bout de papier, Vol. 25, No. 2 (2010) — Summer 2010 // Été 2010, pp. 13–15

Je quitte l’ambassade à 15h30 comme à l’habitude. Ce jour là, une employée locale qui m’a souvent vu monter à l’orphelinat de Kenscoff servir un repas chaud aux enfants en compagnie de mes amis de la MINUSTAH, m’offre des surplus de nourriture que l’organisation humanitaire de son mari n’avait pu distribuer aux démunis pour la période des fêtes. Je range les sacs dans le coffre arrière du Jeep et direction le Caribéen, la meilleure épicerie en ville.
J’achète de la dinde fumée, des tomates et mon vin blanc. Je paie avec ma carte de crédit. Le reçu de la transaction indique 16h25. Je place le sac dans l’auto et en route pour la maison.
Arrivé chez moi, je me sers un verre de vin, je prends un livre et je monte à l’étage où se trouve mon fauteuil qui est si confortable pour lire.
Je m’assois, au même moment un petit craquement sourd que je reconnais à l’instant. L’expérience du Pakistan en 2005 me fait comprendre qu’un tremblement de terre de forte puissance est prêt à se déclencher. Aussitôt, je quitte précipitamment le fauteuil où je venais de m’installer et part en courant vers la sortie. J’atteins les marches mais je ne suis plus capable de me tenir debout. Je dois me tenir aux murs et peut faire seulement que de petits pas. J’atteins enfin la porte qui est, bien sûr, verrouillée. Le temps de trouver la clé et la maison qui vacille. J’arrive à ouvrir, il y a encore l’abri d’auto en béton à franchir. C’est fait. Je me réfugie le plus loin possible de la maison.
Pour aussitôt constater que le mur d’enceinte de la maison sur lequel je me suis appuyé oscille vers la gauche et la droite menaçant de s’écrouler. Je mesure une bonne distance entre la maison et le mur et je me tiens coi. Le cœur filant à toute allure.
Finalement, 37 secondes plus tard, la terre cesse de bouger. Au même moment j’entends un grand fracas. L’édifice à logements en construction en face de chez moi s’est écroulé. C’est alors que je remarque que le gardien de la maison est en état de panique totale. Il crie dans une langue qui n’est ni française, ni créole. Il gesticule, il lève les bras. Je veux m’approcher de lui mais il tient son arme d’une telle façon que j’hésite à avancer. Après quelques secondes il baisse le canon de son fusil et je vais le prendre dans mes bras pour le rassurer. Je ne le sais pas mais il est le premier de centaines que j’étreindrai. Je le calme, il ne sait pas ce qui se passe. Je lui explique que c’est un tremblement de terre, qu’il y aura beaucoup d’autres secousses mais qu’elles ne seront pas aussi fortes. Que c’est mieux de rester à l’extérieur pour les heures qui vont suivre, une fois qu’il sera chez lui.


Fort heureusement, c’est l’heure de la relève et l’autre qui arrive est plus calme. J’entreprends aussitôt de faire le tour de la maison avec eux deux. La partie avant de la maison est intacte. On se dirige vers le jardin. Tout est en bon état si ce n’est, oh surprise, que la piscine s’est vidée de près d’un mètre d’eau. On s’aventure à l’intérieur. Nous faisons le tour. Alhamdullilah. Aucune fissure. Tout a bien résisté. Quelques cadres, assiettes, verrerie de cassé. C’est tout.
Les réflexes reviennent. Je dois me rapporter sain et sauf à l’ambassade. Les cellulaires ne fonctionnent plus. Le BlackBerry non plus. Je sais que la radio dans ma chambre à coucher ne fonctionne pas, cela fait trois fois que je demande qu’on la répare. Ma radio portative que je garde toujours avec moi. Malheur la pile est déchargée. Je sais qu’on doit se faire du sang d’encre à mon sujet à la chancellerie mais il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre que la pile soit rechargée. Aussi, au grand soulagement de mes collègues, je serai le dernier à me rapporter vivant quelques heures plus tard. Nouvelle qui sera bien sûr rapportée à mes proches apeurés.
Après quelques heures à l’extérieur de la maison, je me risque à y retourner. Les secousses sont constantes mais je me dis que si la maison a su tenir pour la plus forte, je ne cours plus de danger. Mais il y a plus qui m/attire à l’intérieur; j’ai faim…
Très tôt, le lendemain matin je quitte pour l’ambassade. Quand je descends ma montagne je ne remarque rien d’inhabituel. Je m’engage sur la route du cimetière et là je vois plusieurs mausolées éventrés. Des gens par centaines qui se tiennent au milieu de la rue. Je m’engage sur Delmas, j’ai peine à circuler, il y a des dizaines de milliers de gens partout. Et puis voilà; le désastre…
Des édifices effondrés, une station service complètement ensevelie, sous le béton des voitures avec leurs occupants. Le Caribéen où je me trouvais le soir précédent à 16h25 est effondré. Mes premiers morts; une petite fille d’environ huit ans gît sur le trottoir et l’accotement, visage tourné vers la rue, la langue tirée. On ne peut être plus morte. À droite, à gauche, des corps, tous dans des positions grotesques, macabres. Je suis sous le choc. Les larmes coulent. Il y a tellement de désolation.
J’arrive enfin à l’ambassade. C’est calme. On se rue dans les bras les uns les autres. Ceux qui sont restés à la chancellerie me bombardent de questions; comment c’est dehors? Ils sont fatigués, ils sont demeurés dans leur auto essayant de trouver un sommeil qui ne venait pas.
Le chef de mission vient vers moi et s’écrie : « …tu nous as foutu une belle trouille toi hier soir — tu ne sais pas comment je suis content de te voir ». Puis comme nous sommes quelques uns il me demande de faire du café avec une collègue.
Réflexe de tout agent d’immigration; je sais que je vais avoir besoin de visas et de vignettes et ils sont dans les coffres à l’intérieur. Je demande au chef de mission de m’accorder cinq minutes pour entrer dans la chancellerie et les récupérer. A ce stade, on ignore les dangers et l’état dans lequel se trouve l’édifice. Je fais valoir mon point et il m’autorise à entrer avec un MP pour aller les chercher. J’entre donc dans la chancellerie, il y a encore des gravats qui tombent. Un petit caillou tombe sur la vitre de ma montre y laissant une petite étoile. Peut-être un signe pour me rappeler ma bonne étoile.
De retour au centre des opérations on s’aperçoit que maintenant des Canadiens arrivent par groupes entiers aux grilles de l’ambassade. Ils ont tout perdu. Ils ont faim. Ils ont soif. Ils sont blessés. Heureusement que l’on a le club canadien où se trouve des réserves de nourriture, de breuvages, je trouverai même une caisse de Corona dans le réfrigérateur. L’ambassadeur me hèle : « Jean-François! Je te nomme en charge de la cuisine. Tu t’occupes de nourrir tous ces gens.
J’y resterai quatre jours. Avec une petite équipe composée de collègues de l’ambassade et de conjointes je verrai à nourrir mon monde. Après une journée et demie, nous n’avons plus rien. J’en avise l’ambassadeur mais je lui fais part aussi que j’ai dix sacs de dix kilos encore dans mon auto. Aussi ces sacs qui devaient prendre la direction de l’orphelinat viendront nourrir les centaines de personnes que nous hébergeons sur le compound alors que tous les magasins sont fermés. En tout, je servirai 1 400 repas chauds et quelques 800 petits-déjeuners.
Plusieurs des gens sur le compound sont blessés. Certains sérieusement. Je suis celui avec le plus d’expérience dans le nursing ayant exercé cette profession dans une autre vie. Je m’active; réduction de fracture ouverte, pansements, retrait de gravats dans les plaies. J’ai l’assistance de ma collègue de CIC avec qui j’ai suivi le cours de l’ambulance Saint-Jean avant de venir en poste et l’heureux concours d’un policier de la ville de Montréal qui se trouvait miraculeusement sur place. On fait du mieux qu’on peut. Nouvelle sollicitation au chef de mission pour entrer de nouveau dans la chancellerie. Mission : Aller s’approvisionner à l’infirmerie. Nous pouvons maintenant soulager la douleur. Finalement les militaires arriveront et monteront une infirmerie digne de ce nom.
Après quatre jours, je retournerai dans mon poste de gestionnaire de programme de l’immigration, heureux d’avoir pu aider, soulager, compatir.
Les évacuations commencent et une toute nouvelle aventure nous amènera vers des sommets de solidarité avec nos collègues des autres ministères jamais, dans mon cas, connu auparavant.
À tous ceux qui se reconnaissent : Chapeau! Ce fût tout un honneur de travailler avec vous.
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