bout de papier, Vol. 15, No. 3 (1998) — Fall 1998 // Automne 1998, pp. 10–13

En novembre 1997, je suis revenue à Hanoi dans le cadre du Sommet de la Francophonie, en devoir temporaire pour la troisième fois. La première fois fut en 1992 quand j’accompagnai le ministre Michael Wilson en tant qu’agent du Bureau du protocole. Le choc fut grand dès mon arrivée à l’aéroport Noi Bai. Hanoi, la nouvelle capitale du Vietnam réunifié, se montrait si pauvre, délabrée, arriérée et terne. Même 17 ans après la fin de la guerre (1975), je ne vis pas de signes d’un dynamisme économique et social que je m’étais habituée de voir à Saigon pendant la guerre, avant mon départ pour le Canada en 1967. Je ne pus m’empêcher de sentir une certaine amertume et dépression car Hanoi fut ma troisième destination, après Taipei et Kuala Lumpur dans ce premier retour en Asie. Hanoi avait l’air d’une petite ville d’un temps reculé avec sa population pauvrement et tristement vêtue qui se déplaçait surtout à bicyclettes, en cyclos ou à pied. Les quelques voitures qui existaient appartenaient aux rares organisations ou ambassades présentes en ville. Pour circuler dans cet océan de véhicules sans moteur, le Klaxon était la norme. Le peu de marchandises qui se vendait dans les magasins d’État n’offrait pas d’intérêt pour les touristes. Par ailleurs, presque personne ne parlait anglais ou français. Beaucoup parlaient le russe.
En 1994, en devoir temporaire pour la deuxième fois pour préparer la visite du Premier ministre au Vietnam, j’ai eu un autre choc de voir combien la ville avait changé. Çà et là on voyait quelques maisons récemment rénovées ou édifices nouvellement construits. Beaucoup de motocyclettes côtoyaient les bicyclettes. Ainsi le Klaxon de ces nouveaux véhicules s’est ajouté à celui des voitures pour rendre Hanoi assez bruyante. Quelques feux de signalisation aux principales artères constituaient un des signes concrets de la nouvelle politique d’ouverture du Vietnam. Les femmes s’habillaient plus à l’occidentale comme pour démontrer leur nouvelle richesse et leur intégration au reste du monde. Les petits commerces privés faisaient leur apparition et concurrençaient les magasins d’État. Les fonctionnaires cherchaient des occasions pour glisser quelques mots anglais dans leur conversation avec moi. Leur comportement à mon égard, une Viêt kiêu (Vietnamienne vivant à l’étranger) dégageait aussi plus de chaleur et d’amitié. La barrière psychologique était tombée dès qu’ils apprenaient que j’avais quitté le Vietnam bien avant l’année fatidique 1975 pour mes études au Canada.

Cette fois-ci, je suis revenue à Hanoi avec beaucoup d’enthousiasme et d’espoir. J’étais sûre d’avance que les choses auraient encore beaucoup changé. J’ai souhaité qu’elles police qui était évidemment beaucoup plus ron – tarif raisonnable selon nos normes — Sommet. Une fois, au cours d’un de ces exercices, une de ces Peugeot en a frappé une autre, ce qui a embarrassé pas mal les responsables devant la foule. Puis il y avait cet exercice d’incendie à l’hôtel Daewoo (18 étages) qui a attiré beaucoup de badauds devant l’hôtel. Jamais auparavant, les gens n’avaient vu quelque chose d’aussi sophistiqué. D’un autre côté, cela a été un signe que les autorités ne voulaient rien laisser au hasard. La tenue de ce Sommet constituait tout simplement le premier événement international important au Vietnam, bref un vrai défi. Par conséquent, le gouvernement vietnamien tenait à bien le faire en investissant beaucoup dans l’embellissement de la ville. Il a aussi eu recours à un nombre important de gens qui connaissent plus ou moins le français de partout à travers le pays (professeurs et étudiants) pour servir comme interprètes ou guides.

Le Centre des congrès et le Grand théâtre, deux édifices complètement rénovés — un autre cadeau de la France – étaient parmi les endroits clef pour le déroulement du Sommet. Ils contribuent beaucoup au charme de Hanoi par leur architecture de l’époque coloniale. Le boulevard Hung Vuong (nom du premier ancêtre des Vietnamiens)-le plus beau de Hanoi où sont sis le Centre des congrès et le mausolée de Ho Chi Minh — était devenu, pendant le Sommet, le plus grand stationnement du pays. Très fort sur l’aspect protocolaire, les autorités ont créé un cortège officiel impressionnant certes, mais très encombrant. Chaque délégation officielle était guidée par une voiture de police avec sirène, sans compter d’autres voitures de sécurité dans le convoi, selon l’importance de la délégation. Beaucoup de rues avoisinantes étaient fermées à la circulation et au public. La population obéissait tout simplement.

La sécurité était très stricte avant et surtout pendant le Sommet. Pourtant, la ville est connue jusqu’ici, malgré la foule partout, comme une ville sécuritaire pour les touristes même la nuit. On voyait les policiers au centre-ville, dans les endroits clef, sur les rues du parcours des cortèges officiels, dans les hôtels. Au Daewoo, les agents en uniforme vert étaient omniprésents. Ceux qui desservaient les ascenseurs ont dû subir un petit cours ultra-intensif en français car j’en ai entendu quelques-uns adresser timidement un bonjour aux délégués qui utilisaient les ascenseurs. Ils m’ont dit que la durée de leur service était de 24 heures d’affilée, le déploiement des forces de l’ordre étant trop grand pour faire autrement. A force de voir les mêmes visages et après quelques échanges, courtois mais chaleureux, de banalités, quelques-uns sont devenus assez coopératifs et accommodants.
Le centre-ville de Hanoi se trouve dans le vieux quartier presque millénaire. Il est bien connu par ses 36 petites rues commerçantes très étroites. Ces rues portent encore le nom des produits qui se vendaient là autrefois.
Cependant, aujourd’hui, on peut déambuler dans la rue du Chanvre (Hang Gai) pour acheter tous les articles en soie, les nappes brodées à la main, les T-shirts ou les articles de laque. Les prix sont plus qu’abordables et la qualité satisfaisante. D’ailleurs Hang Gai est très populaire auprès des touristes. Un agent du Protocole vietnamien m’a raconté que les ventes du magasin Khai- Silk (un des rares à Hanoi ayant l’air climatisé) ont atteint 8,000 $ US par jour pendant le Sommet, de quoi faire rêver tous les magasins du pays!
Une de mes tâches officielles était d’accompagner le groupe d’invités spéciaux. Quelques-uns d’entre eux voulaient avoir une idée du nombre de mendiants à Hanoi en vue d’une comparaison avec d’autres capitales de pays en développement. Ils n’en ont pas trouvé. Je dois reconnaître que je n’en ai pas tellement vu au cours de mes deux dernières visites.
Les marchandes ambulantes se faisaient aussi moins nombreuses. Il s’agit de femmes pauvres des villages en banlieue de Hanoi. Elles se rendent tous les jours en ville pour vendre quelques produits maraîchers dans les deux paniers suspendus aux extrémités d’un balancier sur leur épaule. Elles constituent une des images typiques du Vietnam.
De 1994 à 1997, les petites boutiques ont poussé comme des champignons. Elles vendent quasiment de tout. Comme le paiement des impôts est encore loin de faire partie des moeurs locales, beaucoup de magasins ne montrent pas tout. Il faut faire la demande spécifique, et, comme par magie, le produit en question apparaît de l’intérieur ou d’une maison tout près.
Certains jeunes Vietnamiens aiment bien fréquenter les cafés du centre-ville, “la place” quoi! Dès 9 h du matin, les salles sont déjà pleines. Les motocyclettes encombrent les trottoirs de devant. Apparemment c’est le passe-temps favori des jeunes des familles de nouveaux riches. Dans l’après-midi, ils se grouperont dans les endroits servant la bière à pression. L’instinct grégaire est bien notoire.
L’hospitalité était exemplaire. Ainsi quand notre petit groupe d’invités spéciaux visita le musée de l’oncle Hô, le comité d’accueil était aussi nombreux que les invités (quatre guides pour quatre invités). Le directeur du musée, qui a une fille présentement boursière à l’université de Montréal, était là pour accueillir le sénateur Molgat. Mais, malheureusement, ce dernier ne pouvait pas venir au Sommet. Personnellement, j’ai eu deux guides (qui se débrouillent un peu en français) à moi toute seule. Elles se relayaient pour me raconter la vie et les accomplissements de l’oncle Hô. Le guide principal, une femme détentrice d’une licence en français, s’occupait du reste du groupe.
Pour la journée du départ, en plus du comité officiel composé des représentants de la direction de l’hôtel Daewoo qui offrait les salutations près de la porte d’entrée principale, tous les groupes d’employés dans leur uniforme (cuisiniers, porteurs, hôtesses, préposés à la réception) étaient présents le long de l’allée pour agiter leur main au passage des clients. Jusqu’ici je n’ai jamais vu d’hospitalité poussée jusqu’à ce point, mais c’était très joli et sympathique pour les spectateurs. En général les gens sont très chaleureux malgré leur pauvreté. Ils préfèrent rire à dire non, surtout aux étrangers. Ils sont très sociables et parlent volontiers aux étrangers. Le coût de la vie est très bon marché si nous fréquentons les établissements misant plus sur la clientèle locale qu’étrangère.
Avant l’atterrissage de l’avion d’Air Vietnam à Saigon (où j’ai fait une visite privée de 4 jours), en l’espace de 5 minutes, j’ai cru entendre que la température à l’extérieur a descendu de 30 degrés celcius en vietnamien à 25 en anglais et 20 en français! Les employés à bord n’ont pas encore tout-à-fait maîtrisé les langues étrangères, mais leurs sourires constants ont conquis le coeur de beaucoup de touristes.
Saigon de 1997 me donne l’impression qu’elle est deux fois plus grande que Saigon de 1967. Elle est sûrement deux fois plus peuplée, sinon plus. Que de voitures et de motocyclettes. Cependant, on dirait que les gens respectent plus les règles de circulation qu’à Hanoi. Les maisons à 3,4 étages poussent partout. Je ne retrouve quasiment plus les anciens quartiers résidentiels bordés de grands tamariniers.
Je suis revenue dans la vieille maison de mes parents où habite une de mes soeurs depuis une dizaine d’années. Je pouvais compter sur les doigts le nombre des familles que je connaissais et qui restent encore là. Ils ne font plus de commerce comme dans le temps. La plupart se contente de louer le devant de leur maison aux gens pour la vente de vêtements locaux et importés (jeans, T-shirts et accessoires). Les autres familles sont venues du nord après la chute de Saigon en 1975. La majorité ont occupé les maisons vides laissées derrière par les réfugiés grâce à leur statut auprès vent aux nordistes ou aux sudistes converexhortant la population au patriotisme. Partout les jeunes préfèrent écouter la musique jaune et ils n’ont plus besoin de le faire en cachette.
“L’économie de marché” — terminologie officielle qui sonne politiquement plus correct que système capitaliste — est là pour rester, malgré le changement de dirigeants. Autrement dit les Vietnamiens sont devenus des “bourgeois” par la force des choses et ils ne s’en plaignent pas. Mais ils pratiquent surtout le petit commerce. Leur souci primordial en général consiste à chercher tous les moyens possibles pour améliorer leurs conditions de vie matérielle. Les souvenirs de la guerre sont déjà très lointains pour la vieille génération vivant au pays. Quant aux jeunes qui grandissent dans la paix et dans un contexte plus libéral, ils pensent plutôt à acquérir une meilleure éducation pour mieux vivre. Pouvoir vivre en paix même dans les conditions actuelles semble être un progrès énorme, donc très acceptable, par rapport à ce qu’ils ont connu. En plus, dorénavant le pays est membre à part entière de la grande communauté internationale. La patience est toujours une vertu.
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