bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, p. 2

D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? — Paul Gauguin, 1898.

La tombe de Paul Gauguin donne sur la Baie des Traîtres à Hiva Oa, dans les îles Marquises. Il a passé les dernières années de sa vie dans ces îles lointaines, romantiques et incroyablement belles, rendues célèbres par Herman Melville et Robert Louis Stevenson. Mais c’étaient des années de misère, d’amertume et de paranoïa. Au moment de sa mort en 1908, il était plus loin que jamais des réponses qu’il cherchait, depuis dix ans, aux questions qu’il avait choisies comme titre pour le plus connu de ses chefs d’oeuvre.

On doit présumer que Gauguin faisait allusion à la condition humaine. Je ne voudrais pas trop banaliser ses mots en les appliquant à une situation qui est aussi particulière et — dans un contexte philosophique — aussi éphémère que celle que le Canada affronte en cette fin de siècle. Mais la capacité des Canadiens — ou notre incapacité — à trouver des réponses collectives à ces trois questions, dans l’optique de l’unité nationale, aura néanmoins un effet sur nos vies qu’il est difficile de sous-estimer.

Sans une claire vision de ce que nous sommes, d’où nous venons, où nous voulons aller, et de comment nous voulons y arriver, nous qui croyons dans ce pays perdrons le prochain référendum. Par définition, la plupart d’entre nous qui travaillons au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international croyons au Canada tel qu’il est présentement constitué. Alors, que faire?

En premier lieu, il faut reconnaître clairement que la séparation du Québec transformerait d’une façon fondamentale la nature, la variété et l’étendue de ce que nous faisons au service extérieur. Si vous avez des doutes là-dessus, jetez un coup d’oeil sur le contenu de ce numéro —— ou d’un numéro récent — de bout de papier. Serions-nous toujours membre du G-7? Dans quelles organisations importantes n’aurait-on pas un rôle réduit? Une expérience humaine se terminerait; aux yeux du monde, le Canada — et une grande partie de ce que le Canada représente — aurait échoué.

Et en deuxième lieu? Nous pouvons répondre d’une façon plus efficace à ce que tous les Canadiens demandent aujourd’hui de leur gouvernement, pour ainsi devenir une agence efficace et transparente. Dans ce numéro de bout de papier, plusieurs de nos collaborateurs examinent ce que nous faisons, comment nous le faisons, et comment nous pourrions faire mieux.

Mais il y a un thème qui n’est pas soulevé dans ce numéro et qui — à ma connaissance — n’a jamais été traité dans nos pages. C’est la vie des francophones dans notre ministère et comment peuvent-ils se sentir à l’aise en travaillant dans la langue de leur choix.

Ce ministère est le visage du Canada dans les organisations internationales. Pour beaucoup de nos partenaires, pour nos alliés, c’est très simple : nous sommes le Canada. Mais nous ne sommes pas un modèle vivant de la tolérance linguistique et de l’égalité que nous essayons de projeter. Presque tous mes collègues francophones ont une maîtrise de l’autre langue officielle qui est très supérieure à la mienne. Je sais que beaucoup d’entre eux ont conclu que, pour se faire apprécier et comprendre, ils doivent écrire leur rapports en anglais. Quelle explication peut-il y avoir — si ce n’est pas une désaffection générale — au fait qu’à peine dix pour cent des articles qu’on reçoit à bout de papier soient rédigés en français?

Un bilinguisme cent pour cent, c’est peut-être une chimère. En tout cas, un climat de tolérance et d’appui mutuel est sans doute plus important qu’un bilinguisme «technique». Mais on est supposé être un ministère d’élite, «the best and the brightest». Dans ces temps troublés, ne devrait-on pas faire un meilleur effort?

* Suite au référendum, l’éditeur a reçu une lettre anonyme qui traitait indirectement du sort des francophones dans le ministère. On encourage des articles sur n’importe quel sujet ayant rapport à la vie professionnelle des membres de l’APASE et de nos lecteurs en général, mais la politique de bout de papier a toujours été de ne pas publier les lettres et les articles anonymes sauf dans des circonstances exceptionnelles.

Voir les pages numérisées d’origine →

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, p. 2. Lire le reste de ce numéro →

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