bout de papier, Vol. 14, No. 4 (1997) — Winter 1997 // Hiver 1997, pp. 26–27
Est-il possible, trente ans après sa visite de 1967, d’exprimer sans passion le sens de la démarche de Charles de Gaulle envers le Canada et le Québec? Cet homme âgé de soixante-dix-sept ans, engagé dans un deuxième et dernier mandat présidentiel, a-t-il voulu «corriger l’histoire»? C’est du moins ce que révèlent des témoins de son époque, deux siècles après que furent bradés, non sans indifférence, la Nouvelle-France et ses soixante mille sujets français, une «trahison» aux yeux de Charles de Gaulle.
Comment expliquer autrement, comme l’écrit Jean Lacouture, «l’éléphant de Gaulle (qui) piétine avec une sorte de férocité jubilante la forêt canadienne»? (V. De Gaulle, tome 3 Le souverain, Ed. Seuil 1986, chap. 19.) Au retour de sa visite au Québec de juillet 1967, de Gaulle dira à ses proches : «ce que j’ai fait, vous m’entendez bien, je devais le faire». Jean-Daniel Jurgensen, directeur d’Amérique au Quai d’Orsay, proposera rassurant : «Mon Général, vous avez payé la dette de Louis XV!».
De Gaulle, ancien professeur d’histoire à l’école militaire de Saint-Cyr, perçoit le monde sous le prisme des équilibres de puissance, du rang, et surtout de «l’idée qu’il se fait de la France», idée qu’il entend soutenir depuis sa fuite à Londres en 1940, regroupant autour de sa personne le mouvement des «Français libres». Il percevra à la faveur de sa mission libératrice et au cours de ces années un scepticisme profond à l’égard de ceux qu’il appelle «les Anglo-Saxons».
Trois visites au Canada
Pendant la Deuxième guerre mondiale, le gouvernement de Mackenzie King, soucieux de ne pas exacerber les rapports entre orangistes ontariens et catholiques québécois, ménage l’opinion québécoise rangée plutôt du côté du gouvernement du maréchal Pétain installé à Vichy. Ce n’est qu’en novembre 1942 qu’il se résigne à rompre ses relations avec ce dernier. En 1943, lorsque le gouvernement canadien adresse un appel du pied à Washington afin qu’on reconnaisse le Comité français de la libération nationale formé à Alger, Mackenzie King veut rappeler oralement que des considérations d’ordre domestique, notamment l’opinion de la population francophone du Québec, militent en faveur de cette reconnaissance.
Ainsi, lorsque en 1944, Charles de Gaulle visite le Canada à la suite de son voyage aux États-Unis, l’accueil des Montréalais et des Québécois est débordant. Il écrira plus tard dans ses Mémoires de Guerre (tome II, p. 241) qu’il se sentit alors «comme submergé par une vague de fierté française, bientôt recouverte par celle d’une douleur inconsolée, toutes les deux venues du lointain de l’Histoire».
Cette visite sera plus formelle (accueil à Rideau Hall, dîner d’État, discours aux deux chambres réunies) que celle non moins triomphale qui viendra un an plus tard après l’accueil délirant du peuple américain au héros de la France libre. De Gaulle voit en Mackenzie King un franc nationaliste vis-à-vis le puissant voisin du sud, homme soucieux de l’indépendance de son pays, qui par ses échanges francs et généreux avec lui «prouve que la France eut mille fois raison de venir ici jadis et d’y semer la civilisation» (v. tome III, p. 216).
En 1960, Charles de Gaulle fera une visite d’État après avoir reçu brièvement le premier ministre John Diefenbaker en 1958 alors que ce dernier effectuait une tournée mondiale axée principalement sur le Commonwealth. Il ressort de cette dernière visite des échanges francs et directs au sujet d’un éventuel directoire à trois que de Gaulle proposait «aux Anglo-Saxons», la Grande- Bretagne et les États-Unis.
On a cru un moment que de Gaulle n’accepterait pas l’invitation officielle de Diefenbaker, en raison de la franche opposition de ce dernier à l’idée de décisions prises sans consultation préalable au sein de l’OTAN; ou encore de son vote portant sur une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies visant à censurer la France pour ses essais nucléaires au Sahara. Simple rumeur ou pressions de l’ambassade de France à Ottawa? Rien de tel ne semblera effleurer la pensée du général et la visite de 1960 sera un grand succès.
Le Canada est-il demandeur?
Diefenbaker a-t-il demandé à de Gaulle, comme le prétendent les auteurs français Pierre et Marie Kouanet (V. Les trois derniers chagrins du général de Gaulle, Ed Grasset, Paris 1980) le concours de la France, «pour contenir la pénétration économique, technique et financière des États- Unis»? Tout en s’affirmant l’allié des Etats-Unis, de Gaulle répond que «la France serait disposée à se rapprocher beaucoup du Canada, mais pour qu’elle le fasse de grand coeur, et d’ailleurs, pour que l’ensemble canadien ait le ressort et le poids voulu, il faudrait qu’il veuille et sache résoudre le problème posé par ses deux peuples dont l’un est un peuple français qui doit, comme tout autre, pouvoir disposer de lui-même» (V Mémoires d’Espoir, Ed. Plon, Paris, 1970, tome I, p. 253).
«Surimpression historique?», se demande Lacouture. Diefenbaker n’a pas dû pousser la chose très loin. Son conseiller des affaires étrangères à l’époque, l’ancien Sous-secrétaire Basil Robinson, attire l’attention du premier ministre sur la remarque écrite plus tard par de Gaulle. Diefenbaker répond qu’il n’a pas tellement touché ces questions dans ses entretiens privés avec de Gaulle, lequel, dit-il, s’intéressait davantage aux grands thèmes internationaux (V. Diefenbaker’s World, Éd. University of : Toronto Press, 1989).
Diefenbaker s’y manifeste pourtant rempli d’admiration pour de Gaulle, tout comme Lester B. Pearson, alors leader de l’Opposition à la Chambre des communes. Tous deux ne tarissent pas d’éloges du «towering and great man» de Gaulle. La presse anglophone se fait l’écho de ces élans d’admiration. La France offre cinquante bourses d’étude aux Canadiens. Le Conseil des arts du Canada en offre cinq aux Français.
Lester B. Pearson, devenu premier ministre, recevra à Paris en janvier 1964 l’accueil généreux et compréhensif du général. Là aussi, la méfiance à l’égard des «Anglo-Saxons» passera dans les échanges, notion que Pearson tentera de réfuter. Ce dernier se montrera toutefois sympathique à la suggestion du général à l’effet d’une coopération étroite avec la France afin de résister davantage à l’envahissement économique du Canada par les États-Unis, proposition qui aura peu de suite. Le discours de présentation des lettres de créance du nouvel ambassadeur Jules Léger compliquera la situation quelques mois plus tard. S’adressant au président français, il dira :
… Notre évolution a pris un rythme très accéléré. Ces développements ne peuvent se faire contre la France. Il s’agit de savoir s’ils auront lieu sans la France ou avec la France. Le Canada peut trouver ailleurs ce qu’il lui faut pour son confort matériel. Cette voie de facilité ne nous suffit pas. Elle ne répond pas à nos aspirations profondes……
De Gaulle n’apprécie pas les reproches voilés du Canada dans ce discours. Il émet le même jour un communiqué révélateur de ce mécontentement :
Les préoccupations de l’Ambassadeur rejoignent celles que le Premier ministre du Canada avait lui-même exprimées au général de Gaulle il y a quelques mois. En réalité, sans la France, un certain équilibre serait à tous égards difficile à maintenir pour le Canada…. La France tient beaucoup à ce que cet équilibre soit maintenu…. Quoi qu’il en soit, la France est présente au Canada, non seulement par ses représentants, mais aussi parce que de nombreux Canadiens sont de sang français, de langue française, d’esprit français, bref, ils sont Français sauf en ce qui concerne le domaine de la souveraineté.
Épicentrisme québécois
L’effervescence règne au Québec sous l’effet de la Révolution tranquille. Jean Lesage, ancien ministre fédéral, devenu premier ministre libéral du Québec, lance son slogan de «maîtres chez nous». Paul Gérin-Lajoie, ministre de l’Éducation, un futur président de l’ACDI, affirme devant le corps consulaire de Montréal que le Québec a le droit d’étendre au niveau international ses compétences exclusives en matière d’éducation et de culture. Lesage effectue, dès 1962, plusieurs visites en France, accompagné de Gérin-Lajoie et d’autres ministres, il inaugure la maison du Québec à Paris, prélude de la future Délégation générale à laquelle de Gaulle accordera les privilèges diplomatiques. Ottawa prend à partie les ministres français de la coopération, de la culture, de l’éducation nationale du fait qu’ils traitent directement avec leurs collègues québécois, non sans arrière-pensée il est vrai, les dossiers que Québec jugeait de sa compétence.
La proposition française de faire inviter le Québec à une conférence des ministres de l’éducation francophones au Gabon, soulève d’abord l’étonnement d’Ottawa, puis des démarches diplomatiques et finalement la rupture des relations entre le Canada et ce pays africain éloigné. Ainsi se poursuivra le chassé-croisé Paris-Ottawa-Québec.
Le glas de la discorde sonnera avec un accord culturel Québec-Paris sur l’éducation en février 1965, sans qu’Ottawa n’ait eu le temps d’accorder son nihil obstat fédéral. Un échange de notes entre Ottawa et Paris coiffera celui-ci à posteriori, ainsi que d’autres accords, dont celui sur la culture en novembre 1965, désormais baptisés par Ottawa «ententes» entre Québec et ses partenaires culturels.
Tiraillements protocolaires
De Gaulle était devenu sceptique à l’égard de l’avenir du Québec au sein de la fédération canadienne. Fort de sa polémique avec Ottawa, Daniel Johnson (père), élu en 1966, assoit sa politique sur un titre accrocheur Egalité ou Indépendance. Il ira à Paris convaincre le général réticent et l’inviter au Québec à l’occasion de l’Expo 67 : «Le peuple québécois a besoin de vous, mon général; c’est maintenant ou jamais. Notre peuple vous recevra avec tous les honneurs et l’affection dus à votre rang et à votre personne». Le général viendra donc au Québec sur le croiseur Colbert, au risque de refouler les plates-bandes protocolaires fédérales, de froisser le Canada anglophone et même une certaine bourgeoisie québécoise. Si pour la presse anglophone De Gaulle descended from statesmanship to mischief-making (De Gaulle est descendu du niveau d’homme d’État à celui de pêcheur en eau trouble), pour Johnson, au contraire, c’était «l’accueil spontané de tout un peuple»…. Tout comme
Lester B. Pearson.
La dramaturgie de la visite connut une rapide escalade : Ottawa s’est trouvé en porte-à-faux avec Québec sur l’opportunité des propos, les campagnes de presse s’élevant à un niveau de passion jamais vu chez nous. Tout cela demeure quelque peu mystérieux au fur et à mesure de la progression des discours le long du Chemin du Roy. Le général semble porté par la vague humaine et se voit dans les réjouissances comme au lendemain de la Libération. Voulait-il prôner l’indépendance du Québec ou à tout le moins apporter un formidable soutien aux tenants de l’autonomie provinciale? Le gouvernement Johnson ne semblait pas en exiger autant. Les communiqués firent le reste pour dissuader le général de se rendre à Ottawa.
La Francophonie, une institution naturelle pour le Québec?
Le Québec sera traité en partenaire privilégié par la France, cependant que les rapports du Canada fédéral avec Paris redeviendront à peu près normaux sous les présidents Pompidou et Giscard d’Estaing. L’idée d’un organisme de la francophonie, la future Agence de coopération culturelle et technique entre pays francophones, fera son chemin, mais Ottawa s’opposera à toute tentative visant à court-circuiter le : gouvernement fédéral dans la composition du conseil de l’Agence. Le compromis auquel on parviendra à la suite de deux con-
– férences de Niamey (Niger) sera d’y recon- 1 naître le Québec à titre de «gouvernement : participant» (1970); Ottawa y fera admettre, sur un pied d’égalité avec le Québec, le Nouveau-Brunswick Le même débat suivra pour la convocation des pays francophones à une réunion au sommet de 1985 qui mit nombre d’années à se régler en raison du gouvernement Trudeau qui ne voulait pas de délégation : québécoise séparée, tout au plus une présence québécoise au sein d’une délégation canadienne. Québec y sera finalement admis, grâce à la souplesse du premier ministre Mulroney et à la formule de «gouvernement participant». Observateur au niveau politique, il pourra, avec l’accord d’Ottawa, intervenir dans les matières économiques, mais librement dans celles de sa compétence culturelle. Comment s’étonner que le Québec veuille s’appropier quelques canaux de coopération à l’échelle internationale dans un contexte mondial devenu aussi poreux? À l’ère de l’Internet et de la mondialisation de l’économie, on se rend compte que la souveraineté de l’État-nation ne signifie plus grand-chose. Comble d’ironie, la Belgique décidait, il y a quelques années, de modifier sa Constitution dans le but d’accorder aux gouvernements régionaux, flamand et wallon, le pouvoir de conclure des accords internationaux dans leurs champs respectifs de compétence.
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