bout de papier, Vol. 13, No. 4 (1996) — Winter 1996 // Hiver 1996, pp. 21–23

L’hiver comporte ses vents de frilosité dans une France déjà morose, maltraitée par des grèves pernicieuses qui n’ont su répondre aux attentes populaires en raison d’une économie éprouvée par la crise. Fallait-il, de plus, sombrer dans la morosité médiatique à la suite d’un président sortant de scène à l’heure de son choix, comme si son départ devait signifier l’enterrement des illusions de jeunesse «avec celui qui en fut le fossoyeur»?

L’économisme s’est chargé d’exacerber davantage le ras-le-bol général dans une marée d’affaires dont la France devait impérativement se préoccuper. À cette grisaille s’ajoutent le pessimisme des banques françaises responsables de l’affaissement immobilier au coeur même de Paris et la chute des investissements étrangers. Les aspirations européennes de la France, accrochées politiquement à la locomotive allemande, n’ont guère été susceptibles de surmonter les difficultés de l’échéance de la monnaie unique, de l’engagement ferme d’une politique commune face à tant d’euro-scepticisme de part et d’autre de la Manche (exacerbé par l’épisode de la vache folle).

Même les intellectuels, désormais incertains de leur pouvoir de création, ont paru sombrer dans le cafard. Ils se lamentent que seules les traductions d’oeuvres étrangères, entendez américaines, semblent avoir, à l’instar de leur cinéma, la faveur populaire des Français…

La France contre elle-même

Tel a été le diagnostic de la revue Esprit à la suite des trois semaines de bouleversement social d’avant-Noël 95. L’enjeu des réclamations est demeuré dans l’impasse puisque le gouvernement d’Alain Juppé ne pouvait court-circuiter les impératifs d’une réforme de la sécurité sociale dont le financement est très lourdement déficitaire.

Le premier ministre avoua ses maladresses : comment en effet imposer tout un ensemble de mesures concernant les grévistes, les cheminots et les fonctionnaires en mal de préserver leurs acquis syndicaux et de retraite; les enseignants et infirmières bousculés et nombre de catégories de travailleurs affiliés aux trois grandes centrales syndicales, tous préoccupés par un avenir incertain? N’y a-t-il de cela quelque écho chez nous?…

Plutôt que le mécontentement à l’égard de leur propre État, de se demander Le Monde Diplomatique de février dernier, les grévistes n’exprimaient-ils pas un cri d’alarme aux travailleurs de l’Europe entière, notamment leurs inquiétudes face aux incertitudes d’une Union Européenne sujette à renégociation? Il faut à cet égard souligner l’objection du Wall Street Journal Europe, pour qui l’analyse du Monde diplomatique ressemble à une description trotskyste de la situation économique.

Dans un contexte pourtant euphorique pour la plupart des bourses — de Paris, de Francfort, de Londres, de Madrid — la mondialisation du commerce fera figure, aux yeux des gagne-petits, de mangeuse de travailleurs en proie aux coupures, aux compressions en tous genres, aux délocalisations d’industrie, le tout au nom de la mondialisation (le maître-mot) et des coûts sociaux moins élevés ou inexistants.

Le New York Times se demandera pudiquement si les sociétés américaines ne devraient pas réfléchir aux conséquences socialement destructrices des compressions et de dislocations. Les mises à pied atteignaient même les hauts cadres du grand capital, sans omettre les 2,5 millions d’Américains ayant perdu leur emploi au cours de la période 1991-1995. L’économisme n’est pas une fin en soi, écrit-il, c’est aussi l’organisation d’une société.

Le phénomène n’est donc pas unique à la France, ni à d’autres pays européens connaissant des situations plus graves. Il est universellement réparti à travers un monde capitaliste sans pitié, anonyme, n’ayant qu’un objectif, l’enrichissement d’une classe possédante de plus en plus gagnante de ses impunités en matière sociale, de commerce déréglementé, de spéculation effrénée sur les monnaies, bref d’un libéralisme débridé «à l’anglo-saxonne», d’ajouter Le Monde.

Si encore les gouvernements et les multinationales s’astreignaient à l’application rigoureuse des conventions de l’Organisation Internationale du Travail souscrites au cours des ans par des centaines de pays et gouvernements. La future Organisation Mondiale du Commerce (OMC) devrait prendre acte d’un minimum requis concernant la clause sociale sur laquelle il serait difficile de ne pas s’entendre : abolition du travail forcé, non-discrimination dans l’emploi, âge minimum d’accès à l’emploi, liberté syndicale. De telles clauses sont loin de plaire aux multinationales. Ce sont là des mesures qualifiées de «restrictions relatives au travail, aux questions sociales et à l’environnement» par le directeur général de l’OMC, Renato Ruggiero en interprète fidèle.

Les tentatives de solution

Impôt contre le dumping monétaire, taxe compensatoire sur les produits nationaux étrangers de forts différentiels de coût de main-d’oeuvre, régulation des zones de libres échanges (ZER) où se manifestent de plus en plus la maginalisation des pays, l’érosion des acquis sociaux, la montée du chômage : voilà quelques éléments de solution à l’étude au GATT et ailleurs…

Les plus mécontents de la gauche française s’attaqueront aux privilégiés, aux grandes fortunes dont le patrimoine excède de loin en valeur celui de la grande masse des classes moyenne et travailleuse (1 % des Français détiennent 25 % de la fortune nationale, 10 % en détiennent 55 %). Sur environ «500 milliards de francs de revenus d’épargne financière perçus en 1992, écrit Christian De Brie, seuls 100 milliards ont été imposés, la moitié à l’impôt sur le revenu, l’autre bénéficiant du prélèvement libératoire, au total pour une trentaine de milliards d’impôt». Rien d’étonnant, ajoute-t-il, que sur vingt-cinq millions de foyers fiscaux, seulement onze mille paient plus de 50 % d’impôt et quatre-vingt-deux mille plus de 40 %. Même reproche aux sociétés françaises dont le taux d’imposition, le plus bas du monde développé, écrit De Brie, est passé entre 1986 et 1994 de 50 % à 33 %, gagne-petits auront-elles l’effet souhaité pour la relance économique et la consommation. Il est permis d’en douter…

Les remèdes pourraient bien passer par plus de rigueur dans la manière dont on exonère les sociétés à même les crédits d’impôt sur le revenu dans les zones d’investissement privilégiées : remboursement de TVA pour près de 100 milliards de francs, exonération de charges sociales, dégrèvement de taxes professionnelles (quelque 35 milliards de francs en 1995), autant de pistes qui permettraient d’équilibrer l’épargne entre sociétés, travailleurs et salariés, notamment celle des entreprises qui est passée de 12,3 % à 18,4 % entre 1984 et 1994, sans omettre une part accrue du capital, de 39,4 %, dans la valeur ajoutée.

Le paradoxe occidental

Le paradoxe d’un tel système, solidifié sous la présidence de François Mitterrand, pourtant d’allégeance socialiste, n’échappe pas à l’observation. Dès 1983, soit deux ans après le début de son premier septennat, le président se plaignait : «trop d’impôts, pas d’impôts…. Je veux qu’on amorce la décrue». C’est ainsi qu’il décrétera le grand virage néolibéral des socialistes français, auquel a souscrit tout naturellement le président Jacques Chirac en promettant de baisser, à compter de 1997, la part des prélèvements obligatoires.

On comprendra mieux la tendance et les difficultés sociales qui perdurent pour la masse des Français. Ne pourrions-nous trouver là quelque motif d’examiner plus à fond notre propre terrain fiscal fédéral et provincial? Les voyants rouges ont pourtant clignoté lors des manifestations populaires contre le gouvernement Harris, obligé de sabrer durement dans ses programmes sociaux. Ne sont-ils pas davantage menaçants dans un fédéralisme opposé à une véritable ouverture en vue de satisfaire aux aspirations décentralisatrices du pays? Un gouvernement claudiquant d’une réformette à une autre pour masquer l’insécurité de son propre avenir?…

En France, on aurait cru que les septennats de François Mitterrand comporteraient une préoccupation sociale accrue de la part de ses gouvernements. Le contraire a semblé être vrai, selon l’économiste Dominique Carabiol. Mitterrand a résolument orienté la France vers sa vocation européenne en arrimant le franc français au mark allemand Ce virage à droite semblait conforme à la consigne venue de Wall Street et des partisans du libéralime érigé en «religion du profit à tout prix» (Le Monde Diplomatique, septembre 1976).

Alors que les Européens souhaitaient accentuer les «critères de convergences» du Traité de Maastricht, aboutissant à de nouveaux équilibre économiques, à la désinflation et à l’équilibre du mark par rapport aux autres monnaies, les gouvernements se sont trouvés privés de leurs moyens traditionnels d’influer sur l’ajustement des monnaies, les déséquilibres d’inflation, la croissance, la balance extérieure, la productivité et l’emploi. L’arme unique à leur disposition, le budget national, s’en était trouvée d’autant affaiblie par une conjoncture difficile (guerre du Golfe, fluctuations excessives des monnaies), qu’il s’est produit des déficits budgétaires imprévus.

Les rencontres de Turin en vue de l’élargissement du Traité de Maastricht auront été l’occasion d’exiger davantage d’orthodoxie en matière de déficit budgétaire, soit 1 % du PIB, au lieu de 3 % prévu par le traité de 1992, limitation de la dette totale à 50 % du PIB au lieu de 60 %. Les indices économiques de la France ne sont guère rassurants à cet égard : une croissance diminuée à 1,9 % en 1995, et un estimé révisé de 1,3 % pour 1996 au lieu des 2,8 % prévus.

Une politique étrangère européenne François Mitterrand n’aura laissé indifférents ni ses admirateurs, ni ses détracteurs. Franchement européen dans sa pensée, il n’a négligé aucun moyen de renforcer l’équilibre extérieur de la France, y compris la réintégration de son gouvernement au dispositif militaire de l’OTAN abandonné par le général de Gaulle en 1966. Son allégeance à la cause serbe dans les conflits de l’ex-Yougoslavie a déçu les observateurs. On doit remonter à la reconnaissance internationale par les puissances occidentales du morcellement de l’ex-Yougoslavie pour s’expliquer un conflit où l’Europe n’a pas su conserver rigoureusement une neutralité pourtant essentielle à tout règlement pacifique. Gare à la reconnaissance prématurée!…

Le plaidoyer de Jacques Chirac à Washington en faveur d’un rôle accru de l’Europe en matière de défense européenne soulèvera quelque doute. Pourrait-on, en effet, convaincre les Américains de se soustraire d’une partie de leurs apports militaires pour permettre aux Européens d’agir seuls dans une crise limitée à l’Europe? Il s’agirait alors de définir des forces et des structures de l’OTAN à «double usage» : on permettrait à des groupes de forces interarmes multinationales (GFIM) d’agir pour des missions de paix dans des espaces traditionnels de l’OTAN; mais on sauvegarderait aussi un certain droit de regard de SACEUR, le commandant suprême (américain) de l’OTAN. Le départ des troupes américaines de la Bosnie à la fin de 1996 présenterait une situation de cette nature.

Les observateurs craignaient l’arrivée de Jacques Chirac à la présidence française, notamment lors de la reprise des essais nucléaires de Mururoa. Jacques Chirac a pourtant fait preuve de courage en abordant la restructuration des Forces armées françaises en armée de métier. Le démantèlement progressif de bases militaires, l’abandon de certains dispositifs nucléaires (du plateau Albion), les choix des équipements de défense, l’orientation des recrues vers un service civil, voilà autant de mesures d’envergure qui nécessiteront de la part des Français beaucoup d’adaptation dans un fragile contexte économique et social.

Le conflit algérien s’est prolongée aux portes de la France, non sans de graves incidents sur son propre territoire, nommément contre des civils et religieux français (détournement d’avion sur Marseille en décembre 1994, explosions à la voiture piégée, attentats dans le métro parisien). Tout en privilégiant les possibilités d’un règlement négocié du drame algérien, les mesures gouvernementales françaises visent davantage les lignes de crédit en faveur d’une Algérie prostrée; elles affermissent le dispositif de lutte anti-terroriste, ce qui ne manque pas de se répercuter sur le mouvement des Algériens vers la France, dont l’immigration a été sévèrement limitée ces dernières années.

L’autoflagellation des intellectuels Au plan culturel, la presse française a trouvé ses pessimistes pour souligner le glissement de la France comme puissance économique : le correspondant du Monde aux rencontres des puissances de ce monde à Davos n’en revenait pas. Les écrivains y sont allé de leur masochisme, dénigrant leurs propres créations au profit du roman latino-américain ou des nouvelles anglo-saxonnes. Même les intellectuels catholiques ont semblé insatisfaits de ne pas retrouver des littérateurs comme François Mauriac ou Paul Claudel.

Masochisme ou ouverture sur le monde? Toujours est-il qu’une trentaine d’écrivains américains étaient les invités d’honneur du Salon du livre de Paris en mars dernier, ce qui n’est pas peu dire de l’engouement des Français pour la littérature américaine. Les éditeurs américains ont déversé quelque quinze tonnes de livres au Salon. Ils ont exprimé leur intérêt de publier davantage des oeuvres françaises…

Etait-ce une raison pour le New York Times et Newsweek de se demander s’il existe vraiment une culture française et d’affirmer sans ambage que les seuls créateurs en France sont des immigrés africains ou maghrébins! Comme si la France ne pouvait s’accommoder tout autant d’Américains comme James Conlon à l’Opéra de Paris, du musicien William Christie, du dramaturge Bob Willson ou de Peter Brook au théâtre des Bouffes du Nord.

Comme si la France seule avait su ouvrir ses portes aux courants culturels extérieurs depuis Diaghilev, Balanchine, Picasso, Chagall, Kundera. Comme si les Américains n’ont pas eu chez eux nombre d’artistes et de vedettes d’origine européenne : des cinéastes de Hitchcock à Fritz Lang, de Billy Wilder à Stanley Kubrick, des géants de la musique comme Rubinstein et Horowitz., des peintres comme De Kooning, Gorky et Rothko, sans omettre l’apport extraordinaire du Bauhaus allemand. Le président Chirac a dû expliquer, au cours de sa tournée américaine, que la France était autre chose qu’un pays de parfums et de fromages!

Le pessimisme frileux des Français s’accroche à des clichés comme celui sur la famille que l’on veut réduite à un ou deux enfants, une conséquence directe de l’exiguité des logements hors de prix dans un pays très peuplé et un territoire somme toute exigu. Selon ces mêmes critères, on devrait afficher la moindre ostentation dans le vêtement. Si on vous complimente sur la qualité de votre veston, il serait incorrect de répondre qu’il s’agit là d’une griffe. Il faut plutôt parler d’une trouvaille achetée au hasard d’une visite dans un magasin d’occasions! Conclusion La crise continue ailleurs comme chez nous. Elle appelle l’austérité face à des lendemains incertains. Les mesures visant l’emploi des jeunes Français ne semblent guère donner de résultats pour un pays qui n’a créé que 70 000 emplois nets en 1994. Des efforts immenses s’imposent non seulement à l’échelle du pays, mais de toute l’Europe où le chômage frappe plus de dix-huit millions de personnes. Sans être rassurantes, les perspectives européennes pourraient permettre un certain optimisme, si on mesure les estimés relatifs aux «millions» d’emplois créés (dixit Jacques Delors, contesté par d’autres) au cours des premières années de la Communauté européenne, communauté en voie de s’élargir à une trentaine de pays.

Ronne Paul Cilhout a fait carrière an

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 13, No. 4 (1996) — Winter 1996 // Hiver 1996, pp. 21–23. Lire le reste de ce numéro →

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