bout de papier, Vol. 12, No. 3 (1995) — Fall 1995 // Automne 1995, pp. 14–15
Les migrations sont un phénomène aussi ancien que l’humanité. Cette évidence a besoin d’être rappelée dans le présent contexte mondial où les discussions ont parfois tendance à oublier le caractère constructif des migrations à travers l’histoire, qu’ils soient de nature permanente ou temporaire.
Les Amériques et l’Australie, au courant de la deuxième moitié du 19º siècle et la première partie du 20°, se sont essentiellement développées par l’apport des populations européennes qui ont représenté le courant migratoire organisé le plus massif de l’histoire, soit près de 50 millions de personnes. Les Européens, et plus particulièrement la France et l’Allemagne, ont eu recours de façon soutenue, jusqu’au début des années 1970, à la main-d’oeuvre étrangère pour appuyer le développement de leurs industries. Une part d’immigration illégale a été souvent tolérée car le marché du travail trouvait son compte dans une main-d’oeuvre disponible et, faut-il le dire, à très bon marché.
On estime aujourd’hui à quelques 100 millions le nombre des personnes qui à des degrés divers sont des «migrants», volontaires ou forcés par les événements. Aussi important que puisse paraître ce chiffre, il ne représente finalement qu’une fraction infime de la population globale de la planète. Dans le passé la proportion des migrants par rapport à la population mondiale a souvent été plus élevée qu’aujourd’hui.
Le débat actuel sur les migrations, particulièrement dans les pays développés, tend à faire croire que les mouvements de population de nos jours sont sans précédent. Ces préoccupations ont trouvé écho sur les tribunes politiques et sont devenues un enjeu important, autant sur le plan international que national. La multiplication des travaux de recherches et les études publiées au cours des dernières années en sont un témoignage.
Michael Shenstone, ambassadeur canadien à la retraire, a entrepris un travail remarquable de réflexion qui a contribué à faire prendre conscience de l’importance de placer
14 bout de papier Vol. les migrations dans le contexte de la coopération internationale, et non de les considérer comme relevant exclusivement de la souveraineté nationale. Le rapport de 1993 sur les migrations à la Commission Trilatérale représente un jalon essentiel dans l’évaluation de la situation actuelle (International Migration Challenges In A New Era). Rédigé par quatre spécialistes, dont Doris M. Meissner, présentement Commissaire du United States Immigration and Naturalization Service (USINS), le rapport examine la situation des migrations contemporaines et évalue les perspectives pour l’Europe, l’Amérique du Nord, le Japon et la communauté internationale. Comme une manifestation secondaire.
Les auteurs affirment : «International migration is a structural characteristic of broad social, economic and political thèmes in today’s world. The dilemma posed by international migration pressures Will not solve itself. It requires concerted efforts and new priorities by individual nations and the international Community.» L’excellent article de Matthew Connelly et Paul Kennedy dans la livraison de décembre 1994 du Atlantic Monthly (Must It Be The Rest Against The West?) pose le même diagnostic d’une façon plus pressante encore.
Ces recherches confirment l’émergence d’inquiétudes réelles, surtout, mais non exclusivement, en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, et de mutations importantes dans les flux migratoires. Le contexte économique incertain inquiète et favorise les réactions négatives à l’égard des migrants. À cela s’ajoute la croissance rapide et importante d’une «migration involontaire» qui a gonflé le nombre des demandeurs d’asile, et la modification dans l’origine des immigrants, bien diférente des sources traditionnelles.
La cause fondamentale des migrations est bien connue : les dissiparités entre pays et régions. Dans le contexte contemporain, les mouvements de population sont exacerbés par la surpopulation, l’augmentation de la pauvreté, les abus des droits de la personne, les guerres, les catastrophes naturelles et la dégradation de l’environnement. En réalité ces différents facteurs sont inter-reliés et s’influencent mutuellement, et les migrations sont à la fois la cause et la conséquence de ces facteurs. Il en résulte des tensions qui peuvent menacer la paix, la sécurité et la stabilité des États.
La communauté internationale et les pays affectés répondent à ces tensions en ordre dispersé et de façon souvent superficielle. L’accès d’un étranger à un pays est encore considéré comme une expression essentielle de la souveraineté nationale qui se prête mal à une coordination inter-étatique. Le long et difficile cheminement de l’Union Européenne vers un espace sans frontières intérieures est l’illustration de cette réalité. La perception de la «migration» varie considérablement en fonction des évolutions historiques des différents états. L’attitude de l’Amérique du Nord et de l’Australie face aux migrations est beaucoup plus positive, alors que pour la plupart des pays européens l’immigration n’a constitué qu’un recours ponctuel pour pallier à un manque de main-d’oeuvre. On parle rarement en Europe de «résidents permanents», mais plutôt «d’immigrés». En outre, la distinction traditionnelle entre «pays d’immigration» et «d’émigration» tend à s’estomper. Les organisations internationales ont dans le passé traité des questions de migrations sous l’aspect essentiellement normatif, ou purement statistique. Seuls le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCNUR) et l’Organisation des Migrations Internationales ont développé une réflexion un peu plus substantielle sur les mouvements de populations.
Une prise de conscience est donc en train de s’opérer. On réalise que dans un monde de plus en plus interdépendant, le mouvement des personnes ne peut pas continuer à être traité comme une manifestation secondaire. Les politiques restrictives des uns ont des conséquences sur leurs voisins. Certains pays utilisent l’exportation de leur main-d’oeuvre au même titre que toute autre ressource naturelle, ce qui contribue à la rentrée de devises. Michael Shenstone, dans le document préparé pour les consultations nationales sur la stratégie de l’immigration en juillet 1994, soumis également au Comité sur la revue de la politique étrangère («Les migrations internationales et la politique étrangère du Canada : pour des stratégies cohérentes») souligne que les envois de fonds à leur pays d’origine par les migrants s’élèvent à près de 70 milliards de dollars par an, dépassant ainsi l’aide totale au développement.
La Conférence Internationale sur la Population et le Développement qui s’est tenue au Caire en septembre 1994 a inclus dans son programme d’action un chapitre qui reconnaît spécifiquement les influences réciproques entre les questions de population, de migration et de développement. Ceci représente sans doute une première démarche globale intégrant les migrations et un jalon d’importance dans ce débat. II faut maintenant que la réflexion soit poursuivie et approfondie, et qu’elle débouche sur une coopération internationale active et des orientations politiques réalistes pour l’avenir.
Le Canada paraît particulièrement bien placé pour faire avancer le dossier. Son expérience des migrations et de l’immigration lui permet d’approcher la problématique de façon nuancée. Bien qu’affectée comme les autres pays développés par les récentes pressions des flux migratoires irréguliers, la population canadienne dans sa majorité continue à percevoir l’immigration comme un apport positif, tel qu’en témoignent les consultations nationales, sans pour autant occulter les problèmes qui se manifestent. Ceci permet déjà au Canada d’être actif sur la scène internationale et de promouvoir une prise de conscience réaliste face aux défis que posent les nouveaux flux migratoires.
Le rôle du Canada a été particulièrement utile et remarqué dans l’élaboration et l’adoption du chapitre sur les migrations du programme d’action concluant la Conférence Internationale sur la Population et le Développement. Le Canada avait déjà joué un rôle déterminant à la fin des années 80 dans la création, puis la survie en 1992, du Groupe des consultations informelles réunissant une quinzaine de pays de l’Europe de l’Ouest, ainsi que le Canada, les États- Unis et l’Australie, pour justement favoriser la réflexion et l’échange d’informations devant les pressions de plus en plus fortes des arrivées irrégulières de migrants.
De plus le Canada s’est doté d’un cadre d’action pour promouvoir la coopération internationale face aux défis des flux migratoires, exprimé dans le document d’orientation déposé au Parlement par le Ministre Marchi en novembre 1994 («Vers le 21e siècle : une stratégie pour l’immigration et la citoyenneté»). Il propose :
• de s’attaquer aux causes profondes de l’émigration involontaire, et rendre viable à terme l’option de rester dans son pays d’origine;
• d’assurer un traitement humanitaire à ceux qui sont contraints de fuir, et notamment de renforcer l’institution de l’asile;
• de favoriser des régimes de migration méthodiques et positifs, qui facilitent et règlent les mouvements de population d’une manière prévisible, et de reconnaître que les migrations sont un facteur de progrès, particulièrement dans le contexte de la globalisation des marchés, dont elles constituent la dimension humaine. Le gouvernement canadien, dans sa réponse à la revue de la politique étrangère, reconnaît également l’émergence des défis planétaires confrontant la communauté internationale, dont les pressions migratoires et les déplacements de populations, la pauvreté et l’environnement. Pour y répondre, le ministère des Affaires étrangères s’est doté d’un instrument d’action en créant la Direction générale des enjeux globaux, ce qui favorisera la coordination et la cohérence des initiatives canadiennes sur la scène internationale pour s’attaquer à ces défis.
Les études récentes illustrent la complexité du dossier et identifient le faisceau des intérêts en jeux. Il est essentiel de mieux connaître les mécanismes qui influencent les mouvements migratoires, et ensuite de les prendre en considération et les intégrer dans la grille d’évaluation de l’impact des décisions concernant l’aide au développement, le commerce international et les transactions financières, entre autres. Ici aussi, le Canada pourrait montrer l’exemple en encourageant les recherches spécifiques qui permettront une meilleure coordination, entre les ministères fédéraux concernés, dans la formulation des politiques, et pourraient inspirer les interventions sur la scène internationale.
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