bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, pp. 26–27
La destruction de l’avion du Président a déclenché une des pires tragédies de notre époque. Cette article fait voir comment cette crise a été vécue au Ministère
La destruction de l’avion du Président Juvenal Habyarimana le 6 avril 1994 a déclenché une des pires tragédies de notre époque. Plusieurs mois plus tard, les Nations Unies ont qualifié les massacres de génocide planifié, mais personne ne pouvait appréhender l’ampleur des événements. Certains ont tenté de réécrire l’histoire par la suite en prétendant que tout le monde savait qu’un génocide se préparait, mais ces mêmes personnages n’avaient rien révélé de la sorte à l’époque où les gens étaient censés tout savoir. Le bilan provisoire de la crise rwandaise s’élève à environ 500 000 tués, pouvant atteindre le million, deux millions de réfugiés dans les pays voisins, et autant de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Plus qu’un conflit inter-ethnique entre Hutus et Tutsis, comme on l’a souvent présentée, la crise rwandaise reflétait davantage une lutte pour le pouvoir entre Hutus radicaux d’une part, et Hutus modérés et Tutsis de l’autre, sur fond de rivalité ethnique.
Le présent article n’a pas pour but de faire l’analyse des causes du génocide, mais plutôt de faire voir comment cette crise qui a tenu en haleine la haute gestion et nos autorités politiques a été vécue au jour le jour. On peut se demander quelle importance revêt pour le Canada la gestion efficace d’une crise dans un petit pays aussi éloigné, mais quand on constate qu’un pays comme la Somalie avec lequel nous n’avions pratiquement pas de relations nous a coûté au-delà d’un milliard $, on comprend vite notre intérêt à instaurer la stabilité dans la région.
La cellule de crise
Dès le début de la crise, tout le monde veut savoir ce qui se passe au Rwanda et le Ministère est en alerte. Les demandes fusent de toute part et le sort des Canadiens sur place devient notre première priorité. Mais en même temps, le bureau du Ministre a besoin d’information pour les questions anticipées en Chambre; le Conseil Privé a régulièrement recours à notre expertise pour se renseigner; l’Agence canadienne de développement international (ACDI) se préoccupe pour son personnel et les implications de la crise pour l’aide humanitaire; le ministère de la Défense décide de dépêcher 10 officiers pour aider le général Dallaire à gérer la MINUAR mais n’a pas encore établi son système d’information; la direction consulaire a besoin d’informations sur la situation des Canadiens pour mettre au point ses plans d’évacuation; le bureau de presse a besoin de matériel pour répondre aux demandes des journalistes, et le public canadien veut des informations sur le sort de ses proches au Rwanda La direction géographique, la Direction des Relations avec l’Afrique occidentale, centrale et avec le Maghreb (GAF), coordonne l’expertise du Ministère concernant le Rwanda. Dans un premier temps, on a l’impression que les collègues des autres directions ne peuvent rien faire sans l’aide substantielle de GAF qui devient vite submergée par les nombreuses demandes tous azimuts. Le téléphone ne dérougit pas et chacun pense que sa démarche est prioritaire (c’est pour le Ministre, pour le Premier ministre…), sans se rendre compte que le responsable du Rwanda est assailli de toutes parts et tous côtés en même temps. Le directeur a beau lui venir en aide, les demandes dépassent le cadre de la direction. Heureusement qu’elle en a vu d’autres! Fort de son expérience de crises précédentes au Burundi, Rwanda et Zaïre, sans mentionner les autres comme en Algérie et au Nigéria qui ne requéraient pas nécessairement d’évacuation consulaire, GAF a aussitôt réuni une cellule de crise au centre d’opérations, présidée selon les circonstances par le SMA, le directeur général ou le directeur. Elle a ensuite produit une mise à jour quotidienne de la situation pour le bénéfice de la haute gestion et des autres ministères. Les différents intervenants ont ainsi eu un accès rapide à toute l’information disponible sur l’évolution de la situation, ce qui leur a permis d’assumer leurs responsabilités respectives.

L’évacuation consulaire
La direction des opérations consulaires, assistée du centre d’opérations, a joué un rôle de premier plan dès le début de l’évacuation, au prix de plusieurs nuits blanches. Grâce au réseau d’îlotiers (wardens) qu’il avait mis sur place, notre bureau à Kigali pouvait communiquer avec la plupart des Canadiens pour leur dire de se tenir prêts à évacuer. Devant l’ampleur des massacres, le Front Patriotique du Rwanda est vite passé à l’offensive et la sécurité des expatriées est devenu très sérieusement menacée. L’assassinat de 10 Casques bleus et 6 civils belges a fait craindre le pire, car une propagande haineuse de la part de la radio des Milles Collines les accusait d’avoir abattu l’avion présidentiel.
À ce moment, la situation est devenue extrêmement tendue et dangereuse. Les Français qui entretenaient de très bonnes relations avec le régime Habyarimana ont pu facilement prendre le contrôle de l’aéroport pour l’évacuation de leurs ressortissants. Ils sont partis rapidement en laissant le contrôle de l’aéroport aux Belges pour l’évacuation des leurs. Les Américains étaient partis plus tôt par convoi terrestre en direction du Burundi. Dès le début, le Canada préparait l’évacuation des siens en étroite coordination avec ses principaux partenaires.
Le chef du bureau à Kigali a accompagné un premier groupe de Canadiens qui s’est joint au convoi américain, et la responsable de l’administration qui était coincée dans sa maison en a accompagné d’autres à l’aéroport, sous la protection de la MINUAR. Heureusement qu’elle bénéficiait d’un bon système de communication, car le téléphone avait cessé de fonctionner. La première secrétaire qui se trouvait dans le sud a pu facilement gagner le Burundi avant que les troubles n’atteignent cette région. Un avion militaire canadien s’est vite rendu au Burundi, pour transporter nos ressortissants en lieu plus sûr à Nairobi, avant de les ramener au pays. Mais grâce à la coopération avec d’autres pays, ils ont pu effectuer ce trajet plus tôt avec un autre avion qui venait d’un aéroport plus proche. En échange, l’avion du Canada a transporté des ressortissants d’autres pays. L’évacuation sans bavures de quelque cent Canadiens a été un franc succès et le Premier ministre lui-même n’a pas hésité à en remercier les responsables.
Des mises à jours quotidiennes
Au cours des premières semaines de crise, la tension était infernale. L’agent responsable du Rwanda devait se rendre très tôt au bureau pour absorber les dernières informations disponibles au cours de la nuit afin d’en informer la haute gestion avant sa réunion quotidienne. Il devait parcourir les fils de presse, lite les télégrammes et très souvent, contacter Nairobi (mission de tutelle) et Kigali pour être au courant des toutes dernières nouvelles. À l’époque, le Rwanda monopolisait l’attention des médias. Ces informations étaient aussi transmises à la cellule de crise et servaient à la rédaction des mises à jour quotidiennes et des questions et réponses pour la Chambre. La préparation des «Questions et Réponses» ajoutait un fardeau considérable à la charge de travail, mais elle était indispensable pour le ministre qui doit répondre à toute question susceptible d’être posée en Chambre. De plus, chaque fois que le Premier ministre ou le Ministre se déplaçait ou recevait ses homologues, il fallait préparer des briefings. Par le biais de nos nombreuses recommandations, nous avions réellement l’impression de contribuer substantiellement à la formulation de la politique étrangère, certainement plus que nos collègues responsables de pays plus puissants, où les acteurs clés sont beaucoup plus nombreux et diversifiés.
L’intervention de l’armée canadienne
La Défense nationale a joué un rôle crucial dans le dénouement de cette crise. Elle a d’abord mis un appareil Hercules à la disposition de l’ONU pour transporter matériel, personnes et vivres à Kigali à partir des pays voisins. Alors que les tarifs privés d’assurance étaient devenus prohibitifs, notre avion (il y en a eu plus d’un par moments) est devenu le seul cordon ombilical entre Kigali et le monde extérieur. Cette mission était très dangereuse et il est arrivé à notre appareil de décoller en catastrophe après avoir essuyé des coups de feu. En réponse à une demande de l’ONU, la Défense nationale a fourni une unité de communication de 360 spécialistes, une équipe pour réhabiliter l’aéroport de Kigali afin de permettre l’acheminement de l’aide humanitaire le plus vite possible, une unité pour la purification de l’eau et un hôpital de campagne installé à l’intérieur du Rwanda pour encourager le retour des réfugiés. Alors que les ONG internationales qui ont joué un rôle indispensable avaient tendance à s’installer dans les camps et contribuer indirectement à leur permanence, le Canada a été un des premiers pays à prendre des mesures pour faciliter le retour des réfugiés.
L’aide humanitaire
Le ministère des Affaires étrangères a continué à coordonner l’ensemble des opérations du gouvernement canadien au Rwanda et les différents intervenants ont pris une importance particulière selon leur degré d’implication. Au fur et à mesure que les besoins se manifestaient, l’ACDI a répondu généreusement aux demandes d’aide humanitaire. Au total, elle a versé au moins 25 millions $ seulement à ce chapitre. Avec trois agents sur place, l’ACDI est intervenue activement dans le dossier dès le début de la crise et continue de jouer un rôle de premier plan dans la stratégie de reconstruction du pays.
Si nous avons pu gérer la crise à la grande satisfaction de nos autorités politiques, c’est grâce au travail d’équipe et à l’apport positif d’un grand nombre d’intervenants. L’intervention du Canada dans cette crise a été très active. En août dernier, le ministre Ouellet a approuvé une stratégie pour favoriser la normalisation de la situation au Rwanda, et il vient d’en approuver une mise à jour qui comporte une contribution appréciable pour la reconstruction du pays. Cependant il reste presque 2 millions de réfugiés dans les camps et le dossier est loin d’être clos.
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