bout de papier, Vol. 16, No. 1 (1999) — Spring 1999 // Printemps 1999, pp. 16–17

J’ai toujours hautement estimé les valeurs véhiculées par le Canada et c’est pourquoi j’ai consacré ma vie à son édification»
Témoin de plus de cent ans d’histoire du Canada, Fulgence Charpentier est la mémoire vivante de la politique étrangère canadienne du XX° siècle. Par le truchement de la diplomatie et du journalisme, il a su contribuer à l’émancipation du Canada à une époque où l’environnement international était constamment redéfini. Il a consacré dix-sept années de sa vie au Service extérieur pendant lesquelles il travaille au sein de neuf missions canadiennes à l’étranger. On se souvient de Fulgence comme étant le premier ambassadeur canadien nommé dans les pays francophones d’Afrique. Aujourd’hui âgé de 101 ans, il poursuit sa passion pour l’international en signant une chronique hebdomadaire au journal Le Droit. bout de papier a retracé les motivations qui l’ont poussé à consacrer sa vie à servir son pays ainsi que les points chauds de sa carrière diplomatique.
Né en 1897, Fulgence Charpentier s’émerveille très tôt de l’ouverture de son pays vers le monde. Le début du siècle est une véritable époque d’effervescence pour le Canada qui connaît une expansion territoriale, une explosion commerciale et d’importantes vagues d’immigration en provenance de l’Europe. À cette époque, il voue un respect particulier aux Clercs de St-Viateur venus de France pour enseigner aux jeunes Canadiens la littérature française. «Leur message avait un tel impact sur les foules», affirme-t-il. Le jeune Fulgence est impressionné par leurs discours qui savent influencer et convaincre. Il se souvient encore du ton solennel et déterminé déployé par sir Wilfrid Laurier lors d’un discours électoral en 1910. Dès lors, il est transporté par le bouillonnement qui entoure le développement du pays.
Pendant la Première Guerre mondiale, Fulgence fait ses études collégiales à Joliette chez les Clercs de St-Viateur. Déjà, il démontre de la facilité à rédiger des textes et à en faire l’analyse. Il est passionné par la nouvelle. En 1913, il remporte le deuxième prix d’un concours littéraire au quotidien Le Devoir, ce qui l’encourage à offrir ses services pour la période estivale. C’est ainsi qu’il entame sa carrière de journaliste au Devoir durant les vacances d’été. En 1917, il s’enrôle dans l’armée canadienne. Il n’aura jamais l’occasion de combattre outremer car, étant donné sa connaissance de l’anglais, le Corps expéditionnaire canadien le recrute à Montréal comme interprète attitré au soin des blessés Canadiens. «C’est la providence», dit-il. Après la guerre, il entame des études de droit à Osgoode Hall à Toronto afin de mieux comprendre l’aspect juridique du travail de la Chambre des communes. Trouvant le droit trop «ennuyeux», il revient à Ottawa et reprend son travail de journaliste au Droit. Il occupe par la suite divers postes à la Chambre des communes, tout en poursuivant sa profession de journaliste.
En 1922, il est journaliste à la Tribune de la Presse du Parlement et, successivement, secrétaire (1924), vice-président (1925) et président des correspondants parlementaires (1926). De 1926 à 1930, il travaille à titre de secrétaire particulier de l’honorable Fernand Rinfret, secrétaire d’État. Il est affecté aux Archives nationales de 1931 à 1932. C’est à cette époque qu’il manifeste, par une lettre adressée directement au sous-ministre des Affaires extérieures, son désir de joindre le Service extérieur. Cette lettre ne portera fruit que vingt ans plus tard lorsque Louis St-Laurent devient premier ministre. Entre-temps, il occupe simultanément plusieurs autres fonctions dont celles d’échevin du quartier St-George à Ottawa (1927-1930), de commissaire responsable des finances à la ville d’Ottawa (1930-1934), et chef des Journaux français (compte rendu des débats de la Chambre des communes).
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Fulgence est responsable du Bureau de Censure du Gouvernement canadien. «On ne censure pas les idées», dit-il, «seulement les informations». Il se souvient que plusieurs nouvelles exclusives ont avorté à cause de la censure mais, dit-il, «cela était nécessaire afin de ne pas renseigner l’ennemi sur nos progrès». À titre de Chef de la censure, il participe donc à plusieurs conférences historiques pour les Alliés, dont la célèbre Conférence de Québec (1945) où 1l côtoie Winston Churchill et Franklin Roosevelt. Il assiste également à la Conférence de Londres (1946).
La période suivant la guerre reste une époque d’effervescence des relations extérieures du Canada puisque le premier ministre, Louis St-Laurent, et son secrétaire d’État des Affaires extérieures, Lester B. Pearson, en font alors une priorité nationale. Ceci se traduit notamment par l’ouverture d’un nombre important de missions à l’étranger créant ainsi un besoin accru en matière de ressources humaines qualifiées afin de représenter le pays sur la scène internationale. Les habiletés de fin stratège à la tête du Bureau de la censure de Fulgence attirent l’attention des architectes de la politique étrangère canadienne. En 1948, Lester B. Pearson le convoque afin de lui offrir un poste d’agent du Service extérieur. «Dans ce temps, le recrutement des diplomates ne s’effectuait pas de la même façon».
Fulgence Charpentier consacre dix-sept années de sa vie à l’édification de la politique étrangère canadienne. Sa première affectation l’amène à Paris en 1948. Au terme d’un long voyage de sept jours en bateau, Fulgence, sa femme et ses enfants s’installent sous les feux de la Ville Lumière en pleine reconstruction de l’Europe. A titre d’attaché de l’information et des relations culturelles à Paris, sous les ordres de l’ambassadeur et général Georges Vanier, Fulgence participe aux grands moments historiques de l’après-guerre. Il assiste à de nombreuses conférences, dont celle de l’Organisation des Nations Unies (1949) comme attaché et conseiller de la délégation canadienne, ainsi qu’à celle de l’UNESCO (1950). Par ailleurs, Fulgence occupe un poste de délégué du Canada auprès de l’UNESCO de 1948 à 1950. Pendant son séjour à Paris, il se lie d’amitié avec Mme LaRochefoucault qui est la propriétaire de l’édifice qui abrite l’ambassade. Cette dernière lui présente d’ailleurs le célèbre pianiste et docteur Schweitzer qu’il reverra en Afrique dans les années 60. Pendant son séjour à Paris, Fulgence s’implique activement auprès de la communauté artistique canadienne. Il développe une affection particulière pour l’écrivaine Gabrielle Roy avec qui il passe de longs moments à discuter de littérature, de poésie et «d’histoire drôles d’ambassades».
À la fin de son affectation à Paris, il revient au Canada et est nommé délégué à la Conférence de Montevideo en 1954, ce qui lui vaut le poste de chargé d’affaires de la toute nouvelle ambassade en Uruguay un an plus tard. En 1956, on lui demande de remplacer l’ambassadeur à Rio de Janeiro qui est alors en congé de maladie. De 1957 à 1960, il est envoyé comme consul en Haïti où François Duvalier impose une sanglante dictature au peuple haïtien marqué par la répression policière des «tontons Macoutes».
La diplomatie permet de faire un pont entre des cultures et des modes de vie différentes. Fulgence se rappelle qu’une grande part de son travail était d’accompagner les visiteurs canadiens dans la découverte de ces différences. Il se souvient d’un comédien montréalais très connu qui voulait à tout prix visiter les bidonvilles de Haïti. Accompagné par Fulgence, ils rencontrèrent une jeune fille de huit ans qui préparait la nourriture pour un bébé dormant dans un petit hamac. À l’étonnement des deux hommes qui lui demandèrent : «Mais où est ta maman? », elle répondit :«Maman est au champs et c’est moi qui s’occupe du bébé».
En 1962, il remet les lettres de créances lui permettant de procéder aux accréditations multiples de cinq missions canadiennes en Afrique, soit au Cameroun, au Gabon, au Congo (Brazzaville), au Tchad ainsi qu’en République centrafricaine. La composition linguistique du Canada explique son attirance naturelle vers ces pays d’Afrique francophone neufs à l’indépendance. Il avoue que son métier de journaliste a bien servi sa carrière diplomatique. «La majeure partie du travail d’un ambassadeur consiste à rédiger des rapports politiques de la situation des pays. Mes antécédents journalistiques m’ont très bien servi». Après l’Afrique, il revient au Canada âgé de 70 ans, et il accepte le poste de chef du protocole d’Expo 67 où il déploie ses fins talents de coordonnateur d’événements. Ainsi prend fin sa carrière au sein du service extérieur. Il retourne à ses premières amours pour le journalisme en travaillant pour le compte du journal La Presse et devenant puis revenant comme éditorialiste au Droit.
Fin observateur des mouvements sociaux, ce véritable «géant de l’information» est actuellement le doyen des journalistes francophones au Canada, sinon de par le monde. À l’aube du troisième millénaire, il poursuit sa profession de journaliste au Droit où il signe une chronique hebdomadaire sur T’actualité internationale. Son principal cheval de bataille: le conflit en ex-Yougoslavie. Il s’y intéresse particulièrement en raison de toute la complexité découlant de la cohabitation entre diverses ethnies vivant sur un même territoire.
Ceux qui veulent en savoir plus sur la vie captivante de Fulgence Charpentier auront bientôt l’occasion de lire ses mémoires (Fulgence Charpentier, mémoire d’un siècle) rédigés par Denyse Garneau et François Xavier Simard qui s’affairent depuis déjà cinq ans à reconstituer sur papier sa vie bien remplie. En hommage à ce diplomate et journaliste accompli, bout de papier salue le travail de ce grand homme qui a consacré sa vie à l’édification de son pays.

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