bout de papier, Vol. 18, No. 1 (2001) — Spring 2001 // Printemps 2001, pp. 10–13
L’extrait de L’Empire désorienté de Catherine Bergman est reproduit avec l’aimable autorisation de Flammarion Québec (mars 2001, 24,95 $, 309 р.). De ces récits, il ressort un portrait inédit et fascinant de la société japonaise, une société en grand désarroi qui cherche à s’orienter.

L’affaire des manuels scolaires
Mentionnez l’affaire des manuels scolaires à un Japonais, et vous le verrez sans doute lever les yeux au ciel d’un air exaspéré, et exhaler un petit soupir de profonde frustration.
Ce procès — le plus long de l’histoire juridique japonaise — a défrayé la chronique pendant plus d’une trentaine d’années, causé des manifestations épiques dans les rues de Tokyo, fait tomber des ministres, écourté la carrière d’un juge, déclenché des incidents diplomatiques entre le Japon et ses voisins, mobilisé l’opinion publique et cristallisé les paradoxes de la société japonaise d’après-guerre.
Au centre de cette tourmente, un vieux professeur d’histoire obstiné, Saburo Ienaga, qui voulait obliger les Japonais à regarder leur passé en face, leur faire reconnaître les horreurs commises par l’armée impériale durant la Seconde Guerre mondiale, et éduquer les nouvelles générations pour que l’histoire ne se répète pas.
J’étais nouvellement arrivée au Japon au moment où l’affaire des manuels scolaires, autrement dit le procès intenté par Ienaga, subissait l’un de ses nombreux rebondissements.
J’ai donc assisté, ébahie, à l’une de ces crises douloureuses qui saisissent périodiquement la société japonaise.
Jour après jour, à la une des grands quotidiens, dans les éditoriaux, les commentaires, les débats télévisés, la même question revenait, lancinante : Que s’est-il vraiment passé pendant la Seconde Guerre mondiale?
Je devais réaliser par la suite que, dans la vie japonaise, pas une semaine ne s’écoule sans que les journaux ou la télévision ne publient une nouvelle, un reportage, un témoignage, pour alimenter le même débat : avons-nous été les agresseurs ou les victimes? Quels sont nos souvenirs? Qui raconte l’Histoire? […] secondaire, manuel qui incluait les épisodes les moins savoureux, tels que la colonisation de la Corée, le massacre de Nankin, et l’existence de laboratoires de recherche sur les armes chimiques et bactériologiques en Mandchourie et à Singapour, tragiquement célèbres pour leur utilisation des prisonniers de guerre comme cobayes humains.
Dans un premier temps, le livre d’histoire d’Ienaga connut un succès certain : largement utilisé par les écoles secondaires japonaises, il fut réimprimé quatre années de suite. […]
Mais, après l’euphorie des premières années, le vent commença à tourner. Avec la fin de l’occupation américaine, la classe des hauts fonctionnaires japonais reprit les rênes du pouvoir, et il ne fallut pas très longtemps avant que les vieilles habitudes ressurgissent.
Au ministère de l’Éducation en particulier, on se remit bientôt à parler de « mission sacrée », de « sacrifice » et « d’abnégation ». Les fonctionnaires retrouvèrent rapidement leur attitude de propriétaire envers le contenu des programmes et des manuels scolaires dans toutes les disciplines, à commencer bien sûr par l’histoire. Désormais, tous les livres de classe devraient être approuvés par les inspecteurs du ministère avant d’être publiés, et il apparut très vite que leur préoccupation prioritaire était de donner aux jeunes Japonais une image positive de leur pays.
Pour Saburo Ienaga, les ennuis ne se firent pas attendre. Le manuscrit de sa cinquième édition lui revint, avec force corrections. Par exemple, quand il parlait de « l’agression japonaise en Chine pendant les années trente », les correcteurs du ministère butaient sur le mot « agression ». « La consonance en est tellement négative! Pourquoi ne pas utiliser plutôt le terme « avance militaire »? suggéraient-ils.
Et ils lui expliquaient très ouvertement leur souci : « Pour l’éducation des citoyens de la prochaine génération, il n’est pas souhaitable d’utiliser des termes à connotation éthique négative lorsqu’on décrit les actes de son propre pays.
Dans un premier temps, Ienaga essaya de jouer le jeu. Il corrigeait ses textes, adoucissait ses phrases, négociait comme un chiffonnier : « Si vous me laissez mentionner le massacre de Nankin, en échange je vous réduis le nombre officiel des victimes civiles.
Mais c’était beaucoup demander à un historien professionnel, et après neuf ans de ces marchandages, Ienaga se rebella, et décida de se battre devant les tribunaux. C’était en 1965, et ce fut le premier de trois procès qui allaient occuper l’avant-scène de l’actualité japonaise pendant plus de trois décennies.
Ienaga menait deux batailles de front : il voulait que les jeunes Japonais sachent ce qui s’était passé pendant la guerre; il voulait aussi établir qu’avec l’avènement de la nouvelle constitution le ministère de l’Éducation ne pouvait plus se permettre de dicter le contenu des manuels scolaires. […]
Sans attendre, Ienaga avait intenté deux autres procès, l’un en 1967, l’autre en 1984. À chaque étape il y avait eu appel, avec le résultat que l’affaire Ienaga avait rebondi pas moins de dix fois au cœur de l’actualité japonaise.
Chaque fois qu’il se présentait devant le tribunal, que les avocats du ministère de l’Education prononçaient leur plaidoirie, qu’un témoin célèbre comparaissait, qu’un juge rendait une décision, c’était un nouveau déferlement médiatique. Pendant plusieurs semaines, dans les éditoriaux, les commentaires, les lettres à l’éditeur, les tables rondes, les tribunes téléphoniques et les débats télévisés, il n’était plus question que de tout cela : le massacre de Nankin, combien de morts, combien de viols, y avait-il eu agression, devait-on croire ces survivants qui commençaient à surgir de partout, ces anciens militaires qui, de leur lit de mort, faisaient les confessions les plus effroyables dans l’espoir de sauver leur âme, et ces femmes qui débarquaient d’un peu tous les pays d’Asie pour raconter devant les caméras leurs déboires d’esclaves sexuelles dans l’armée japonaise.
Peu importait ce qui était au programme d’histoire des élèves du secondaire; chacun, en lisant son journal dans le métro, en écoutant la radio dans sa voiture, apprenait progressivement ce qui s’était passé à Nankin, l’existence de l’unité 731, les tribulations des « femmes du réconfort ». Le vieil Ienaga était en train de faire l’éducation des Japonais malgré eux. Devant les tribunaux, il perdait toutes les batailles, mais dans l’opinion publique, il était en train de gagner sa guerre.
Maintenant que l’heure approche, ils sont tous debout, immobiles et silencieux devant la porte. Ce n’est pas la porte d’entrée officielle du Palais de justice, la porte d’apparat qui fait face aux douves du Palais impérial, mais une petite porte de service située à l’arrière donnant sur une de ces ruelles tortueuses si communes au centre-ville de Tokyo. Règlement municipal oblige, il faut laisser le passage à la circulation, et la foule disciplinée est sagement massée sur les trottoirs, de part et d’autre de la chaussée.
Or, la circulation, cet après-midi-là, se résume à une chose : les sinistres camions gris fer de l’extrême droite, qui roulent au ralenti en faisant le tour du bâtiment, encore et encore, drapeau du Soleil Levant déployé, tandis que leurs haut-parleurs diffusent musique militaire et exhortations nationalistes lancées par des hommes sombres aux visages sévères.
« Vous êtes tous de mauvais Japonais! » accusent-ils la foule silencieuse.
« Si vous n’aimez pas votre pays, allez donc vivre en Corée du Nord!
Et aussi : « Vous êtes tous victimes de la propagande chinoise.»
Une immense banderole tendue en travers de la grande avenue qui mène au Palais impérial proclame : « Il n’y a jamais eu de massacre de Nankin. C’est une invention des ennemis du Japon.
Et une autre : « Les femmes du réconfort n’étaient pas des esclaves mais des commerçantes.
La foule des partisans de Ienaga reste impassible devant ces provocations. Tout au plus sent-on passer un bruissement sous les déclarations les plus sanguinaires des camions gris. Mais les gens qui sont là aujourd’hui sont des militants de la première heure. Manifestement, ils en ont vu d’autres. Ils gardent leur calme. Cette foule qui attend, les yeux fixés sur la petite porte, représente les strates successives de la gauche japonaise depuis la fin de la guerre. Le mélange est saugrenu : de vieux intellectuels portant un béret noir à la française comme à la belle époque de Saint-Germain-des-Prés, des soixante-huitards grisonnants aux longs cheveux comme à la belle époque de Haight- Ashbury, de jeunes avocats tout raides dans leur costume bleu marine, et des femmes, beaucoup de femmes, d’apparence inoffensive, petit chapeau de coton blanc tiré sur les oreilles, et toujours ce sourire universellement niais bien plaqué sur le visage, sourire dont j’ai appris qu’il est le plus efficace des masques de protection.
«Moi je ne suis qu’une femme au foyer, s’est excusée l’une d’entre elles, mais je suis contre la guerre. Contre toutes les guerres. » Il s’avère qu’elle milite depuis trente ans contre le réarmement du Japon et la présence des bases militaires américaines sur le territoire japonais. Je la pousse un peu dans ses retranchements :
« Même pour sauver la démocratie? Même pour protéger votre pays? » « Il n’y a aucune cause au monde qui justifie de tuer des hommes, civils ou militaires, me répond-elle sans l’ombre d’une hésitation.
Son amie s’est approchée et ajoute :
«En 1945, le Japon a pris l’engagement de devenir un pays pacifiste. Nous devons respecter notre engagement.
Une institutrice intervient :
« Pendant la guerre du Golfe, le Japon a envoyé des détecteurs de mines. Rien d’autre. Mais ça a suffi à mettre les pays d’Asie sur le qui-vive. Ils ont tous peur qu’on redevienne militaristes.»
On entend souvent dire que les Japonais sont timides, qu’ils n’osent pas prendre la parole en public, intervenir dans un débat. Mais aujourd’hui une petite grappe — des femmes surtout — se forme spontanément autour de moi. Elles ont toutes envie de me parler, comme s’il était de la plus grande urgence de faire savoir à l’Étranger qu’il y a plus au Japon que des politiciens peureux et des mandarins anonymes.
Elles ont le pacifisme féroce. Ici, je n’entendrai pas les lamentations habituelles sur Hiroshima et Nagasaki. Pour ce groupe de militantes, ce serait de l’anecdotisme facile. Leur raisonnement est d’une simplicité limpide : la guerre est un fléau. Tout le monde le sait. Elle entraîne la souffrance, partout et à toutes les époques. Et pourtant, à chaque génération, il y a une nouvelle raison, une nouvelle injustice, une nouvelle cause à défendre, et les gens recommencent à se battre. C’est un cercle vicieux duquel il faut sortir. Qui, mieux que le Japon, peut montrer l’exemple? Nous avons été à la fois les pires des agresseurs et les pires des victimes. Nous avons perpétré les plus infâmes horreurs et nous avons subi les plus incommensurables souffrances. Nous savons ce qu’est la guerre, nous l’avons vécue, nous n’en voulons plus, jamais, sous aucun prétexte.
Voilà en gros ce que me disent ces femmes. J’ai devant moi le noyau dur du mouvement pacifiste japonais, ce bloc absolument solide de l’électorat qui, au grand dam des Américains, a pris pour argent comptant le fameux article 9 de la constitution, imposé à la fin de la guerre par les mêmes Américains :
« … le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.»
Cet article fait du Japon le premier pays objecteur de conscience de l’histoire. Pour beaucoup de Japonais, et pas seulement pour les groupes pacifistes militants, c’est là une source de fierté, une responsabilité, la mission mondiale que s’est donnée leur pays.
Ils sont intraitables sur ce point, et les politiciens le savent : que le Japon se lance dans quelque aventure armée que ce soit, et la défaite du gouvernement en place est garantie aux prochaines élections.
L’image d’un soldat japonais sous les drapeaux est inacceptable, quel que soit le drapeau en question. Celui des casques bleus des Nations unies ne fait pas exception.
En 1996, un policier japonais était tué accidentellement au Cambodge dans le cadre d’une opération de surveillance des élections dans ce pays. C’était la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’un Japonais en uniforme perdait la vie.
La réaction de l’opinion publique fut celle d’un gigantesque haut-le-corps collectif. L’image était inacceptable, intolérable, impensable. Le scandaleux de la mort, l’angoisse, le tourment, tous les traumatismes de la guerre revenaient à la surface avec une violence insoutenable. C’était comme si chaque famille japonaise venait, encore une fois, de perdre un fils.
À l’époque, j’avais été surprise et intriguée par l’ampleur et l’intensité de la réaction générale. Aujourd’hui, entourée de ces femmes d’acier dans leurs chemisiers fleuris, je comprends mieux. Leur pacifisme n’a rien de passager. Cela fait plus de trente ans qu’elles se battent, et la décision de la Cour suprême qui sera rendue dans quelques instants représente l’aboutissement de leur longue croisade.
Un homme au sourire engageant s’approche du groupe et murmure quelque chose que je ne saisis pas.
Et, soudain, le feu prend aux poudres.
Une grosse institutrice se met à lui hurler des injures, lui crachant presque à la figure; l’homme hurle en retour, toujours le sourire aux lèvres, — les éclats de voix sont d’autant plus surprenants que jusqu’à il y a un instant tout le monde parlait à voix basse —, ils échangent encore quelques insultes, l’homme sourit toujours, la femme fait mine de se jeter sur lui…
Et puis soudain ils s’écartent l’un de l’autre en secouant un peu la tête d’un air confus, et le calme revient aussi soudainement qu’il a été brisé. Les autres femmes parlent doucement à leur collègue, comme on parle à un animal nerveux pour le calmer, en lui caressant les épaules. Elle grommelle en essayant de contrôler sa fureur, les yeux fixés sur le bout de ses chaussures.
L’homme a disparu dans la foule.
« Agent provocateur », laisse tomber quelqu’un en guise d’explication.
Les mots incendiaires, les voici : « Le Japon doit être fier. N’a-t-on pas le droit d’être fier de son pays?
Voilà. Avec cette petite phrase, on peut faire sortir de ses gonds même une pacifiste chevronnée, déclencher une bataille de rue, ou créer une émeute.
Je jette un regard autour de moi : le policier en faction à quelques pas n’a pas bronché. Légèrement raidi, peut-être. … Dans la foule, les gens sont toujours aussi silencieux, immobiles, impassibles, regardant droit devant eux avec des visages de pierre, comme s’il ne s’était rien passé. Pourtant, tout le monde a entendu, chacun a été témoin de cette altercation aussi vive que courte.
Je comprends subitement que le calme environnant est le fait d’un effort de contrôle et de discipline de tous les instants, je réalise l’intensité du feu qui couve au cœur de cette foule qui monte la garde devant le Palais de justice.
Finalement, ce sera un jour de victoire pour Ienaga et ses partisans, mais une victoire bien pâlotte. La Cour suprême se prononcera à trois contre deux pour reconnaître que les inspecteurs du ministère n’auraient pas dû empêcher Ienaga de mentionner le sinistre Centre de recherches biologiques de Mandchourie.
Piètre victoire : l’affaire a traîné pendant si longtemps que, dans l’intervalle, l’existence de ce centre a été confirmée par nombre d’experts, elle n’est plus mise en cause par personne, tout le monde est au courant, et certains auteurs ont commencé à le mentionner impunément dans les manuels d’histoire les plus récents.
Piètre victoire aussi car, dans le même jugement, la Cour donne raison au ministère d’avoir supprimé sept autres passages revendiqués par Ienaga, dont les détails du massacre de Nankin et ceux de la bataille d’Okinawa.
Piètre victoire enfin car nulle part la Cour ne déclare qu’il est illégal, tout simplement illégal, de censurer les livres d’école. Sans ironie aucune, les juges recommandent seulement au ministère « de censurer aussi peu que possible ».
Le ministre répondra d’ailleurs gravement dans les jours qui suivront qu’il « prend ce jugement très au sérieux et qu’il continuera à s’assurer que le contenu des manuels scolaires est approprié ».
Autrement dit, rien n’est changé, et je sais qu’au fond de leur cœur, les avocats d’Ienaga se sentent battus.
Pourtant, tout autour, ses partisans célèbrent. Car c’est la première fois que la Cour suprême reconnaît qu’il existe une limite au pouvoir de censure du ministère de l’Éducation.
Pour moi, Occidentale élevée dans la logique carrée du cartésianisme, il est impossible d’être à la fois dans la légalité et dans ’illégalité. Si la censure est illégale, comment les juges peuvent-ils dire aux censeurs : « N’en faites quand même pas trop »? La contradiction est flagrante, évidente, glorieusement scandaleuse.
Mais ici on s’accommode de cette formidable ambiguïté. Ce n’est pas une contradiction. C’est simplement un contretemps. Les victoires se gagnent petit pas à petit pas, et on célèbre à chaque modeste étape ce qu’on est en mesure de célébrer.
Dans une grande salle publique encombrée de câbles et de caméras, Saburo Ienaga donne une dernière conférence de presse, qui ressemble surtout à un dernier appel aux armes. Il remercie l’auditoire de l’avoir appuyé pendant toutes ces années, s’excuse très japonaisement de cette victoire mitigée, demande pardon aux gens d’Okinawa de ce que leur version de l’histoire ne fait décidément guère d’adeptes à Tokyo.
Il salue profondément, jouit une dernière fois des ovations de la foule, salue encore, descend précautionneusement les deux marches de l’estrade. Ce sont ses derniers instants de vie publique. Il a l’air très vieux et très fragile tandis qu’il se dirige lentement vers le fond de la salle et vers sa nouvelle vie — une vie où, pour la première fois depuis trente-deux ans, il n’aura plus besoin de se battre
Chacun le suit des yeux, les applaudissements l’accompagnent, il passe la porte et entre dans l’Histoire.
J’aimerais pouvoir conclure ce chapitre en disant que Saburo Ienaga aura été un héros de l’histoire moderne japonaise qui a fait plus que nul autre pour remettre son pays dans le droit fil de l’histoire.
J’aimerais pouvoir conclure également que, si sa lutte a été tellement épique et a duré si longtemps, c’est simplement parce que les lendemains sont durs pour un pays vaincu; il fallait qu’une génération passe; l’héroïsme d’Ienaga a été de tenir le fort en attendant la relève.
Mais il n’y a que dans les contes de fées que les choses finissent aussi bien. Pendant les dernières années de l’affaire des manuels scolaires, alors même que l’actualité rattrapait l’histoire, que les journaux venaient confirmer chaque jour la véracité de ce qu’Ienaga avait écrit trois décennies plus tôt et que les vieilles controverses fondaient les unes après les autres devant l’évidence, surgissait une nouvelle génération d’historiens.
Jeunes et brillants, bardés de diplômes des meilleures universités… et prêts à réécrire l’histoire, encore une fois!
Une histoire qui ne serait pas «masochiste » et qui donnerait aux enfants une image plus « positive »de leur pays.
« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous nous faisons dire que nous avons été les méchants. C’est pour cela que nous avons perdu la capacité de décider par nous-mêmes », déclarait Nobukatsu Fujioka un an avant la décision finale de la Cour suprême sur l’affaire des manuels scolaires.
Professeur à l’université de Tokyo, Fujioka a rédigé un nouveau manuel scolaire, dans lequel il décrit les mythes japonais, la création du monde, la déesse du soleil. … « Il faut que les Japonais connaissent leurs légendes, explique-t-il. Ce n’est pas parce qu’elles ont été utilisées par le régime des militaires qu’il faut les effacer à tout jamais de notre mémoire collective.» L’universitaire plaide auprès des autorités pour faire supprimer des nouveaux manuels scolaires les incidents les plus controversés de l’histoire récente.
« Il faut que les petits Japonais soient fiers de leur pays.»
Les hauts fonctionnaires proches de la retraite ne peuvent pas rester indifférents à ce message : ils y retrouvent un écho de ce qu’ils apprenaient à l’école quand ils étaient tout petits. De nouveaux groupes de pression se créent pour promouvoir la fierté nationale dans les livres scolaires. Et les malheureux éditeurs, tout occupés qu’ils étaient à intégrer les nouveaux passages autorisés par la censure dans leurs manuels, se trouvent pris dans un laminage entre une vieille gauche qui a mis plus de trente ans à conscientiser le pays et cette nouvelle droite séduisante et provocatrice, surgie d’on ne sait où comme un sombre phénix.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 18, No. 1 (2001) — Spring 2001 // Printemps 2001, pp. 10–13. Lire le reste de ce numéro →




