bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, pp. 15–18
Contrée mythique située sur la route
• déserts de Chine, l’Himalaya et la grande steppe, l’Asie centrale était pratiquement inaccessible, à l’exception de quelques sites touristiques, jusqu’à ce que l’URSS commence à s’effondrer. Lors de mon affectation à Moscou de 1991 à 1993, j’ai pu suivre de près ce processus d’ouverture et la réaction du Canada.
Novembre 1991 — Qu’est-ce que l’indépendance? Je débarque avec un collègue à Alma-Ata, Kazakhstan, à sept heures du matin après une trop courte nuit dans un avion d’Aeroflot. Nous sommes à la recherche d’information sur les réactions des Républiques au démantèlement anticipé de l’Union. Nous n’avons ni interprète, ni rendez-vous confirmés, ni hôtel, ni moyen de transport : c’est la diplomatie sans artifices. Négociations ardues pour acheter un petit déjeuner frugal dans une minuscule salle cachée au sixième étage d’un hôtel; un téléphone public extérieur à peine fonctionnel sous le vrombissement des vieux autobus qui peinent à grimper les côtes de la capitale du Kazakhstan; un attaché de presse présidentiel, un récepteur téléphonique dans chaque main et trois visiteurs dans son antichambre mais d’une rare efficacité nous obtient trois rendez-vous en quelques minutes et nous sommes en affaires. À noter, il n’y a à cette date aucun représentant diplomatique étranger à Alma-Ata.
Deux jours plus tard, après une nuit inoubliable dans la salle d’attente de l’aéroport Vnukovo, mon collègue Art Katona, étendu sur le plancher sur son vieux manteau, moi essayant de dormir assis sur une table à café, nous arrivons en Ouzbékistan avec 14 heures de retard. Le pays a beau avoir proclamé son indépendance quelques semaines plus tôt, il n’y a aucun signe que nous avons quitté l’URSS. Au Kazakhstan, on s’accroche encore à l’idée que l’Union va survivre. L’indépendance? «Nous ne considérons même pas cette possibilité», nous dit un officiel. En Ouzbékistan, la population est sceptique. «Les choses allaient mieux à l’époque de Tamerlan» nous explique un passant. Un mois plus tard, le Kazakhstan sera la quatorzième et dernière des Républiques soviétiques à déclarer son indépendance de Moscou (la Russie n’aura jamais à le faire, le sort de l’URSS étant alors scellé).
Février 1992 — La ruée vers l’or commence. Visite d’une délégation de l’Ambassade à Bishkek; la capitale du Kyrgyzstan vient de changer de nom. L’Ambassadeur Bell remet au Présiden Akayev une lettre du Premier Ministre offrant d’établir des relations diplomatiques entre nos deux pays. Le Président est sur le point de partir pour le Canada où il veut encourager l’investissement dans le secteur minier. Déjà, plusieurs entreprises étrangères voient miroiter la possibilité de mettre la main sur les gisements d’or et de métaux rares des montagnes du Kyrgyzstan. Le pays a-t-il un drapeau? «Pas encore, mais nous le ramasserons en Suisse en route vers Toronto», nous dit un conseiller présidentiel.

Le Président veut suivre une politique de neutralité, encourager la démocratie, adopter des réformes économiques libérales et créer la première école de gens d’affaires de la région. Il appelle son pays la Suisse de l’Asie centrale. Les deux pays ont des sommets enneigés et des sites enchanteurs, mais le Kyrgyzstan a encore du chemin à faire avant de devenir un paradis fiscal.
Mars 1992 — Le castor a atterri. Le Canada réagit à l’apparition de tous les nouveaux pays issus de l’URSS en y établissant deux antennes, une à Alma-Ata et une à Erevan en Arménie. Cette fois, la diplomatie légère atteint son paroxysme. Que faut-il pour établir une ambassade? : un ordinateur portatif, une imprimante, un télécopieur, une chambre d’hôtel, un FS-1 et un téléphone-satellite. Trimballant tant bien que mal tout cet équippement, Fawad Quraishi et moi débarquons à Alma- Ata un samedi soir pour nous installer à l’hôtel Kazakhstan, un genre Holiday Inn gonflé aux stéroïdes et surmonté d’une espèce de couronne de mariée dorée, un fleuron de l’architecture locale. La minuscule chambre 913, la seule où le satané «satphone» veut bien fonctionner une fois de temps en temps, devient la «Représentation du Gouvernement du Canada à Alma-Ata». Quand la technologie moderne flanche, nous devons nous rabattre sur le téléphone local, une contraption de plastique orange ressemblant à un jouet d’enfant et qui donne l’impression que l’on parle à la Lune quand on rejoint la chambre d’à-côté. Le Gouvernement kazakh reconnaît-il notre présence ou pas? La question restera ouverte plusieurs mois
Simplement rencontrer le Ministère des affaires étrangères demandera plusieurs journées d’efforts. La ville est alors complètement envahie par les délégations étrangères — turques, allemandes, chinoises, coréennes, américaines et autres, alors, deux jeunots canadiens qui pratiquent la diplomatie sur le pouce ne pèsent pas lourd dans l’engrenage. Autre défi et non le moindre : trouver un restaurant correct. Nous faisons l’expérience de plusieurs désastres culinaires.
Avril 1992 — Le chameau à la stroghanoff. Fawad accomplit des progrès importants dans l’établissement de la présence canadienne en Asie centrale. La Représentation a maintenant un chauffeur, German Ivanovitch, un ancien officier tankiste qui a déjà servi comme coopérant militaire en Iraq. J’accompagne Fawad dans son premier voyage hors de la capitale, à Tchimkent, au coeur de la steppe kazakh, là où aucun arbre ne vient entraver le parcours des caravanes. Malheureusement, la ville est surtout caractérisée aujourd’hui par des usines métallurgiques qui déchargent une fumée épaisse dans l’air ambiant et par un hôtel particulièrement immonde. Mais la population est accueillante et généreuse, les Occidentaux y sont encore une curiosité bienvenue. Dans les environs, un restaurant nous sert ce qui s’avère être du chameau à la stroghanoff. On peut être assuré de sa fraicheur, des troupeaux de ces bêtes paissent paisiblement le long de la route.
Juillet 1992 — Un piédestal sans statue. Il fait une chaleur abominable à Tashkent où aucun édifice n’est climatisé. Michel de Salaberry visite cette partie méconnue du monde islamique avant d’assumer son poste de directeur des relations avec le Moyen- Orient; je l’accompagne et lui sers d’interprète. «Comment était l’eau de la piscine, Michel? — Je me sens comme si je venais de sucer des vieilles pièces de une cent.» Les Américains semblent convaincus que l’Ouzbékistan est sur le point de tomber sous la coupe des intégristes. Nous visitons le vieux quartier délabré de Tashkent et entrons dans une madrasa en réparation. On nous invite à partager la soupe qui est préparée à ciel ouvert dans un coin de la cour intérieure. Le maître des lieux, un jeune ecclésiastique barbu bâti comme un secondeur de ligne, est convaincu qu’il peut convertir Michel à l’Islam. Plus réel est le danger de l’autoritarisme. Ce n’est qu’après une longue et pénible séance de négociations ponctuée de menaces d’expulsion que nous réussissons à faire corriger une anomalie sur le visa de Michel. Devant la grande place de cérémonie, l’immense piédestal où devait autrefois trôner une gigantesque statue de Lénine est maintenant vide. À quand son remplacement par celle d’un Big Brother local?
A Samarcande et Boukhara, la splendeur des monuments cache une grande nervosité : les touristes ne sont plus qu’une poignée, chassés par la difficulté d’obtenir un visa, les lois restrictives sur l’échange des devises, la dissolution presque consommée d’Intourist et la guerre civile au Tadjikistan voisin. On craint des heurts entre Ouzbeks et Tadjiks, qui n’auront finalement pas lieu; la population russe et ukrainienne quitte le pays si elle en a la possibilité. Le manque d’information aggrave les craintes. Il circule des rumeurs non fondées de troubles à Tashkent que quelqu’un nous demande de confirmer, puisque nous en venons; s’il y en avait vraiment, la télévision les tairait probablement.
Après une journée de train à travers le désert du Karakoum, nous arrivons à Ashgabat au Turkmenistan, où cette crainte latente a disparu. La ville est envahie par les Iraniens qui traversent la frontière voisine pour chercher ici de l’alcool et du bon temps. La frontière vient tout juste d’être ouverte et Michel sera un des premiers Occidentaux à la franchir, à travers les montagnes dans un mini-bus avec une demi-douzaine d’Iraniens à son bord
Octobre 1992 — Un autre Qatar. L’Ambassadeur Bell vient présenter ses lettres de créances à Ashgabat. La ville est toujours calme et propre, mais la ruée iranienne y est moins visible. Le Turkmenistan est maintenant considéré l’État le plus prospère de l’ex-URSS grâce à ses immenses réserves de gaz naturel. Le Président Niyazov peut subventionner les produits de base grâce aux devises gazifères, ce qui aide à sa popularité, à un point tel qu’un véritable culte de la personnalité est en train de se développer. «Autrefois, le Turkmenistan était le dernier chameau de la caravane, à la traîne des autres Républiques; aujourd’hui, la caravane s’est retournée».

Janvier 1993 — La cité que le charbon a bâti. Retour à Alma-Ata après sept mois d’absence. Le corps diplomatique a beaucoup grandi, plusieurs pays ont déjà une véritable ambassade mais la Représentation canadienne reflète toujours un souci presque maladif de saine gestion des fonds. Nous avons tout de même engagés deux autres employés très dévoués, qui assurent au moins une présence continue en l’absence d’un agent canadien sur place. L’un d’eux, Jalil, m’accompagne à Karaganda, la deuxième ville du Kazakhstan. Il n’y a que deux choses qui comptent ici, le charbon et l’acier. C’est la compagnie minière qui est le vrai maître en ville, mais elle titube au bord de la faillite. Les aciéries se sont ouvertes aux technologies et marchés étrangers et elles respirent un peu mieux. Toutefois, le pessimisme est de mise : les employés des instituts de recherche qui faisaient jadis la fierté de la ville ne sont plus payés que sur une base intermittente. Alma-Ata semble avoir oublié l’existence de la région. Il est vrai que dans la capitale, on me prend pour un illuminé quand je dis vouloir visiter Karaganda. «Et avec ce manteau? vous allez geler, c’est comme la Sibérie là-bas.» a peut-être du vent par vingt sous zéro, mais au moins il fait soleil, c’est mieux qu’à Moscou.
Avril 1993 — Cette fois, nous restons. Mon huitième et dernier voyage à Alma- Ata a pour objectif la préparation d’un rapport sur la démarche à suivre pour ouvrir une véritable ambassade. Le gouvernement a finalement décidé de faire le plongeon et de transformer cet étrange bureau temporaire en une mission permanente. Les ambassades sont toujours plus nombreuses, les restaurants et kiosques de marchandises ont poussé comme des champignons, et la criminalité a emboîté le pas. Un ami ne se promène la nuit qu’avec une matraque dissimulée dans ses vêtements. L’inflation est hors de contrôle, plusieurs Russes songent à quitter le pays. «Pour l’avenir de nos enfants», disent-ils. Tanya, notre traductrice, garde précieusement tout son salaire, ridiculement bas mais payé comptant en dollars américains, et survit sur le stricte minimum. Elle rêve pouvoir acheter un appartement à Saint-Pétersbourg.
De là je prend la route avec German Ivanovitch et Jalil pour le Kyrgyzstan. L’économie y est complètement chamboulée. Le marché regorge de produits allant du poulet écartelé et rôti aux cannettes de bière américaine aux noms étranges (une «Milwaukee’s Best», vous avez déjà bu ça?); les vallées agricoles donnent une impression de prospérité qu’on ne rencontre jamais dans la campagne russe, mais est-ce grâce à la culture des stupéfiants, comme le veut la rumeur? Les commerces officiels, eux, périclitent : le plus grand restaurant de Bishkek, avec au moins 300 places, ne compte que deux tables occupées. L’inflation a fait des ravages et plus personne ne peut s’y payer un repas. Le pays s’apprête à introduire sa propre monnaie et ses voisins voient ce geste avec méfiance. Personne ne sait ce qui adviendra des roubles que détiennent les gens. Après une année et demie d’indépendance, la frontière n’est toujours pas indiquée sur la route qui relie Bishkek à Alma-Ata.
Ma dernière vision d’Asie centrale sera de chevaux sauvages, gambadant libres à flanc de montagne, dans un parc national à trente kilomètres de Bishkek. Les questions quant à l’avenir de l’Asie centrale ne sont pas résolues, mais la région demeure l’une des plus fascinantes au monde.
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