bout de papier, Vol. 13, No. 2 (1996) — Summer 1996 // Été 1996, pp. 40–42
À LA RECHERCHE DU SAVOIR ET DE LA
LIBERTÉ Éd. PROMYK, Ottawa.
Recension de livre par Roger Paul Gilbert
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Il est rare qu’un institut d’origine ethnique publie un inventaire de ses travaux à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa création au Canada, comme vient de le faire L’Institut Polonais des Arts et des Sciences au Canada dont le siège social se trouve à Montréal. Cette institution a publié les actes d’un colloque tenu en novembre 1993 sous le titre À la recherche du savoir et de la liberté. Il s’agit avant tout d’un inventaire du savoir d’un groupe multidisciplinaire versé dans les arts, les lettres, la philosophie et d’autres domaines comme les statistiques, la science politique et l’économie, ainsi que les sciences appliquées, médecine, robotique, etc., le tout accompagné d’un compendium de 150 conférences et colloques tenus à Ottawa depuis la fondation de l’Institut. La présente recension n’offrira qu’un survol des nombreuses interventions faites lors du colloque de 1993.
L’ouvrage a été préparé sous la direction d’universitaires chevronnés, MM. Pawel Wyczynski, ancien professeur de littérature canadienne à l’Université d’Ottawa, André Ruszkowski, ancien directeur et fondateur du département des Communications de la même université, et Richard Sokoloski, directeur du département des langues slaves, également de l’Université d’Ottawa.
André Ruszkowski a rappelé la difficulté pour l’Institut polonais de fonctionner dans un climat de guerre froide sans devoir communiquer avec l’ambassade de la «soi-disant république de Pologne, représentant à leurs yeux un régime imposé par l’Union soviétique». Il faudra patienter jusqu’en 1989, année des premières élections libres de Pologne, pour que l’ambassade devienne un point de ralliement plutôt qu’une source de division au sein de la communauté polonaise du Canada.
Littérature
Si l’isolement des élites canado-polonaises avec la mère patrie a constitué pour elles un problème de taille, que dire des écrivains et poètes polonais au Canada, de s’interroger Richard Sokoloski sur la définition d’un cadre littéraire canado-polonais? Rejetant la notion de littérature d’émigré, certains auteurs comme Arkady Fiedler et Melchior Wankowicz ont fait publier leurs oeuvres en Pologne à partir de souvenirs d’observateurs-visiteurs de la scène canadienne.
La difficulté de se faire connaître comme auteurs canadiens s’attachera au choix de l’une des deux langues officielles tout en soulignant leurs racines polonaises. Ainsi, Louis Dudek et Alice Poznanska-Parizeau peuvent-ils se lire en dehors de leur contexte culturel polonais? La question paraît existentielle pour tout auteur aspirant à une certaine canadianité. Quant à l’idée des auteurs d’écrire dans leur propre langue, le risque est si grand que le Conseil des arts du Canada n’a pu découvrir que 1,3 % des manuscrits soumis dans une langue autre que l’anglais et le français, parmi les 2 297 manuscrits reçus au cours d’une année. La solution au Babel littéraire canadien devrait donc passer par un effort accru de traduction vers les deux langues officielles. Il restera toujours cependant un sentiment de dislocation propre à un auteur déraciné de sa culture d’origine….
Sciences sociales
Politique La politicologue Teresa Rakowska- Harmstone, professeur à l’Université Carleton d’Ottawa, propose une analyse de la situation polonaise depuis la montée du mouvement Solidarité jusqu’à sa défaite aux élections législatives de 1993, aggravées par la défaite récente du président Lech Walesa. Certes, le nouveau gouvernement formé de la coalition de la Démocratie sociale (éléments successeur du Parti des travailleurs unis polonais), de l’Alliance socialiste démocratique, ainsi que d’autres groupuscules représentant les paysans, doit marcher sur la corde raide et doit négocier chacune de ses décisions d’importance, tout en respectant celles prises par son prédécesseur. La réforme économique, la rigueur fiscale, la réduction du déficit, l’emploi et la qualité du réseau de sécurité sociale, voilà autant d’objectifs qui retiendront la Pologne de glisser dans le giron communiste.
En politique étrangère, la Pologne continue de maintenir une ligne de ferme indépendance (lire de la Russie), et son orientation vers l’Europe occidentale allant jusqu’à son intégration à l’UE (Union européenne) et à l’OTAN. Comment en effet échapper à la sphère d’influence de la Russie qui prétend exercer ses intérêts sur tout l’espace géopolitique de l’ancienne URSS? Les politicologue russes se réfèrent à une sorte de Doctrine Monroe «de proximité» pour circonscrire la nouvelle zone d’influence de la Russie, atteignant ainsi toutes les zones de l’ancienne URSS jusqu’à l’ex-Yougoslavie. Du même coup, la Russie pose désormais son veto à l’entrée de ces pays à l’OTAN, exigence que cette dernière se sent dans l’obligation de respecter.
Les Américains auront pris acte de ce nouveau veto russe contre le groupe des quatre du «Vyshegrad» (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) et proposeront à la place le Partenariat pour la Paix, en foi de quoi l’OTAN n’admettra en son sein aucun membre de l’ancien pacte de Varsovie, si ce n’est en compagnie de la Russie; on offrirait en échange une «coopération» dans le cadre de la CSCE. Telle sera donc l’acceptation implicite de l’hégémonie de la Russie sur toute la zone d’influence de l’ancienne URSS. Inutile d’ajouter que le politologue Rakowska-Harmstone sera totalement en désaccord, et qu’elle insistera pour le découplage de ces pays avec la Russie, ainsi qu’un réarrangement du dispositif de sécurité en Europe centrale. Ce nouveau défi sera accru par suite de la montée des communistes lors des dernières élections légilatives de Russie.
Économie
De son côté, le statisticien Tomasz Skapski, professeur de sciences comptables à l’Université du Québec à Hull, s’attachera à décrire la situation économique à la suite du démantèlement politique depuis 1989 du bloc des pays de l’Europe de l’Est, membres de l’ex-COMECON. Composé de six États (Pologne, Tchécoslovaquie, RDA, Hongrie, Roumanie, Bulgarie), ce bloc a été forcé au lendemain de la Deuxième guerre mondiale d’adopter les pratiques économiques de l’URSS : dominance du secteur de l’État, planification centrale, absence de politique de marché et de politique monétaire, non-convertibilité des monnaies, fixation arbitraires des prix, etc. Ajoutons à ceci la spécialisation imposée par Moscou : les économies nationales sont devenues tributaires de l’Union soviétique à partir de l’industrie lourde, sans véritable cohérence en matière d’économie de marché ou d’échanges internationaux extérieurs.
Les premiers signes de la crise se feront sentir au cours des années 1970, époque où l’URSS s’engage dans une longue guerre d’usure en Afghanistan, soutient de grands efforts militaires en Angola par effectifs cubains interposés, mais alors qu’elle ne peut relever le défi de la guerre des étoiles, ce programme américain de défense antibalistique. Les pays du bloc s’endetteront par de vastes emprunts à l’ouest et ne pourront plus désormais compter sur l’URSS pour soutenir leurs programmes sociaux.
Il s’en suivra, pour la plupart d’entre eux, Pologne en tête, une spirale d’inflation, un recul considérable de la qualité de vie, des pénuries en tout genre, la fuite en avant vers l’Ouest de populations. Les sociétés d’État ne toucheront plus leurs subventions, les échanges avec l’URSS tomberont à néant après la chute du mur de Berlin, cependant que tout le marché d’exportations polonaises vers l’ex-R.D.A., désormais absorbée par la RFA, s’effondrera.
Les pays frères connaîtront un sort identique, sauf la Hongrie et la Tchécoslovaquie. La plupart des autres pays se retrouveront en 1990 avec des PIB inférieurs à ce qu’ils étaient en 1980 : un secteur agricole insuffisant, un endettement extérieur massif, le déficit budgétaire aggravé, la consommation très inférieure.
Les réformes économiques mises de l’avant au cours des années 1990-1992 ne représentent à ce jour que de timides efforts aux résultats très divers. Les investisseurs étrangers craignent pour les obligations libellées en monnaie nationale. La grande industrie et l’agriculture stagnent dans la plupart des pays. Même si l’on observe une nette amélioration du secteur des services, le taux de chômage élevé persiste.
Pour le professeur Skapski, les pays de l’Est devront procéder au redressement de leur économie par la poursuite des trois éléments clés de toute économie moderne — l’inflation, le chômage et le pouvoir d’achat. Contrairement à l’économie du Canada, où, après la création de nouveaux emplois, la consommation déclenchera en définitive la relance de l’économie, dans les pays de l’Est, les consommateurs ne représentent qu’une force économique insuffisante, faute de productivité accrue par rapport aux dépenses de consommation. Une fois l’inflation jugulée, les gouvernements devront stimuler les investissements intérieurs comme moyen de lutte contre le chômage et susciter la construction du marché interne. La dépendance trop exclusive des investissements étrangers risquerait d’aggraver le climat social, ce qui rendrait impossible la poursuite des réformes économiques, elles-mêmes tributaires de l’achat des produits nationaux par les producteurs et les consommateurs.
Sociologie
Le sociologue Adam Podgorecki, de l’Université Carleton et de l’Université de Varsovie s’attache à rappeler le rôle extraordinaire d’un Jan Joseph Lipski, un intellectuel actif dans les mouvements de dissidence (et parfois de résistance armée) qui n’ont cessé de se former parmi les élites polonaises depuis la prise du pouvoir par les Communistes en 1947. Lipski aura contribué à la destruction du Communisme par son impératif moral.
Podgorecki repousse la notion formulée par Adam Michnik, selon laquelle les mouvements dissidents ont été formés principalement par des Marxistes athées polonais, car selon lui, des groupes nettement opposés à l’idéologie marxiste se sont constitués en Pologne depuis l’après-Deuxième guerre mondiale. Certains d’entre eux, Lipski en tête, secondé par Manturzewski (tous deux fondateurs du Club des jeunes Néo- Pickwick) se sont révélés de véritables groupes de réflexion intellectuelle dont les écrits échappaient aux insuffisances des autorités de la sécurité.
Pour sa part, Lipski est parvenu, grâce à sa position au sein de l’Institut des publications de l’État, à publier un livre clandestin réunissant une série d’essais sur la société contemporaine de 1956. Les auteurs, entre autres Karl Mannheim, Aleksander Hertz, Hermann Raushing, у développèrent leurs thèses de la sociale-démocratie, immédiatement tenues pour suspectes par les censeurs. Ces derniers ont donc référé l’ouvrage au Comité central du Parti communiste, dont les membres y ont perçu des éléments de réflexion de nature à expliquer les soulèvements populaires de cette même année. L’ouvrage est devenu malgré lui un best-seller!
L’Association pour la culture morale cherchait, dans sa première incarnation, à lutter contre l’emprise morale chrétienne excessive (sic) mais elle devint, sous l’influence de Lipski, un club d’intellectuels parmi lesquels on ne se gênait pas pour triturer le régime communiste, formuler des exhortations en vue de la «formation» des membres du Politburo du PC, le tout afin de leur inculquer les vrais techniques des sciences sociales.
Le sociologue soutient que Lipski a contribué par divers moyens à tenir tête à l’idéologie totalitaire dans son pays malgré le harcèlement systématique dont il a été l’objet de la part de la police du gouvernement. Ni traditionnel, ni charismatique, son leadership n’était pas davantage marqué par l’ascension au sein de la hiérarchie. Au contraire, son influence passera par l’implantation d’idées nouvelles, chacun de ses interlocuteurs se croyant investi par lui d’une nouvelle autorité. Son pouvoir sera marqué surtout par sa capacité d’influencer les institutions grâce à une logique implacable. Son action au sein des clubs intellectuels et sociaux, son apport au courant d’énergie qui animera le mouvement Solidarité, son exemple et sa participation aux événements de l’automne de 1989 entraîneront l’effondrement du régime communiste en Pologne. Telle a été la force morale chez Lipski, capable d’éroder le communisme monolithique dans toute son inefficacité et injustice.
Beaux-arts
Achevons ce tour d’horizon par le développement des beaux-arts parmi les Polonais du Canada, ces derniers trouvant leur inspiration dans l’Expressionnisme abstrait d’artistes américains d’ascendance polonaise tels que Jackson Pollock, Mark Rothko et Barnett Newman, dont les oeuvres figurent dans nos grands musées nationaux. L’ouvrage présente d’intéressantes descriptions de l’illustrateur de livre, Stefan Mrozewski, ainsi que de belles reproductions de Regina Czapiewska, Ewa Kujawska et Marion Slota.
Conclusion
Il faut saluer le mérite des universitaires polono-canadiens et autres scientifiques évoqués ci-haut de leurs efforts remarquables en vue de l’attachement culturel à leur Pologne natale tout en soulignant leur apport à l’enrichissement culturel de notre pays. L’expérience d’un tel rassemblement intellectuel est unique dans notre histoire. Elle illustre à la fois le mariage des cultures et des ethnies dans un climat de tolérance et de démocratie qui est le nôtre.
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