Entrevue réalisée par Clyde Sanger pour Les Canadiens dans le monde.
Le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international a lancé un site Web éducatif destiné principalement aux enseignants et aux étudiants de niveau secondaire au Canada, mais dont une grande partie du contenu pourrait aussi intéresser un auditoire plus vaste. Les Canadiens dans le monde / Canadians in the World compte tout un éventail de sujets, notamment du matériel original conçu pour Internet et des versions Web de documents imprimés et audiovisuels. Dans le cadre de ce projet, on a demandé au journaliste et écrivain Clyde Sanger d’interviewer des Canadiens et des Canadiennes qui ont eu une action déterminante dans le monde. Une de ces personnes est Sheila Watt-Cloutier, qui est présidente de la section du Canada de la Conférence circumpolaire inuit (CCI). Son profil, que M. Sanger a rédigé en anglais, a été ensuite traduit par le Service de traduction (TRAN) du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international.
Hector Mackenzie a signature par 125 pays de la Convention sur les polluants organiques persistants représente ni plus ni moins un succès retentissant pour les habitants du Nord, et en particulier pour Sheila Watt-Cloutier, qui est présidente de la section du Canada de la Conférence circumpolaire inuit (CCI) et qui représentait les 150 000 Inuits de quatre pays à la série de conférences qui ont produit ce résultat très prometteur. Pourquoi ce traité revêt-il une telle importance pour les habitants du Nord? Parce que ces polluants, poussés par les vents dominants, se retrouvent dans l’Arctique, où ils pénètrent dans la chaîne alimentaire — c’est-à-dire la chaîne des « aliments traditionnels » – et mettent en danger la santé de la population de ces régions, surtout celle des jeunes mères et de leurs enfants.
Le Comité canadien des ressources arctiques, qui a également joué un rôle important dans ces négociations étalées sur plusieurs années, a fourni des explications sur les 12 polluants organiques persistants (POP) qui doivent être interdits en vertu de ce traité. Son directeur général, John Crump, a écrit ce qui suit en automne 2000 :
« Les polluants organiques persistants (POP) sont des composés incluant des produits chimiques industriels comme les BPC, des pesticides comme le DDT et des déchets indésirables comme les dioxines. Ils ne se décomposent pas aisément dans l’environnement. Ces polluants extrêmement toxiques se retrouvent en quantités croissantes dans les eaux de l’Arctique et, de là, jusqu’au sommet de la chaîne alimentaire. Leurs effets néfastes sur la santé peuvent être très étendus : ils peuvent être la source de divers types de cancers, d’allergies, de lésions du système nerveux central, de problèmes de reproduction et d’un dérèglement généralisé du système immunitaire. Ils sont TRES dangereux.
M. Crump explique en outre que les produits chimiques utilisés dans l’hémisphère Sud, quoique pour la plupart interdits au Canada et aux États-Unis, produisent des POP qui se retrouvent dans l’Arctique. « Ils sont portés par les vents dominants qui soulèvent les résidus dans la haute atmosphère, sautant les océans et des continents entiers — comme des sauterelles invisibles — jusqu’à ce qu’ils entrent en contact avec l’atmosphère plus froide et plus humide des régions nordiques — comme le Canada et l’Arctique.
Avant les premières manifestations de ce phénomène, Sheila Watt-Cloutier a été exposée à un vent dominant d’une tout autre nature, qui bouleversait la vie des jeunes enfants inuits dans les années 1970 : elle a été arrachée à sa famille et à sa culture pour être placée dans des écoles situées dans des régions du Canada très éloignées du nord du Québec.
Voici ce qu’elle dit à ce sujet : « Je suis née dans le district du Nunavik et j’ai été élevée selon les coutumes ancestrales par ma grand-mère et par ma mère; j’ai vécu très proche de la terre pendant les dix premières années de ma vie et je ne me déplaçais que par traîneau à chiens. À l’âge de 10 ans, j’ai été envoyée dans une école en Nouvelle- Écosse, où je suis restée deux ans, puis j’ai été placée en internat à Churchill (Manitoba) pendant trois ans et, enfin, j’ai passé trois ans à Ottawa, où j’ai fait mes études secondaires. Pendant ces années, j’ai fini par oublier ma langue maternelle et j’ai dû la réapprendre. Les deux premières années d’exil dans le Sud ont été très dures parce que je n’avais que 10 ans; à cet âge-là, on oublie très vite sa langue et sa culture. C’était l’époque où l’on essayait de nous dissuader d’utiliser notre langue maternelle. Il s’agissait plus ou moins d’un processus d’assimilation. Ce fut donc une période très difficile pour moi. Il faut longtemps pour se remettre de ce type d’expériences parce qu’on est très jeune et très vulnérable et qu’on est isolé de sa famille, de sa culture et de ses traditions. Je ne suis pas retournée chez moi pour Noël ou en hiver pendant cinq ans. Quand j’y suis enfin retournée, je n’avais pas été témoin de la transition de l’attelage de chiens à la motoneige. J’ai eu beaucoup de difficulté à accepter ce changement et j’étais terrifiée par l’omniprésence de ces machines bruyantes. Ce changement radical s’était produit pendant cette période d’absence relativement brève. C’était mon premier contact avec le changement technologique et tumultueux.
« Je suis retournée dans ma région à l’âge de 18 ans. J’espérais alors devenir le premier médecin inuk du Nunavik. J’étais influencée par ma mère qui a été interprète au poste de soins infirmiers pendant des années; j’avais grandi à proximité de cette clinique et dans ce milieu. Depuis que j’étais toute petite, je voulais devenir médecin. Mes notes en chimie et en mathématiques à l’école secondaire à Ottawa n’étaient pas suffisantes et l’orienteur m’a fait comprendre que mes ambitions étaient au-delà de mes capacités.
Plus tard, avec le recul, je me suis demandé pourquoi on ne m’a pas trouvé des tuteurs pour m’aider à réaliser mes ambitions. Nous ne sommes pas toujours entièrement maîtres de nos plans de vie ni de la situation et ma destinée n’était pas de devenir le premier médecin inuk du Nunavik. Il y a diverses façons de donner un but à notre vie. J’ai donc opté pour l’alternative qui me paraissait la plus engageante, à savoir devenir l’interprète et l’assistante des médecins. J’ai exercé ce métier pendant trois ou quatre ans, jusqu’à ce que je me marie et que j’aie des enfants.»
Avant de se lancer dans la politique, Sheila Watt-Cloutier a été pendant plusieurs années conseillère et coordonnatrice des services aux étudiants, au niveau secondaire. Voici ce qu’elle dit : « Je ne me suis lancée dans la politique qu’en 1995 lorsque j’ai été candidate pour la région comme secrétaire de la Société Makivik, où j’ai été élue. La même année, j’ai été élue vice-présidente pour le Canada de la Conférence circumpolaire inuit qui, à cette époque, n’était pas un poste à plein temps mais plutôt à titre bénévole. « La CCI a été créée en 1975-1976 et a tenu sa première assemblée en 1977. C’est l’Alaska qui en a été l’instigateur. Eben Hobson, un Inuk, voyant que les problèmes environnementaux et les déversements pétroliers détruisaient petit à petit les eaux et les territoires de chasse des habitants de la région, a jugé préférable d’unir les Inuits de diverses régions du monde. La CCI est une organisation très crédible; elle s’est taillé une place sur la scène internationale et pas seulement en ce qui concerne les problèmes environnementaux, bien que ceux-ci soient son principal cheval de bataille étant donné qu’ils ont des répercussions sur notre vie courante et menacent notre mode de vie, notre patrimoine culturel, et notre santé surtout depuis l’arrivée des POP.
« Le rôle que j’ai joué au sein de la CCI ressemble à une course de relais. Plusieurs de nos chefs, comme Mary Simon, ont entamé la course puis j’ai pris le relais et j’ai franchi une autre étape; c’est toujours à cela que je compare la tâche que nous avons accomplie au cours des 23 dernières années. Les quatre pays membres de la CCI — les États-Unis, la Russie, le Groenland et le Canada — se chargent chacun de certains dossiers, en fonction des ressources et des fonds qu’ils arrivent à obtenir chez eux. Par exemple, le Canada a pu trouver les fonds nécessaires pour s’occuper du Traité sur les POP; c’est pourquoi j’ai pris la tête des opérations pour les quatre pays dans ce domaine. Le Groenland a recueilli des fonds importants pour les droits de la personne; il a donc pris les commandes dans ce domaine et a aidé à créer la tribune permanente pour les populations autochtones sous l’égide des Nations Unies afin d’avoir des contacts permanents avec l’ONU. Les représentants du Groenland participent à toutes les séances de négociations sur le projet de Déclaration sur les droits des populations autochtones. J’ai assisté à toutes les négociations sur le Traité sur les POP à travers le monde, au nom des pays membres de la CCI. C’est ainsi que nous essayons de promouvoir notre cause.
Les négociations concernant les POP
Il y a une douzaine d’années, les scientifiques et les travailleurs du secteur de la santé se sont aperçus que la santé des habitants du Nord se détériorait à cause de la pollution. Sheila Watt-Cloutier dit ceci à ce sujet : « Il a fallu une dizaine d’années de préparation en raison du nombre de travaux et d’études scientifiques accumulés. C’est précisément parce que ces données scientifiques étaient de classe mondiale que j’ai pu m’en inspirer pour élaborer une politique internationale. Ces données scientifiques ont été recueillies avec le concours des peuples autochtones canadiens et du MAINC (ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien). Ce partenariat a permis d’établir une collaboration très étroite afin de déterminer la nature des POP et leurs répercussions sur nous, ce qu’il faut faire à leur sujet et les dangers qu’ils représentent. Nous avons pu participer aux séances de négociations des Nations Unies auxquelles assistaient les représentants de 140 pays et à la série de cinq séances de négociations qui a débuté à Montréal et se tenir ensuite à Nairobi, à Genève, et à Bonn pour se terminer à Johannesburg. J’ai participé à toutes ces séances et j’ai fait des interventions non seulement au nom des Inuits des diverses régions du monde mais je suis également devenue la porte-parole des peuples autochtones du Canada, notamment des Dénés et des Métis et des Gwitch’in. La CCI a le statut d’observateur permanent à l’ONU et, bien que nous n’ayons pas le droit de vote, nous avons accès aux discussions; nous pouvons nous asseoir au fond de la salle et donner notre avis à toutes les étapes du processus. Par conséquent, j’en ai profité pour faire entendre la voix de l’Arctique et celle des Inuits.
«Nous avons été traités avec beaucoup de respect par Klaus Toepfer, le directeur général du Programme des Nations Unies pour l’environnement et par John Buccini, président du Traité sur les POP, un Canadien qui a rallié les troupes avec brio et qui a permis d’élaborer un traité acceptable pour toutes les parties concernées. Nous avons fait partie d’un processus étonnant au cours duquel des partenariats plutôt insolites ont été scellés, à tous les niveaux, un processus qui a même permis à l’industrie de faire des concessions et d’approuver le traité. Les relations entre les Inuits et les groupes écologistes ont été marquées par des tensions mais nous sommes parvenus à créer des alliances avec des organismes comme le Fonds mondial pour la nature (FMN) qui dispose de ressources colossales, et même avec des organismes comme Greenpeace, sur la question des POP. Le processus d’établissement de partenariats et de liens a été très fécond et très constructif. Il s’agissait d’une situation très difficile parce que les Inuits, qui sont les principaux concernés par les POP, n’étaient que 150 000 pour se mesurer à 140 pays. Ce n’était déjà pas une mince tâche de nous faire connaître de ces pays et c’était encore beaucoup plus difficile de leur faire prendre conscience des répercussions négatives que leurs activités ont pour nous. Lorsqu’on a affaire à des pays en développement de l’hémisphère Sud qui essaient de faire tourner une industrie avec de maigres ressources et qui s’efforcent d’enrayer les ravages de la malaria, responsable du décès de milliers, voire de millions d’enfants, on comprend la complexité de la tâche et l’ampleur du défi pour les Inuits. Je voulais que les autres pays comprennent que nous n’étions pas là uniquement pour prêcher pour notre paroisse mais qu’il s’agissait d’un problème d’envergure planétaire et que la situation dans l’Arctique n’était que le signe avant-coureur des dangers auxquels les autres régions du monde étaient exposées. Les habitants de l’Arctique sont comparables aux canaris dont on se servait comme signal d’alarme dans les mines. Il est un peu tard pour nous parce que notre système absorbe des POP depuis une dizaine ou une douzaine d’années.

Sheila reconnaît qu’ « on n’a pas encore de données scientifiques fiables sur les incidences à long terme des POP. Nous continuons d’exercer des pressions sur le gouvernement fédéral, sur les services de recherche et sur Santé Canada pour qu’on fasse davantage de recherche dans ce domaine. C’est absolument nécessaire. Nous entrent dans notre organisme par le biais des aliments que nous consommons puisque cette situation nous oblige aussi à renoncer à des aliments traditionnels très nutritifs qui étaient auparavant très sains. Le problème est aussi celui d’un mode de vie qui se perd. Je pense au pouvoir de notre culture et à l’importance du maintien de nos traditions au moment de l’avènement d’un nouvel ordre mondial, où il est très important de maintenir intact notre mode de vie et de savoir en tout temps ce que nous faisons. Je parle ainsi à cause des changements radicaux qui se sont produits dans le Nord. Dans mon cas, en 37 ans, je suis passée du traîneau à chiens comme mode de transport à l’avion supersonique pour aller en Afrique du Sud afin d’aider à négocier ce traité. Ce qui s’est produit est incroyable et nos problèmes communautaires n’ont rien d’étonnant. Nous ne devrions pas avoir à nous préoccuper de la toxicité de nos aliments traditionnels qui devraient nous donner la force nécessaire pour accomplir tout ce que nous avons à accomplir. C’est un problème qui a des incidences globales
Le problème de la perte d’un mode de vie est étroitement lié à ce qu’il nous faudra pour survivre et créer des systèmes de gouvernance qui puissent être efficaces dans le monde contemporain.
La politique de l’influence
Une des questions abordées au cours des négociations concerne l’utilisation du DDT, qui était sur la liste des 12 substances toxiques dangereuses à interdire. Étant donné que la malaria est redevenue une des principales sources de mortalité dans les pays de l’hémisphère Sud, de nombreux pays en développement s’opposaient à l’inclusion du DDT dans la liste. Sheila Watt-Cloutier a approuvé leur attitude. « Nous avons déclaré que nous ne serions pas partie à une conven- ’tion qui pourrait être causer du tort, voire des décès chez d’autres peuples parce que nous savons ce que c’est de perdre les siens en grand nombre. Nous étions beaucoup plus de 150 000 Inuits dans le monde mais, au début des années 1900, un grand nombre d’Inuits ont été victimes de la maladie; des communautés entières ont été anéanties par la tuberculose, par la variole ou par la rougeole. Je voulais faire prendre conscience de la relativité des chiffres. Pour nous, étant donné que nous sommes en très petit nombre, la perte de cinq personnes équivaut à celle de 40 000 personnes à Montréal. Lorsque nous avons perdu neuf des nôtres dans l’avalanche de Kangirsualujjuak il y a quelques années, cela équivalait à une perte de 50 000 personnes à Montréal ou de 400 000 personnes à l’échelle nationale. Nous avons déjà perdu un grand nombre des nôtres à cause des changements radicaux qui se sont produits, à cause de l’alcoolisme, de la toxicomanie, des suicides et des accidents. Compte tenu de notre faible population, c’est parmi les nôtres que les pertes de vies sont les plus élevées à l’échelle de l’Amérique du Nord.
« Par conséquent, la question des POP revêt une importance cruciale pour faire comprendre la situation critique dans laquelle nous nous trouvons. Et c’est ce que nous nous sommes attachés à faire comprendre. Je ne dis pas que les autres pays ont résisté mais, étant donné la situation précaire des pays de l’hémisphère Sud, cela a été très difficile dans un premier temps, car c’était perçu comme une question de choix. J’ai alors tenu le discours suivant : « N’envisagez pas le problème sous cet angle parce que ce n’est pas une simple question de chiffres. C’est la planète et la mère Terre qui sont concernées et qui réclament ce traité à grands cris. Ce sont les appels désespérés des mères que nous entendons au sujet de ces substances toxiques. Quel genre de monde avons-nous créé pour en arriver au point où les mères d’Amérique centrale et du Mexique essaient de sauver leurs enfants en utilisant divers insecticides pour lutter contre les parasites? On retrouve des traces de ces insecticides dans le lait maternel des femmes inuites de l’Arctique. Cet appel à l’aide des mères du monde est un appel de la mère Terre elle-même. Il est certainement possible de trouver d’autres solutions. » C”est le message que nous avons toujours lancé, un message fondé sur des principes moraux très élevés; nous n’avons pas créé une atmosphère de conflit ou de confrontation. En fait, c’est en pratiquant la politique de l’influence plutôt que celle de la protestation que nous avons réussi à transmettre un message acceptable.
Une sculpture d’une valeur symbolique plus puissante que la masse du Parlement
Sheila a fait preuve d’imagination en proposant un objet ayant un pouvoir symbolique plus subtil que la masse du Parlement, au cours des débats. Voici ce qu’elle dit à ce sujet : « Dès le premier jour, Klaus Toepfer [le ministre de l’Environnement du gouvernement allemand du chancelier Kohl] a manifesté beaucoup de respect pour les représentants des Inuits. C’est pourquoi au cours de la deuxième séance, à Nairobi, nous lui avons offert en cadeau une sculpture faite par une Inuite, représentant une mère et son enfant, en lui disant, au cours d’une réception : « Nous vous offrons ce cadeau en témoignage de la gratitude des Inuits des diverses régions du monde parce que nous sommes très sensibles au respect qu’on nous témoigne, en raison de notre isolement et de notre petit nombre ». Avec beaucoup de bienveillance, il s’est tourné vers l’assemblée et a dit : «Je prête cette sculpture à John Buccini [président de l’assemblée] pour qu’il la place devant lui pendant la durée des négociations », ce qu’il fit. John Buccini m’a confié à quelques reprises : « Sheila, à certains moments, je me sens très las mais il me suffit de regarder cette sculpture pour qu’elle me remonte complètement le moral ». C’est ainsi qu’elle est devenue pour ainsi dire la conscience de la conférence. A la cérémonie de signature, à Stockholm, il l’a remise à Klaus Toepfer et c’était parfait ainsi. Dès le premier jour, Klaus Toepfer avait manifesté un profond respect et une grande bienveillance à notre égard et il nous a permis d’exprimer notre point de vue.
Pendant un certain temps, quelques pays se sont opposés à plusieurs clauses importantes de la convention, y compris celle qui a été assimilée dans d’autres contextes au « principe de précaution ». La règle tacite voulait que les pays ne s’opposent pas à un produit chimique mis sur le marché tant que sa toxicité n’était pas prouvée — au même titre que, lors d’un procès, le prévenu est considéré comme innocent jusqu’à preuve de sa culpabilité sauf que dans ce cas-ci, le prévenu n’était pas devant un tribunal mais pouvait causer impunément des dommages jusqu’à ce que les effets cumulatifs deviennent évidents. Le « principe de précaution » veut que l’on interdise l’utilisation d’un produit soupçonné avec raison d’avoir des répercussions dommageables. Un groupe de pays composé du Japon, des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, désigné sous l’acronyme JUSCANZ, n’appréciaient pas les implications de ce principe. Sheila se rappelle du climat de tension qui régnait. « À la troisième séance (à Genève), la situation était devenue très pénible et même chez les représentants de l’Afrique du Sud, on percevait des divisions. Par moments, le président pensait que l’on n’arriverait pas à établir une convention. Le Canada s’est toutefois révélé comme un chef de file. Je crois que nous avons eu quelque influence sur la délégation canadienne, placée sous la direction de Steve Hart qui travaillait pour Environnement Canada. Nous avons eu des difficultés avec la délégation, mais nous sommes parvenus à accorder nos violons et à tenir le même langage. Cette collaboration a provoqué un revirement d’attitude de la part des autres pays et a montré que les Autochtones sont capables de collaborer avec leur gouvernement pour tenir le même discours dans une tribune internationale.
Le point de vue du Comité canadien des ressources arctiques
Le moment est venu de citer quelques observations faites par John Crump au sujet du rôle du Comité canadien des ressources arctiques. Elles concernent principalement la dernière séance de négociations qui s’est tenue à Johannesburg. « La CCI participait au processus depuis le tout début et nous avons collaboré avec elle ainsi qu’avec le Réseau international pour l’élimination des POP (IPEN), un réseau d’ONG des pays du tiers monde et des pays développés qui s’est révélé être un moteur extraordinaire en matière de lobbying. Nous avons été invités à participer pour exposer le point de vue de l’Arctique. Nous transmettions les messages de la CCI à l’IPEN, ou nous nous soutenions mutuellement. C’était une collaboration très intéressante et c’était important pour le Comité que l’on mettait souvent dans le même sac que les écologistes, ce qui équivaut au baiser de la mort, dans le Nord.
« La séance de Johannesburg était passionnante et nous avons pu proposer, au cours des derniers jours, une formulation du principe de précaution. Trois d’entre nous ont concocté le libellé de cette clause pendant le dîner parce que le Canada était à peu près à mi-chemin entre le bloc formé par les États-Unis, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande d’une part, et l’Union européenne d’autre part en ce qui concerne la formulation de ce principe. Nous, les représentants des ONG canadiennes avons fait comprendre à la délégation canadienne qu’elle devait faire preuve de beaucoup plus de souplesse. En fin de compte, celle-ci nous a expliqué quel était son objectif et ce qu’elle pensait pouvoir faire. Le principe de précaution était la pierre d’achoppement et à ce moment-là, le projet de traité était sur le point d’échouer : des pays comme les États-Unis voulaient que le principe de précaution ne soit mentionné que dans le préambule, qui n’est pas contraignant, et pas dans le corps du texte. Cette position a été maintenue pendant plusieurs séances de négociations et l’on a décidé alors de régler toutes les autres questions et de laisser celle-là en veilleuse. C’est au cours de la dernière séance, qui devait se terminer le samedi soir mais qui s’est finalement poursuivie jusqu’au dimanche matin, que l’on en est arrivé à un compromis. Le principe de précaution fait maintenant partie intégrante du texte du traité et c’est très important.
« Le traité étant en cours de ratification et de mise en œuvre, il est maintenant possible de s’interroger sur les autres substances dont l’usage devrait être interdit. Outre la liste des 12 produits interdits, on prévoit établir une deuxième liste de produits candidats à l’interdiction. Le traité prévoit un processus d’inscription sur cette deuxième liste et fixe les modalités à suivre pour l’évaluation des produits concernés. Par exemple, un ignifugeant utilisé dans l’industrie du vêtement et dans l’industrie de la construction serait un candidat éventuel. Il a les mêmes propriétés qu’un POP : il est sujet à la bioaccumulation, il est persistant et il a la même structure chimique que les autres POP.»
Au cours d’une cérémonie qui s’est déroulée à Stockholm, les représentants de 90 pays ont signé le traité; à cette occasion, le Canada s’est distingué de presque tous les autres pays lorsque David Anderson, le ministre de l’Environnement, a signé et ratifié le traité sur-le-champ. Les Fidji l’ont également ratifié immédiatement. Il doit être ratifié par 50 pays pour entrer en vigueur. On espère obtenir le nombre de ratifications nécessaires d’ici septembre 2002, date prévue pour la tenue de la conférence dix ans après Rio. « Nous continuons à collaborer avec l’IPEN en ce qui concerne les ratifications et nous comptons aider les porte-parole des collectivités du Nord dans ce type de dossiers. Nous ferons en outre une évaluation des incidences du mercure sur le Nord qui pourra servir dans le cadre d’un autre processus de négociation à l’échelle internationale », de dire John Crump.
Il ajoute ceci à propos de la séance de négociations de Johannesburg : « On pouvait constater que beaucoup d’autres questions internationales étaient en jeu, une des principales étant l’aide au développement. Elle a des liens avec cette question-ci parce que les pays du Sud n’arriveront pas à se débarrasser de ces substances sans aide financière et technique. Ils ont besoin d’aide pour pouvoir procéder à un entreposage et à une élimination sécuritaires de ces substances et avoir recours à diverses autres solutions. C’est la responsabilité de pays comme le Canada et les États-Unis de fournir les fonds nécessaires. Le Canada a déjà engagé 20 millions de dollars et un mécanisme financier sera établi pour répartir ces fonds. Il reste aussi beaucoup de BPC un peu partout au Canada, étant donné qu’ils ont été utilisés comme produit de refroidissement dans les installations électriques. Un des principaux problèmes de nettoyage qui se posent dans le Nord est lié aux BPC abandonnés dans les anciennes bases militaires.
Nouveaux défis
Sheila Watt- Cloutier a bon espoir que le traité entrera en vigueur sans retard indu. «Nous sommes optimistes parce que 90 pays ont signé le traité et que, par conséquent, sa ratification est possible. Les États-Unis ont dit qu’ils le ratifieraient dès que possible », ajoute-t-elle.

« La mise en œuvre de ce traité ne se limitera pas uniquement aux 12 produits concernés car il faut tenir à l’œil les nouveaux polluants organiques persistants. Le Centre for Indigenous Nutrition and Environment, qui a des liens avec l’Université McGill, a été très actif dans le secteur de la recherche. Tous les membres de son conseil d’administration sont des Autochtones canadiens, y compris des représentants de la CCI. C’est pourquoi je dis que nous avons travaillé en étroite collaboration pour l’instauration d’une collaboration à l’échelle régionale — nous avons des contacts avec l’ITC (Inuit Tapirisat du Canada), avec les Dénés, avec les Métis et avec les Gwitch’in. On a toujours de la difficulté à obtenir les fonds nécessaires. Nous collaborons avec le MAINC; David Stone est aussi un fervent défenseur de l’Arctique et milite contre les POP; c’est un scientifique remarquable qui nous a aidés à transposer les données scientifiques sous une forme que nous arrivons à comprendre. Il a manifesté beaucoup de respect à notre égard et nous a beaucoup aidés.
« Je pense que ces partenariats persisteront. Je ne suis pas naïve au point de croire que nous ne serons pas confrontés à de nouveaux défis. Le changement climatique est un piège monumental qu’il va falloir désamorcer. L’avantage, c’est que, comme nous avons acquis de l’expérience avec les POP, nous pouvons suivre le même processus et mettre sur pied une stratégie très ciblée. Nous connaissons déjà beaucoup d’intervenants. Pour vous donner une idée de l’ampleur du défi, je signale que l’élaboration du traité sur les POP a entraîné la participation de 140 pays et de 600 à 700 délégués alors que le problème du changement climatique nécessiterait l’intervention d’un beaucoup plus grand nombre de pays et de 5 000 à 8 000 personnes aux séances de négociations. C’est assez déroutant car on ne sait plus trop par où commencer; on se demande à quoi il convient d’accorder la priorité et que faire ou à quel volet du processus il faut consacrer ses énergies pour obtenir les meilleurs résultats. Il faudra adopter une tactique encore plus élaborée.
«Nous souffrons déjà des méfaits du changement climatique dont la plupart des gens ne sont même pas encore conscients : l’amincissement de la couche de glace et le dégel du pergélisol sont déjà des réalités et l’on constate déjà la présence de boue dans l’Arctique, où il n’y en avait encore jamais eu. La faune est déjà touchée par le changement climatique. Nous étions enchantés lorsque le président Bush a annoncé qu’il signait le traité sur les POP; il était toutefois soumis à des pressions qui le forçaient à prendre une bonne initiative pour se faire pardonner le retrait des États-Unis du Protocole de Kyoto. Nous n’approuvons généralement pas ses politiques parce qu’elles font fi des considérations écologiques. En ce qui concerne les POP, nous avons travaillé en étroite collaboration avec la section de l’Alaska de la CCI qui a envoyé des lettres à la secrétaire d’État, Madeline Albright, et à d’autres personnes. Nous nous sommes mis à collaborer avec le gouvernement de l’Alaska qui a exercé beaucoup de pressions sur le gouvernement américain pour le convaincre de signer le traité sur les POP; nous aurons à nouveau à être des partenaires. Ce n’est qu’à la dernière séance qu’un représentant des Autochtones a été ajouté à la délégation américaine alors que Carol Mills, une Dénée, a fait partie de la délégation canadienne tout au long du processus. Nous trouvons cependant que c’est un très bon point de départ en espérant que les États-Unis continueront dans cette voie.
Voir les pages numérisées d’origine →
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 19, No. 3 (2002-2003) — Fall/Winter 2002/2003 // Automne/Hiver 2002/2003, pp. 32–36. Lire le reste de ce numéro →




