. Cela était bien écrit, très bien il est vrai, et d’une grande érudition; mais l’oeuvre méritait-elle le substantif de roman comme le catégorise les «Éditions du Seuil»? Je n’en suis toujours pas convaincu. Pas davantage je ne suis convaincu que Grand Amour le mérite comme le prétend le même éditeur bien qu’il s’agisse, à n’en pas douter, d’une oeuvre romancée.

Voilà des distinctions bien tenues pour un amateur de littérature plus attiré par les débats d’idées que les oeuvres romancées. Néanmoins, l’oeuvre, dont je savais qu’elle racontait l’histoire d’un homme de l’ombre qui opérait dans les dédales de l’Elysée, m’attirait. J’avais en plus oui-dire qu’elle relatait le Sommet de Versailles et quelques avatars arrivés à notre grand homme, Pierre Trudeau.

Orsenna raconte une tranche de vie, la sienne, d’un garçon timide, un peu effrayé par les femmes (le roman n’a rien, mais rien d’érotique, en dépit du titre) qui devient biographe chez un grand éditeur parisien. C’est le début de son métier de «nègre», c’est à dire celui qui met sa plume au service d’autrui. C’est l’occasion pour Orsenna de nous rappeler que le mot a son origine dans le travail du mulâtre Auguste Maquet, crédité en partie de l’oeuvre Monte-Cristo (officiellement Alexandre Dumas). Certains nègres ont d’ailleurs assez bien fini: de Gaulle n’a-t-il pas été le nègre de Pétain? Est-ce là une consolation pour tous les «nègres» que nous sommes?

L’histoire commence réellement, tout au moins en ce qui concerne le lecteur, au moment où Orsenna est appelé à devenir «nègre» chez le Président de la République française. Le voilà entré en religion, dans un monde particulier qui opère suivant ses propres règles. Ce sera l’occasion de nous faire rencontrer toutes sortes de personnages dont une horlogère (il y a quatre cents pendules au palais de l’Élysée) qui sera l’un de ses amours. Toutefois la clef du titre ne réside pas là mais dans le fait que la racine latine de discourir (discursus) signifie courir çà et là et que l’amoureux de l’écriture court çà et là dans sa tête. Encore davantage, le titre tire son origine du séjour de l’auteur chez le séducteur par excellence, le grand Séducteur, Mitterrand dont le nom ne sera pas prononcé une seule fois; par contre, la majuscule sera de rigueur chaque fois qu’il s’agit de Lui. Les femmes ne sont, bien sûr, pas absentes. Orsenna explique l’admiration de Mitterrand pour Milan Kundera parce qu’il serait selon celui-là T’homme qui sait tout des femmes.

Le chapitre qui raconte le Sommet de Versailles retiendra certes davantage l’attention des praticiens de la politique étrangère. L’un des principaux personnages en est notre ancien Premier Ministre Trudeau, ou plutôt son fils qui vient prendre une «leçon de français en France». Orsenna apprivoisera l’enfant au «walk-man» (le mot baladeur n’était pas encore utilisé), cette coiffure favorite des enfants du divorce pendant que les Chefs d’État et «leurs parasites» discoureront sur l’activité internationale. Le communiqué final causera des problèmes particuliers lorsqu’il sera avalé par l’ordinateur ! La panique qui s’en suivit sera maîtrisée lorsque notre héros retournera à la poubelle pour reconstituer le communiqué. «Tel le communiqué de la corbeille entra dans l’Histoire». Concerne les L’auteur aborde le Canada sous un autre angle ironique lorsqu’il raconte qu’un mécène a l’heureuse idée de réunir dans une luxueuse demeure en Suisse (probablement à Gstaad) les «nègres» du monde. Il y rencontre le «Canadien bilingue, qui écrivait avec un centimètre» pour être certain de l’égale longueur des éléments français et anglais de ses discours. Orsenna y raconte également le phantasme du nègre de Reagan qui rêve de jouer un malin tour à son patron en laissant une page blanche après le mot solution. Reagan qui, d’après Orsenna, lisait verbatim en aurait perdu son latin.

Le chapitre sur la rédaction des télégrammes et condoléances qui concerne les célébrités est pénétrant d’ironie. Faute de parenté, ces communications sont adressées aux journaux. «Les condoléances flottent dans l’air, sans personne sur qui se poser. C’est un peu triste. Mais, finalement, la presse n’est-elle pas la vraie famille des célébrités». Voilà certes une leçon d’humilité.

Le 14 juillet donne lieu au ballet des «pimpantes». Orsenna profite en effet de sa situation privilégiée au palais pour faire pénétrer ses conquêtes d’une fête nationale dans le «sanctuaire». Certaines repartent avec des souvenirs impérissables. Il va sans dire que le pouvoir et tout ce qui gravite autour agit comme un puissant aphrodisiaque.

L’arrivée des mesureurs d’amour marque en un certain sens le déclin du Président (même s’il est toujours au pouvoir). Les faiseurs d’image tentent de redorer son blason. Ils organisent des «campagnes d’amour» (qu’en termes élégants, ces choses là sont bien dites). Ce sont d’ailleurs des messieurs tout en daim; ils ont «la belle voiture, les beaux costumes qui disent la gloire en silence». Ces mesureurs d’amour tiennent aussi la présidence de Mitterrand entre leurs mains. Une erreur de jugement de ces messieurs est toujours très coûteuse; à preuve l’expérience de Jimmy Carter : «Les États-Unis souhaitaient de la virilité, on leur a fourni de la tendresse». Vous connaissez la suite: elle s’appelle Reagan. Comme un puissant

La rédaction d’un ouvrage ayant pour personnage central l’un des grands de ce monde était l’occasion rêvée de nous en raconter quelques travers. Ainsi, la meilleure façon, semble-t-il, de toucher le Président était de contribuer aux bonnes oeuvres de sa (bonne) femme. Son conseiller Attali aurait dit de lui : «Quelle haine de l’économie». Mais il est néanmoins entouré de flatteurs, et comme l’écrit Orsenna «l’activité du flatteur tient au plus noble de l’érotisme millénaire: le flatteur, le vrai flatteur n’a de cesse qu’il ne découvre les clitoris biographiques.» Le Président demeure tout de même un personnage secret qui a en horreur que l’on puisse le résumer en une formule: «Comment réduire ma vie en quelques entretiens.»

En conclusion, je recommande la lecture de Grand Amour. La virtuosité linguistique et stylistique de l’auteur justifie amplement l’intérêt que cette oeuvre a suscité. De plus, il est très intéressant pour les praticiens que nous sommes de la politique étrangère d’avoir une vue de l’intérieur des dédales élyséens

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 11, No. 3 (1994) — Fall 1994 // Automne 1994, pp. 41–42. Lire le reste de ce numéro →

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